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L’UNIVERSALITE DE LA FRANC-MACONNERIE. UNE UTOPIE ?

23 Août 2025 Publié dans #Planches pour padawans

INTRODUCTION

A l’ouverture de nos travaux, le V\M\ déclare :

À. la Gloire du Grand Architecte de l'Univers,

Au nom de la Franc-Maçonnerie Universelle

E t sous les auspices de la Grande Loge de France,

 

La notion d’universalité m’interpelle. J’aime l’idée d’une vision et d’une démarche partagée par tous, partout. Et pourtant, la singularité des êtres humains jette une ombre sur cette idée. Comment des hommes que séparent les mœurs, les cultures, les croyances, les profils psychologiques, les distances, la nature des difficultés qu’ils rencontrent pourraient ils, sans exception, adhérer à un unique mode de recherche et de perfectionnement moral et intellectuel ? Car c’est dans cet idéal, commun aux FF\MM\ libres et de bonnes mœurs se rejoignent. Mais le peuvent-ils ? Et le font-ils ?

Voyons d’abord une définition un peu académique de l’universalité.

Cette notion est tirée du latin universalis : « ce qui est tourné vers l’un », elle-même issue du grec katholikos : « ce qui est selon le tout ». Elle désigne ce qui est valable pour tout l’univers et donc pour tous les hommes. Le terme là s’oppose au particulier. Aristote, l’utilise en logique pour qualifier une proposition dont le sujet s’applique à tout individu « de la classe considérée ». D’une classe considérée…. Il y aurait donc plusieurs universalités. Ce qui ne me surprend pas. Et il ne faut sans doute pas chercher à fusionner l’universalité de l’Homme et celle de la F\M\.

Vu de ma fenêtre, deux choses sont véritablement universelles au sein du groupe des humains. La première, sans que cela soit discutable, est que chaque être vivant nait et meurt. La seconde est l’Univers commun dans lequel ce drame se déroule. Tout le reste est soit affaire d’individus, soit de groupes caractérisés d’individus. Car chacun voit midi à sa porte. Dans une forme d’ethnocentrisme débridé, chaque société tend à considérer qu’elle est l’incarnation de l’universel.

Mais qu’en est-il du groupe des F\M\ ? On ne peut pas taxer la F\M\ de l’intention de vouloir incarner l’universel. Nous appellerions cela « l’universalisme » (qui implique qu’il est possible d’appliquer des normes, des valeurs ou des concepts généralisés à tous les peuples et à toutes les cultures, quels que soient les contextes dans lesquels ils se situent). Par contre il faut s’interroger sur l’universalité.. Parle-t-on d’une universalité de principes au sein de la F\M\ ou de la capacité (et l’intention) de la F\M\ à s’adresser au monde. Ou encore, cela signifie-t-il seulement que la F\M\ pratique une méthode de pensée faite de complète et entière liberté qu’elle offre à tous sans distinction d’origine, de classe ou de confession ? Cette dernière proposition est bien sûr à rapprocher de la première, l’universalité de principes.

 

L’UNIVERSALITE INTRINSEQUE A LA F\M\ EXISTE-T-ELLE ?

Il n‘a échappé à personne que la F\M\ est terriblement plurielle. Obédiences, rites, rituels, géographie… L’universalité de la Franc-Maçonnerie, s’il en est une, ne peut pas être dans sa forme apparente, mais dans son fond. Mais ce « fond » est il vraiment universel ? Nous trouverons des points communs aux maçonneries, mais cela suffit il ? Au fond du fond, il y a l’objectif, et là, il me semble que nous tenons une bonne piste mais j’y viendrai plus loin. Je vais me faire un peu l’avocat du diable, histoire de m’assurer qu’au final, je n’ai pas jeté le bébé avec l’eau du bain.

 

La piste de l’initiation

S’il est vrai qu’il existe un premier point commun aux maçonneries, c’est bien l’initiation. C’est là bien évidemment une question de fond mais l’initiation emprunte les formes et la culture de l’endroit où elle s’exprime. La maçonnerie n’est qu’une forme culturelle qui s’adresse aux hommes de cette culture, en ce sens, elle n’est donc en rien universelle à ce titre.

Ceci est sans doute vrai pour les symboles également. Je prends comme exemple notre devise « liberté égalité fraternité ». Elle ne renvoie pas à des valeurs universelles, elles sont seulement politiques et ne s’expliquent que par notre histoire française. Il existe des endroits du monde où culturellement l’individu ne compte pas en tant que tel et où c’est, par exemple, la famille qui est centrale, ce qui est assez à l’inverse de notre culture. Ces civilisations ne peuvent donc pas accepter des valeurs comme les nôtres, car ils ne s’y reconnaissent pas. En tout cas, je vous assure que le simple concept de « liberté » aurait des significations bien différentes dans certains endroits du monde où j’ai vécu. Gardons nous donc de projeter dans le monde des valeurs qui ne correspondent qu’à nous, sous prétexte que nous les considérons universelles. On en revient à notre ethnocentrisme.

A priori, quand on considère l’entropie des chocs entres cultures, qui peut mener à la guerre et à la haine, nous sommes dans une utopie. Fausse piste.

 

Le fond…

Sur la question du fond, l’analyse est plus compliquée car il existe deux maçonneries assez incompatibles quant aux valeurs qu'elles véhiculent :

  • La F\M\ régulière construite sur le respect absolu des Landmarks et qui applique le principe d'une labellisation de son fonctionnement par la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA). Non seulement le fonctionnement de ces obédiences doit être "régulier" (respect des Landmarks) mais il doit être "reconnu" par Londres avec pour corollaire le fait que les loges ne peuvent avoir de relations qu’avec d’autres grandes loges régulières…)
  • La F\M\ libérale ou adogmatique, celle du siècle des Lumières, s'appuie sur l'Homme doué de Raison qui s’est s'émancipé du carcan des vérités révélées, des superstitions et de l'ignorance principe. Cet Homme nouveau correspond à l'idéal humaniste de la franc-maçonnerie libérale, qui réunit aujourd'hui la plupart des obédiences françaises (GODF, DH, GLFF, LNF, GLTSO, GLF-MM, OITAR, GLMU, GLMF, et… la GLDF).

La GLDF qui n’oblige pas à la croyance en Dieu, mais qui travaille malgré tout au nom d’une transcendance ou d’un principe créateur (GADLU) et qui refuse l’initiation féminine (comme les visites de SS\ d’ailleurs) s’établit un peu entre ces deux maçonneries, l’ensemble présentant des choix irréconciliables. La GLAMF (pure création politique…) rentrerait également dans ce moule.

Ce dernier commentaire met en lumière la diversité des principes surtout au sein même des obédiences dites libérales. Mais il y a aussi les oppositions des obédiences. Il semble qu'il n'y ait pas de possibilité de synthèse dans ces considérations

 

La forme du fond : les rituels

 

Le rituel, avec son environnement symbolique relève du fond. Fond qui revêt toutefois des formes multiples puisque articulé sur des rites, qui eux-mêmes peuvent êtres pluriels au sein d’une même obédience. Mais là aussi, la pluralité de la forme du fond ne laisse pas espérer, a priori, l’universalité.

Pour la plupart des francs-maçons, le rituel revêt une dimension transcendante qui leur permet de se connecter au divin ou d’atteindre des niveaux supérieurs de conscience. Pour d’autres, en revanche, le rituel constitue simplement un moyen d’instaurer un cadre propice au sein d’une communauté composée de membres divers, favorisant ainsi la réunion des sensibilités et le maintien de la tolérance. Dans les deux cas, il y a une dimension pavlovienne de conditionnement. Ces divergences se reflètent dans l’importance accordée à la pratique rituelle lors des tenues, qui varie selon les loges et les obédiences. Par exemple, les loges anglaises ne font que dérouler leur rituel (on ne planche pas), tandis que dans certains ateliers français, les rituels sont réduits au strict minimum. On dénombre une dizaine de rites encore pratiqués dans le monde, alors qu’une soixantaine ont existé au cours de l’histoire. Cette diversité offre à chaque franc-maçon la possibilité de choisir la forme qui correspond le mieux à sa sensibilité et à son intellect.

Cette liberté nous ne la contesterons à personne.

Ceci signifie d'une part que ce n'est pas la forme des rituels qui détermine l'Universalité de la F\M\, mais qu’il faut pouvoir considérer que cet Universalité, sil elle existe, peut vivre sous des formes diverses, et que c'est l'existence de cette diversité de forme qui permet à chacun, selon son propre caractère, de pratiquer une voie qui lui convient pour atteindre justement à cette Universalité.

Et bien sûr, tout cela nous ramène à la méthode maçonnique et son ambition pour le monde, notre temple. Nous en arrivons au fond du fond.

 

LA VOLONTE D’UNIVERSALITE DE LA F\M\ DANS SON RAPPORT AU MONDE

L’Universalité de la F\M\ n’est donc pas à chercher dans le fond politique (recherche de régularité, principes), ni dans les pratiques rituelles, mais dans le fond spirituel, pris au sens large. C'est-à-dire dans sa capacité (et surtout son intention) à s’adresser au monde.

Rappelons-nous nos objectifs : un homme meilleur qui aura peut-être l’opportunité, et l’envie, de peser pour un monde meilleur. Là, pris dans le sens général, nul ne contestera que toutes les maçonneries s’accordent.

Mais même ici je vois apparaitre des éléments qui ne sauraient être universels : cet homme qualifié de meilleur et ce monde qualifié de meilleur, le sont dans les critères de la société dans laquelle le F\M\ évolue. Notre maçonnerie à nous, baignée de principes judéo-chrétiens, n’est sans doute pas celle de tous les F\M du monde.

Chaque homme, une fois entré dans le domaine initiatique, suit en complète liberté et en toute indépendance morale, spirituelle et intellectuelle un chemin qui lui est rigoureusement personnel mais qui reste influencé par son environnement, sa culture et son éducation. Il ira bien sûr vers la lumière, à la recherche d’une vérité improbable, mais sa vérité et uniquement sa vérité. On pourrait penser que s’il est quelques chose d’universel dans la symbolique de la F\M, c’est bien la lumière…. Mais est-elle vraiment la même dans tous les endroits du monde ?

Peut-être pas. Par contre, la volonté d’entreprendre le voyage initiatique est, elle, sans doute de nature universelle.

Pour cela nous partageons une méthode. Elle n’a rien de mystérieux. Elle réside dans l’emploi d’un mode d’investigation et d’expression qui devrait permettre aux hommes de tous les temps et de toutes les races de se comprendre. C’est le langage du sentiment et de l’imagination. Il a pour nom: symbolisme. Le symbole n’impose rien, il ne contraint la pensée de personne. Et puis, à y regarder de près, les F\M\ laissent plus les symboles parler en eux qu’ils ne parlent des symboles. Ca c’est universel, même si dans sa diversité la F\M\ peut donner le même nom à certains symboles mais pas nécessairement le même sens. La F\M\… et les FF\MM\….

Il n’est pas possible d’expliquer le cheminement de l’initiation par le symbolisme: l’initiation se vit, elle ne s’exprime pas. Et il y a autant de ressentis que d’initiés. Et autant de chemins que de marcheurs. Alors, l’universalité…..

 

CONCLUSION

Ce qui serait universel dans la F\M\ ne résiderait donc pas dans les différences visibles entre les frères, mais dans une essence permanente et immuable profondément enfouie en nous, et qui nous est commune à tous. Mais ce qui nous est commun, c’est surtout d’être différents et libres. C’est aussi la confiance que nous porterons à nos FF\ d’où qu’ils viennent.

Pour finir, on comprend que l’universalité ne peut découler, ni d’une organisation centralisée, ni d’une unité de pensée et d’action imposée par une discipline hiérarchique. Si elle existe, elle ne peut être que le fruit de la pratique quotidienne d’une éthique et de la poursuite d’une ascèse initiatique individuelle. Indicible et forcément plurielle.

Alors, la F\M\ n'est peut-être pas aussi universelle que je l’aimerai, mais ce n’est pas bien grave, car où que j’aille, un F\ me reconnaitra et m’appellera toujours « mon F\. ». Il n’y a rien qui ne porte mieux l’espoir que cela.

J’ai dit

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LE SACRE

4 Juillet 2025 Publié dans #Planches pour padawans

Minute symbolique

 

Il est difficile d’aborder la question du sacré sans immédiatement évoquer son contraire strict, le profane. Est profane est ce qui ne relève pas de valeurs initiatiques ou nées d’une révélation (idéologie, religion…) ou celui qui n’appartient pas à un groupe réuni autour de telles valeurs. Est profane, ce qui fait partie d’une réalité « ordinaire », une réalité commune et ouverte, accessible.

Le mot « sacré » vient du mot hébreu « qadosh » qui est basé sur l’idée de séparation et de la mise à part du peuple d’Israël. C’est cela qu’il faut sans doute en retenir au premier chef : c’est quelque chose de « séparé du reste » (donc du profane). Il désigne ce qui est inaccessible, indisponible, mis hors du monde normal. Il désigne un monde inintelligible et d’espoir où l’homme se transcende et transcende ses peurs.

Les barrières sont, selon les cas, celles du mystère de l’initiation ou encore celles, non moins mystérieuses, de la foi ou de la doctrine, de l’idéologie. Il est donc étroitement associé à l’existence d’une Tradition.

Le sacré semble s'identifier avec le divin comme dans le cas des religions archaïques, mais le sacré dépasse le simple fait religieux dans la mesure où il n’est pas forcément lié à la notion de croyance, de foi, qui est la condition pour intégrer un mouvement religieux quel qu’il soit. La Franc maçonnerie articule ses pratiques sur un sacré non religieux sans pour autant gommer toutes les influences spirituelles liées à l’environnement socioculturel de son développement

Est-ce à dire que le sacré et le religieux sont forcément liés ? C’est probablement une vision que les antiques ou modernes auraient volontiers partagée mais que nos contemporains ont tendance à élargir.

Ne parle-t-on pas du caractère sacré des lois, de l’amour sacré de la Patrie (la Marseillaise), où ici le sacré ne s’oppose plus au profane. Mais où il revêt la notion de plus haut respect possible pour une chose, une institution ou un concept. Et sans doute, l'adhésion à cette chose, cette institution ou ce concept. Et puis en "adhérant" on rejoint une communauté de pensée ou de valeurs (on se déprofanise, on s'endoctrine ou on se discipline selon que ces valeurs sont dominées par le spirituel, le religieux ou le juridique...).

Le sacré, nous l'avons créé. Il n'est pas surnaturel, il a été établi par l’homme dans le but d’ordonner sa compréhension du monde et la façon dont il entend s'y mouvoir pour vaincre ses peurs les plus élémentaires. Celle de la mort, celle de l’inconnu et celle de la solitude. Si nous faisons l’expérience du sacré, c’est précisément pour échapper à notre condition d’être fini et mortel mais biologiquement grégaire. Et là, les sociétés, l’Homme, depuis des temps reculés (Neandertal...déjà), s’est montré particulièrement prolixe. Entre totémisme, animisme, religion ou autres courants spirituels ou philosophiques nous avons su inventer des corpus sémiologiques, sémantiques, spirituels mais aussi des lieux clos pour nous en imprégner et les partager

Et au-delà des valeurs et des lieux, nous avons aussi réinventé le temps. Le temps sacré. Et là, nous nous offrons de découvrir l’éternel recommencement qui nous relie à nos origines abolit l’angoisse face à la mort, à l'inconnu et au miroir. Par notre seule volonté, nous réactualisons le temps mythique de la genèse (astrophysique....) par le jaillissement de la lumière comme au premier matin du monde… Nous devenons un peu contemporains des dieux. Au final, le sacré, n'est pas. Nous le percevons en le matérialisant (intérieurement) et il se manifeste alors dans les lieux, les êtres et les rites.

La dimension archétypale du sacré en fait l’union d’un symbole et d’une émotion. Le Sacré est bien une transcendance qui ne console pas, mais qui rassure. Elle libère des angoisses car le sacré nous l’avons conçu dans cet objectif. Inatteignable, inconciliable avec la raison pure, mais défini. Je pense aux chrétiens et à la promesse de la vie éternelle… Bien sûr c’est l’un des termes du pari de Pascal mais cela a suffit à des générations. C’est sans doute vrai pour d’autres formes d’idéologies ou de systèmes de valeurs. Depuis que je suis en F\M\, où je suis déjà mort plusieurs fois, au moins deux…, je crois que j’ai éliminé la mort (la mienne au moins) de mon prisme. Je transcende ma peur. L’espace sacré de nos travaux ne procure-t-il pas cette paix intérieure partagée, libérée des contingences profanes ? En cela, je crois qu’il est aussi libérateur. Mais nous sommes seuls face à ce sacré-là et nos ressentis ne peuvent pas être standardisés.

 

 

 

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PENSER ET REFLECHIR

12 Avril 2025 , Rédigé par D..K, C.A., P.A. Publié dans #Planches pour padawans

Planchette pour un déjeuner le jour de la Saint Nicolas

Penser et réfléchir sont des processus mentaux ou cognitifs essentiels qui nous permettent, au final, d'analyser des informations, de résoudre des problèmes et de prendre des décisions. Les deux mots nous paraissent interchangeables dans de nombreux contextes, et pourtant….

 

Penser

"Penser" désigne l'activité mentale qui consiste à générer des idées, des concepts et des représentations mentales. Cela inclut divers processus tels que la mémorisation, la création ou la prise de conscience. Elle est libre, le plus souvent abstraite et intime. Rien n’est d’ailleurs plus intime à l’homme que sa pensée. Penser implique souvent de traiter – ou de trier - des idées, des concepts ou des sensations. Elle est plus spontanée, intuitive, voire involontaire, incontrôlée. « On pense comme respire » et il est quasiment impossible de ne penser à rien. C’est là toute la vitalité de l’esprit. Une pensée est stimulée soit par un élément extérieur (perception par les sens) ou, en rebond, par une autre pensée qui l’a précédée. Les pensées peuvent s’enchainer sans suite logique, simplement parce que l’une amène à l’autre. Nous ne prêtons que rarement attention aux déterminants de cette fonction. « Je pense donc je suis » (Descartes), mais je suis seul dans ma tête finalement… avec mes seules émotions. Je rentre en moi même et mets en œuvre ma conscience tel un miroir qui permet de se voir tel qu’on est et c’est ce même miroir qui renvoie à la réflexion quant à la réalité ce que j’y ai vu.

C’est un processus général d'activité mentale pas toujours contrôlée en effet car elle a une forte charge émotionnelle. C’est la pensée qui établit les prémisses d’une meilleure compréhension des choses, donc un préalable à la réflexion. Elle peut aussi être un produit de la réflexion lorsqu’au lien de produire une action, la réflexion nous amène au jugement (éduqué… voir plus bas). Quand la pensée devient pensée critique, au sens des philosophes, elle devient réflexive. Mais si c’est la réflexion qui pose les bases du jugement, c’est bien la pensée qui en permet la suspension et le questionnement.

La pensée, ou plutôt notre façon de penser, est influencée par notre environnement (souvent involontaire) mais aussi par notre interaction avec la culture de l’autre ou encore la lecture par exemple. En conséquence nous développons un langage intérieur qui  exprimera, pour nos « oreilles internes »  nos pensées vraies ou fausses, sincères ou inventées. Il n’est rien de pire que d’avoir de mauvaises pensées. Il serait aussi terrifiant de ne pas en avoir.

 

Réfléchir ou la pensée réflexive

On peut aussi parler de pensée réflexive, c'est-à-dire une activité par laquelle une pensée fait retour sur elle-même et se saisit ou s’aperçoit comme telle.

Réfléchir peut être considéré comme un examen plus approfondi de ses pensées, souvent dans le but de comprendre ou de tirer des conclusions. Cela peut inclure l'examen des causes et des conséquences, la comparaison de différentes options, le fait de  juger, de justifier un doute et la prise de décisions éclairées. La réflexion est construite et contrainte ou orientée. C’est un acte volontaire.  

Nous pourrions plagier Descartes « Je réfléchis, donc je pense » ou « Je réfléchis, donc je suis dans un monde sensible (je ne suis plus seul dans ma tête)». La réflexion nous relie au monde par l’organisation des pensées. Une pensée peu déclencher la réflexion, mais cela peut aussi être un élément extérieur. Par contre la réflexion a besoin de la pensée pour articuler sa fonction. La capacité de penser est l’organe, alors que la réflexion est la fonction principale.

Réfléchir, ce n’est pas simplement avoir des idées, ce n’est pas simplement produire des représentations plus ou moins en rapport avec le réel que nous tentons de rendre lisible. Il y a quelque chose de plus dans la réflexion, de plus profond et de plus rigoureux. Elle contient le raisonnement et la logique, analyse les émotions éprouvées. Ce qui nous fait dire qu’il est important de réfléchir avant de parler avant d’agir cela incite à la prudence. La chronologie serait de réfléchir avant pendant et après l’action. Il n’y a pas d’action sans réflexion. Le proverbe dit « tourne sept fois ta langue dans ta bouche » et cette sagesse n’est pas absente de la méthode maçonnique : en mettant les F\F\ dans une position d’attente de leur tour de parole, la triangulation de la parole temporise, écarte toute spontanéité et contribue à la maturation de la réflexion.

Dans l’idée de réflexion, il y a l’idée, dans tous les cas,  d’un retour sur soi, d’une reprise et d’une ressaisie de la pensée par elle-même. De même que le miroir lorsqu’il réfléchit notre image, nous renvoie à nous-mêmes notre propre apparence, l’esprit qui réfléchit se retourne sur lui-même pour examiner ses idées et s’interroge sur le bien-fondé de ce qui constitue ses jugements, ses convictions, ses certitudes. La réflexion répond donc au « connais-toi toi-même » socratique. Se connaître soi-même signifie d’abord pour les anciens Grecs connaître sa place dans le cosmos, c’est-à-dire savoir où l’on se situe dans une nature ordonnée et hiérarchisée mais « Connais-toi toi-même » veut également dire pour Socrate : efforce-toi de bien connaître ce que tu penses, interroge-toi pour savoir pourquoi.

Dans réfléchir, il y a toujours une idée d'identification de l'émetteur et du récepteur, du sujet et de l'objet. Oui, car si la pensée, dans tous les cas est un processus propre à soi, intérieur (au sens socratique), la réflexion peut prendre des formes où, au-delà de l’échange avec soi-même,  l’échange avec un ou des tiers peut complètement faire partie du processus. Oui, car la réflexivité est la possibilité pour le penseur d’examiner les idées qu’il reçoit, qu’il emprunte ou qu’il s’approprie, et de les dépouiller ainsi de leurs préjugés. Une réflexivité qui ne serait pas en même temps une critique de soi serait seulement une introspection psychologique ou une revue du “monde intérieur”. 

 

Un mot sur des « produits » particuliers du couple pensée-réflexion

Le jugement

La réflexion est donc la condition indispensable à toute remise en question, de soi, du contexte, des autres. Elle dirige vers l’évaluation ou le jugement.  Elle dépouille la pensée de ses préjugés, ce qui est proprement philosopher. Mais si c’est bien la réflexion qui pose les bases du jugement, c’est la pensée seule qui peut produire le jugement éclairé, la réflexion étant juste la mécanique de production du jugement par la pensée. C’est aussi la pensée qui en permet la suspension, donc le recul et la réserve… occasion de nouvelles réflexions…. Peut-être du pardon aussi, après le jugement. Car pour pardonner, il faut réfléchir, ce qui au final nous rend capable de respect et de compassions et nous permet de passer du moi au nous. Le pardon étant la reconnaissance fraternelle de l’erreur, la sienne, ou celle de l’autre. C’est un impératif tant moral que politique. Il est alimenté par me couple pensée/réflexion

L’imagination et la créativité

Voilà un produit plus strictement lié à la pensée. En matière de créativité, la réflexion relève plus de la réalisation de la création (outils, techniques, chronologie) que du processus créatif stricto sensu. Comme la pensée, l’imagination et la créativité qu’elle peut induire sont des processus des plus intimes. Quand Rodin crée son penseur (en train de penser à qui à quoi) mais tous les créateurs qui veulent représenter un homme pensant n’adoptent pas la pose exprimée par Rodin.

La liberté dans cet espace y est totale. L’imagination créatrice n’a pas de limite dans la manière de s’exprimer. A haute voix, en fermant les yeux, d’autres écrivent, dessinent, sculptent ou ont simplement besoin de solitude (création purement mentale). L’imagination nous aide à définir et à organiser nos expériences, à apprendre à réfléchir et à créer. En philosophie, penser c’est être pensant (la certitude que je peux atteindre l’objet de ma pensée) et non pensif (l’expression du doute).. La création nait de la pensée, c’est pour cela qu’elle ne se raisonne pas, l’art, le beau ne se raisonnent pas, ils ne génèrent pas le doute.

Je suis le sujet qui pense et qui réfléchit.  De par ce sentiment je sais que j’existe, cela m’aide à créer et cette création devient mon choix. Bachelard pense que les images constituent l’instance première de la pensée. L’imagination est le processus par lequel les images sont créées animées et peuvent être sources de joie, de bien être, d’élan vers une meilleure version de soi-même. C’est un processus actif qui me permet d’utiliser mon esprit pour justifier des idées, mes idées. Elle m’aide à définir et organiser mes expériences et à créer. Serge Carfantan dit que nos réflexions façonnent nos expériences et nos résultats dans la vie. J’aime bien penser, cela me permet d’être rêveuse, d’orienter mes idées et les façonner à ma manière pour faire preuve d’imagination, d’inventivité. Tandis que réfléchir c’est travailler c’est tout cela que nous tentons de faire et de trouver en maçonnerie au travers de la symbolique des rituels. Dans la symbolique au 3e degré la parole est considérée comme perdue, parce que, selon la légende maître Hiram a remporté son secret dans la tombe. La recherche de ce qui est perdu, la parole, devient alors la recherche de l’être. Le maître est alors capable de lire et d’écrire, et dès lors de penser et réfléchir le maître perdu se retrouverait il au centre du cercle ? Entre l’équerre et le compas ? En réfléchissant, Oui. Et le je/il alors sous les symboles du compas du cercle et du volume.

L’apprentissage

La pensée réflexive nous permet de développer des compétences d’ordre supérieur : en nous permettant de relier de nouvelles connaissances (savoirs) à celles déjà possédées, de penser en termes abstraits et conceptuels, en nous amenant à appliquer des stratégies de mise en œuvre de l’action et en nous obligeant à comprendre ces stratégies

 

Pour finir, brièvement 

Nous sommes doués de conscience. C’est la conscience qui permet la pensée  comme la réflexion et comme le passage de l’une à l’autre. Utilisons-la et faisons en usage si l’on veut vivre. On ne peut vivre (être) sans penser L’homme doit penser : penser c’est exister et exister c’est penser C’est une clé pour trouver l’harmonie avec soi-même point Je ne peux me contenter d’exister sans réfléchir. Cogito ergo sum.

 

Nous avons dit

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HISTOIRE     DU     GRADE     DE     MAÎTRE     EN     FRANC- MAÇONNERIE

2 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches pour padawans

 

Un siècle de maturation

 

Le  grade  de  Maître ne  nait  pas  avec  la  maçonnerie spéculative.  Son apparition dans le corpus relève d’une histoire plutôt floue dont je vais ici,   très   succinctement,   tenter   de   décrypter   les   éléments.   Je   me contenterai d’analyser la genèse du grade et non celle de son contenu.

1598

Sans surprise, je sus amené à retracer les prémices de cette évolution à compter  de  la  fin  du  XVIème  siècle  et  donc  faire  référence  à  la maçonnerie  opérative  à  laquelle  nous  avons  emprunté  un  certain nombre d’identifiants.

Un document retrouvé à la moitié du XVIIIème siècle en Ecosse, les statuts SCHAW (1598, révision en 1599) édicte les règles et structures des corporations de maçons Ce document est reconnu comme faisant partie     du   corpus   des   textes   fondateurs   de   la   franc-maçonnerie spéculative qui se structure en Angleterre à cette époque.

Ces  statuts  introduisent  une  dualité  organisationnelle  qui  oppose  et conjugue   tout   à   la   fois   deux   structures   :   d’une   part,   la   guilde municipale  des  Maîtres  bourgeois  –  l’Incorporation  –  possédant  le monopole de l’emploi en même temps que le pouvoir civil ; d’autre part,  la  loge  proprement  dite,  laquelle  contrôlait  et  garantissait  la progression  des  ouvriers  dans  les  grades  du  métier.  La  loge  recevait (entered)  un  apprenti  qui  était  déjà  chez  son  maître depuis  quelques années jusque-là il avait seulement été « enregistré » (registred) par l’Incorporation. Puis, au terme de quelques années, ce dernier pouvait aussi  être  reçu  Compagnon.  Toutefois,  ce  n’était  pas  une  obligation car cette réception n’avait d’autre intérêt concret que de permettre, le cas  échéant,  d’accéder  au  statut  de  maître  –  non  pas  un  grade,  mais une  qualité  civile  et  professionnelle  conférée  administrativement  par l’Incorporation…

Donc, jusqu’au début du XVIIIème siècle, il n’existait pas de grades de  Maître  tels  que  nous  les  connaissons  actuellement,  mais  un  «Maître  de  Loge  »  dont  la  charge  était  sinon  héréditaire,  du  moins attribuée à vie.

 

1710

Le  mot  «  Maître  »  apparait  pour  la  première  fois  en  maçonnerie spéculative  dans  le   manuscrit  DUMFRIES  qui  est  un  manuscrit écossais (1710).

-     Combien y a-t-il de lumières dans cette Loge ?

o Il y en a trois ;

-     Lesquelles ?

o Le maître, les compagnons, et les Surveillants.

Comme nulle part, on ne parle d’initiation particulière, il semble bien qu’il s’agisse là du Maître de la loge.

 

1711

Pour autant, un   autre document,   le Manuscrit du Trinity Collège de

1711  (Irlande,  Dublin)  précisait  déjà,  que,  pour  qu’une  loge  fût parfaite, il faut 3 Maîtres, 3 Compagnons et 3 Apprentis, avec un mot et un signe pour chacun d’eux.

 

1723

Cela dit, en dehors de cette « trace », et dans la décennie qui suit, les Règlements  généraux  des  loges  anglaises  et  écossaises  ne  font  plus allusion au métier mais s’il est bien question des maîtres de loge, ce dernier  terme  désigne  en  réalité  le  chef  de  la  loge  et  non  un  grade initiatique.  «  Qu'est-ce  qui  fait  une  Loge  juste  et  parfaite?  »,  est-il demandé  dans  le  catéchisme  maçonnique  publie  en  1723  par  la Grande Loge d’ Angleterre. La réponse est nette : « Un Maître, deux surveillants, quatre Compagnons et cinq Apprentis, avec 1 équerre, le compas et le niveau ».

De  son  côté,  le  F:. William  James  HUGHAN  (auteur  de  diverses exégèse  des  rites  anglais)  admet  que  le  troisième  degré  aurait  été institué  peu  avant  1721,  mais  qu'il  n'était  pas  d'un  usage  général,  et c'est  pourquoi  les  termes  de  l'article  XIII  des  Obligations  dans  les Constitutions  d’Anderson  qui  viseront  à  terme  -  dans  des  versions ultérieures  (1738)  à  celle  de  1923  -  à  le  réglementer,  semblent  en contradiction avec les autres articles (emploi des termes « Compagnon et  Maitre » dont  la  concomitance  jette  un  flou  subtil).  Il  me  semble plus simple et plus rationnel de conclure que l'expression «Maîtres et Compagnons » s'applique à un seul et même degré.

D’ailleurs,  dans  les  Loges  écossaises,  l'Apprenti  était  reçu,  le  même jour, tantôt comme Maître et Compagnon du métier » (procès-verbaux de la Loge de Kelso, 1701), tantôt comme « Maître ou Compagnon » (Loge  de  Jedburgh,  1736).  On  voit  que  tous  ces  qualificatifs  étaient équivalents dans le langage maçonnique de l'époque.

Peut-être les termes de la Règle XIII étaient ils justifiés par le fait que, en Angleterre même, certaines Loges appliquaient aux deux grades de leur  rituel  les  dénominations  respectives  d'Apprenti  et  de  Maître,  au lieu d'Apprenti et de Compagnon.

 

Le F:.  MACKEY3, suppute que cet article XIII des Constitutions de 1723 a dû être manipulé par DÉSAGULIERS au moment où le livre des Constitutions a été livré à l'impression.   DESAGULIERS aurait, selon lui,   préparé secrètement l'organisation du troisième degré dont il  désirait  réserver  le  monopole  à  la  Grande  Loge.  Il  introduisit  en conséquence  dans  le  texte  de  l'article  XIII,  une  expression  qui,  sans application   pour   le   moment,   pourrait   se   prêter   à   la   réalisation ultérieure  de  ses  vues.  Une  accusation  gratuite  que  rien  ne  légitime véritablement, mais quand même...

En 1723, comme déjà en 1721, la Grande Loge de Londres tenait le grade de Compagnon pour le degré ultime de la Franc-Maçonnerie. En organisant le rite sur deux degrés (deux étapes de la vie d’un maçon, une première où il apprend son métier, la seconde où il le pratique en pleine  possession  de  son  art),  elle  aurait  cherché  à  se  réserver  le monopole  du  second.  La  résolution  qu'elle  prit  à  cet  égard,    était formulée : « Sauf dispense spéciale c’est ici (Assemblée de la Grande Loge)  seulement  que  les  Apprentis  pourront  être  admis  Maîtres  et Compagnons ».  Mais  il  s’agit  encore  du  même  degré  (comprendre : grade de compagnon doté de la maitrise du travail...)

 

3  Albert Gallatin MACKEY né le 12 mars 1807 et mort le 20 juin 1881 à Charleston en  Caroline  du  Sud  aux  États-Unis  est  un  médecin  américain  connu  pour  ses nombreux ouvrages sur la franc-maçonnerie, et plus particulièrement ses principes fondateurs

 

1725

Ce qui montre bien qu'il s'agissait d'un même degré, c'est que lorsque, le   7   novembre   1725,   la   Grande   Loge   de   Londres   se   réfère   à l’interdiction  faite  aux  Loges  de  créer  elles-mêmes  des  « Maîtres  et Compagnons », elle se contente de déclarer que les Loges pourraient désormais créer chez elles, à volonté, des « Maîtres », mais  sans plus mentionner les Compagnons. S'il y avait eu là deux degrés distincts, il faudrait  en déduire qu'après avoir  laissé  aux  Loges  les initiations du premier degré et leur avoir restitué celles du troisième, la Grande Loge aurait gardé pour son compte le monopole du deuxième, c’est à dire une  initiation  intermédiaire,  la  moins  importante.  Or  les  procès- verbaux  de  la  Grande  Loge,  qui  se  succèdent  à  partir  de  1723,  ne constatent pas cela. À ce moment pour la Grande Loge, il s’agit donc bien encore du même degré.

Mais  l’idée  du  grade  de  Maître  fait  son  chemin  et  nous  en  avons quelques autres traces.

En  1725,     un  procès-verbal  d’une  Loge  (régulière)  crée  par  les membres    d’une    société    profane    qui    cultivait    la    musique    et l'architecture constate que quatre Frères furent admis respectivement, un comme Compagnon, deux comme Maître, un comme Compagnon et Maître. L'atelier fut, il est vrai, mis en accusation, peu après, devant la Grande Loge, pour procédés irréguliers. Mais l'affaire n'eut pas de suite  ce  qui  n’empêcha  pas  la  Loge  de  disparaitre deux  ou  trois  ans plus tard.

 

1726

En  1726,  le  F:.  Francis  DRAKE  -  entré  en  F:.M:. en  1725  - prononce  un  discours  (élu  Junior  Warden)  devant  la  loge  d’York (indépendante  et  bientôt  rivale  de  la  Grande  Loge  de  Londres  sous l’appellation  Grande  Loge  de  toute  l'Angleterre).  Il  y  mentionne  les grades d’apprentis enregistrés, compagnons et maîtres maçons.

 

1730

Mais le phénomène doit être plutôt diffus, car la même année (1726), dans   la   divulgation   « Mystery   of   Free-Masonry »   par   William MORGAN  il  n'est  question  que  de  deux  degrés.  Par  contre,  un  peu plus tard, dans celle de   PRICHARD « Masonry dissected » en 1730, trois degrés sont nettement mentionnés.

Un événement s’était donc produit entre ces deux  dates : la création d’un  nouveau  grade,  inconnu  jusque-là,  celui  de  « maître  » ou  de  « maître maçon  ».  Personne  ne  peut  expliquer  les  raisons  profonde  de cette innovation, sauf à mettre en cause les ressorts les plus tortueux de l’âme humaine et sa soif de distinctions !

La  divulgation  de  PRICHARD  (1730)  provoqua  immédiatement  une riposte,   Defense   of   Masonry,   rédigée   par   Martin   CLARE,   un personnage important de la Grande Loge, avec l'approbation de cette dernière. En rappelant les traits communs aux associations de métier et à la Franc-Maçonnerie, il explicite : « Il y a l'Apprenti, le Maître de son métier ou Compagnon et le Maître ou Maître de la Compagnie » [Master of his trade or Fellow Craft and Master or the Master of the Company).  Ainsi,  même  en  1730,  pour  les  membres  de  la  Grande Loge, Maître et Compagnon étaient encore synonymes ou du moins se rapportaient maçonniquement à un même degré.

 

1733

En 1733, (sans doute comme un effet tardif de » l’ouverture » offerte par  la  Grande  Loge  en  1725)  commencent  à  apparaître,  sur  la  liste officielle des Ateliers de Londres, des « Loges de Maîtres Maçons ». Ce sont des Loges spéciales, exclusivement composées de Maîtres qui se  réunissent  pour  conférer  aux  Compagnons  le  troisième  degré devenu  « le grade supérieur de la Franc-Maçonnerie symbolique».  Il semble   qu'il   y   ait   eu   une   certaine   distinction   établie   entre   ces nouveaux Maîtres et les anciens Maîtres, du moins au sein des Loges où   la   Maîtrise   constituait   précédemment   l'équivalent   du   titre  de Compagnon.

 

1735

En Ecosse, c'est au cours de l'année 173S que le troisième degré fait son  apparition,  successivement  à  Kirkudbright,  à  Edimbourg  et  à Glasgow, un an avant la fondation de la Grande Loge d'Ecosse sur le modèle   de   la   Grande   Loge   de   Londres.   Mais   toutes   les   Loges écossaises ne se sont pas immédiatement ralliées au nouveau grade.

 

1738

Alors,  récupération  ou  pas,  opportunisme  ou  pas,  dans  le  Livre  des constitutions de 1738, Anderson ajoute pour la première fois au nom d’apprenti cette désignation « au franc-maçon du degré inférieur, » et il  dit  que,  «  après  des  progrès  constatés,  il  devient  compagnon  et maître maçon ». A mon sens, le texte n’est guère plus limpide, sauf à comprendre « il devient compagnon puis maître maçon). En tout cas, ce  qui  est  interprété  comme  une  décision  sur  la  hiérarchie  des  trois degrés met fin à la confusion.

On voit donc que le grade de maître s’est développé entre la première publication  des  constitutions  d’Anderson  en  1723  et  la  deuxième  en 1738. La Grande Loge de Londres n’a donc pas créé officiellement le grade de maître en 1738, elle n’a finalement fait que l’entériner.

Pour  autant,  des  clivages  persistaient  et  se  sont  envenimés  qui  ont retardé l’universalité de la pratique des trois grades.

 

1751

A partir de 1751, se produisit un schisme qui allait diviser les Francs- maçons  anglais  en  “Anciens”  et  en  “Modernes”.  Les  Anciens,  qui n’avaient  pas  voulu  adhérer  à  la  Constitution  de  1723,  se  référaient pour  la  plupart  aux  “landmarks”  (règles,  obligations)  de  la  Loge d’York, laquelle prétendait remonter  au 10e siècle.  Ils créèrent donc une deuxième Grande Loge, celle des Anciens, composée en majorité d’Irlandais,  pour  s’opposer  aux  Maçons  Modernes  regroupés  autour de la Grande Loge de Londres qui avait pris en 1738 le titre de Grande Loge d’Angleterre.

 

1813

La  scission  entre  Anciens  et  Modernes  dura  jusqu’en  1813,  date  à laquelle l’acte de fusion des deux Grandes Loges devint officiel et la nouvelle  Grande  Loge  se  donna  le  titre  de  Grande  Loge  Unie  des Anciens Francs-maçons d’Angleterre (aujourd’hui, Grande Loge Unie d’Angleterre). Il fut alors décidé qu’il n’y aurait que trois grades dans “l’ancienne et pure maçonnerie” (apprenti, compagnon, maître).

 

1814

Enfin,   une   année   plus   tard,   en   1814,   les   trois   Grandes   Loges d’Angleterre, d’Irlande et d’Ecosse signèrent un  acte d’alliance pour la pratique des trois premiers grades.

De tout ceci nous pouvons conclure :

 -   qu'au  début  du  XVIIIème  siècle,  il  n'y  avait  pour  les  Maçons spéculatifs qu'une seule cérémonie d'initiation, un seul degré ;

-   qu'après  la  formation  de  la  Grande  Loge  en  1717,  on  organisa deux  degrés,  en  rétablissant  sur  de  nouvelles  bases  le  grade d'Apprenti ;

-   qu'un troisième degré s'introduisit et se propagea graduellement parmi  les  Loges  spéculatives  à  partir  de  1725;  comme  pour réformer la franc-maçonnerie et sélectionner les plus capables de ses membres à diriger une loge

-   que l'existence de trois degrés fut seulement sanctionnée par la Grande   Loge   d'Angleterre   en   1738   (qui   n’en   a   pas   eu l’initiative) et qu'elle n'était pas encore universellement acceptée en 1757.

    -   qu’il a fallu attendre le début du XIXème siècle pour que la pratique ne soit généralisée et universellement acceptée

 

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LE FRANC-MAÇON ET LA PEUR POSITIVEE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches pour padawans

 

INTRODUCTION

L’idée de ce travail m’est venue d’un éclairage sur la peur tiré d’un ouvrage de Frank Herbert, «Dune». Parmi les protagonistes de cette saga, le Bene Gesserit : une organisation féminine de pouvoir spirituel et religieux.

Face à une situation de danger, les sœurs du Bene Gesserit  disposent d’un mantra, une litanie contre la peur. Je la cite : « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi ».

La peur tue l’esprit… petite mort… oblitération totale… Effrayant ! Méchante peur alors ? Obstacle à la liberté, à la libre pensée, à l'ouverture aux autres, à l'éveil de la conscience ? Cette peur, souvent mauvaise conseillère qui limiterait la portée de notre espace moral et empêcherait l’accession à toute forme d’harmonie?  Bien sûr, tout cela est un peu vrai.

Mais dans l’homme et la société des hommes, rien n’existe qui n’ait pas une certaine utilité. La peur n’y échappe pas et c’est un phénomène assez universel pour que l’on s’y penche. De ceux qui n’ont peur de rien et qui le disent (et qui se mentent un peu sans doute) à ceux qui ont peur de tout et qui ne le montrent pas…. nous avons tous une relation à ou une connivence avec la peur. Nous sommes conçus pour cela.

Alors, faut-il avoir peur ? La peur est-elle bonne ? Ou est-ce une inéluctable malédiction ?  Et pour le F\M\ cela-fait-il une différence ?

Dans ce qui va suivre je vais essayer de « décriminaliser » la peur.

Je vous propose une approche en 3 parties : l’origine de la peur, les champs d’émergence de la peur et pour finir, le F\M\ et la peur.

 

L’ORIGINE DE LA PEUR

Cette litanie du BG ne cherche pas à supprimer la peur, mais nous invite simplement à la laisser nous traverser et prendre du recul sur son action. En lisant plus lentement, je me dis qu’il y a là une incohérence apparente : « Je ne connaîtrai pas LA peur », et plus loin « J’affronterai MA peur ». Je crois qu’il faut lire : la peur n’existe pas « per se », mais par contre la mienne, elle, elle existe bien.

Oui, car c’est moi qui l’ai créée. La peur n’existe pas en tant qu’agresseur, elle est le fruit de mon imagination qui travaille sans le contrôle de la raison ou de la volonté. Je ressens de la peur en pensant et en imaginant des choses négatives à propos d’une certaine situation, d’un avenir inconnu, du risque perçu d’une hostilité ou même d’un simple désaccord. On se fait du «cinéma négatif intérieur» en mettant en place dans notre cerveau, des scénarios qui ne se réaliseront jamais (le plus souvent), d’autant que le cerveau ne fait pas la différence entre un mal réel et un mal imaginaire. Ce ou celui qui a généré ta peur n’y est pour rien. Je cite Emile COUE[1] : "Quand l'imagination et la volonté sont en conflit, elles sont antagonistes, c'est toujours l'imagination qui gagne, sans exception ».

D’ailleurs, les neurosciences, ont depuis longtemps confirmé le mécanisme physiologique de la peur

Une zone du cerveau, l’amygdale, reçoit et traite en primeur toutes les sensations visuelles, tactiles, auditives et olfactives transmises par l’organisme, elle est également capable d’agir sur l’organisme de différentes manières. Ainsi, en cas de danger, elle déclenche la réponse physiologique de la peur. Ces réactions interrompent toutes les autres tâches que le cerveau est en train de réaliser à ce moment.

La vitesse d’action du circuit de la peur, une fois qu’il est mobilisé, dépasse celle de la prise de conscience d’un événement dangereux. L’amygdale a déjà «vu» le danger – car il y a apprentissage des signaux de risque - et a activé une réaction physique avant que le cortex cérébral, siège de la conscience, ne soit activé. L’apprentissage des facteurs de la peur rend son expression quasiment pavlovienne.

Bref, je sais maintenant où nait la peur

Par contre, l’utilité de la peur, ou ses vertus, s’il en est, ne sont pas évoqués dans cette litanie. Quand même de quoi me poser la question de ce qu’est vraiment la peur…. D’autant que le chemin que nous avons tous emprunté ne nous met pas nécessairement à l’abri.

 

LES CHAMPS D’EMERGENCE DE LA PEUR

Alors ? La peur existe, soit. Mais qu’est-elle et quand survient-elle ? La peur c’est quoi et par rapport à quoi s’exprime-t-elle ?

Le dictionnaire nous dit que la peur « est une réponse émotionnelle à une menace ou un danger réel ou perçu ». Oui, la peur peut résulter de menaces réelles ou imaginaires et peut être une réaction à des situations externes ou à des projections mentales face à un avenir incertain. Je n’évoquerai pas ici les cas spécifiques de l’anxiété qui est une peur sans objet (ou la peur d’avoir peur), et des phobies…. celles-ci se caractérisant par une peur démesurée et dépendant d'un ressenti plutôt que de causes rationnelles, d'un objet ou d'une situation précise et relevant souvent de la médecine. Une peur parmi d’autres. Même mécanismes, mais dans une version exacerbée.

A ce stade je voudrai juste nous amener à distinguer la peur de l’angoisse : nous avons peur de ce que le monde extérieur pourrait nous faire, mais sommes angoissés par la façon dont nous devrions agir face au monde. L’angoisse est donc la peur de nous même... un cas un peu particulier donc.

Alors, de quoi avons-nous peur en général ?

Je ne sais pas s’il faut introduire une gradation dans les déclencheurs de la peur… mais il faut bien commencer quelque part. J’irai donc de l’instinct vers le subtil. De l’émotion brute vers l’émotion mémorielle, du subconscient vers la conscience.

Au premier rang de nos peurs communes, l’idée que notre survie peut être menacée (je ne l’associe pas ici à la peur de la mort qui relève d’un autre mécanisme, moins primal). Notre animalité nous a donné l’instinct de survie. Il s’agit d’un mécanisme inné qui est en nous depuis que nos ancêtres ont eu à fuir des prédateurs. C’est la forme de peur la plus élémentaire, enracinée dans notre instinct de protection contre le danger. Elle déclenche une réaction de lutte ou de fuite ou même l’immobilisme, préparant le corps à affronter, éviter ou fuir les menaces physiques. Notre amygdale provoque par exemple une subite immobilité, comme pour passer inaperçu. Le battement du cœur s’accélère, préparant un éventuel effort physique pour fuir ou se battre. Les pupilles se dilatent, pour mieux voir. Chez l’animal, le poil se hérisse afin de paraître plus grand. Le système moteur est même mis à contribution pour esquisser un mouvement de défense.

Cette réaction pour la survie est, comme la douleur, est un signal d’alarme de la nature pour prévenir d’un danger.  Il s’agit d’une peur tangible dont le motif est en général clairement identifié. C’est un peu ce qui nous arrive quand nous sommes surpris par un bruit ou un geste inattendu. Sauf que dans ce cas la peur disparait instantanément quand l’innocuité du facteur est identifiée.

Ce signal d’alarme peut aussi être transmis, partagé entre individus. L’évolution nous a en effet dotés de capacités très fines pour transmettre, mais aussi pour reconnaître les émotions chez nos semblables : par les expressions du visage, la voix ou encore les postures et les gestes. Il protège donc autant le groupe que l’individu. Par contre, selon les cas il peut être précurseur de la panique collective. Une folle-peur, comme nous aurions un fou-rire.

Naturellement, la seconde catégorie de nos peurs relève de l’existentiel, de l’intangible. Au premier chef, la peur de la mort : une peur profonde qui découle de la prise de conscience de notre mortalité. C'est d’abord la peur de sa propre mort ou de la fin de l'existence, souvent liée à des questions sur le sens et la finalité de la vie. C’est la peur la plus forte sans doute car elle peut être permanente, ou du moins surgir à tout moment. Elle peut même finir par nous empêcher de vivre. Oui, car la mort étant inéluctable et indubitable, elle annihile tout espoir. Comme elle est aussi un défaut d’existence, elle stimule de manière obsessionnelle notre imagination.

Cette peur nous distingue de l’animal, qui, a priori, ne doit pas avoir conscience de sa finitude, de sa mortalité inévitable. Pour beaucoup, la peur de la perte d’un être proche relève de la même puissance. C’est peut-être même une peur plus terrible encore. Elle peut même occulter la peur de sa propre mort, je crois que c’est souvent le cas. C’est le mien. Dans mon cas elle relève même de l’angoisse. La peur de la maladie ou de la douleur entrent dans le même moule, celui des fins non prédictibles.

Cette peur de la mort peut être modulée en intensité par les croyances et les promesses d’un monde d’après. Cet espoir d'un au-delà chimérique demeure bien souvent le seul refuge de ceux qui sont abîmés par la peur.

Cette peur de la mort soulève des questions de fond, certaines dont la réponse est assez triviale : « Est-ce une peur naturelle et inhérente à la condition humaine ?». D’autres qui demandent sans doute plus d’échanges : « Comment influence-t-elle nos actions et nos quêtes de sens ? » ou encore  « l'acceptation de la mortalité est-elle une forme de sagesse supérieure à la tentative de la nier ? ». Je ne vais pas tenter de répondre à ces questions, vous le ferez peut-être.

Ici, le F\M\ qui voit sa mort simulée plusieurs fois dans son parcours est peut-être mieux équipé… Il est vrai qu’il est destiné à renaître…

Cette peur de la mort est donc celle de l’inconnu y compris de l’altérité. Là nous abordons une peur plus générale. Celle des choses qui ne nous sont pas familières, incertaines ou qui dépassent notre compréhension, de l'avenir, de ce qui pourrait arriver après la mort ou de tout ce qui échappe à notre contrôle. Cette peur c’est donc aussi celle de l’autre, et le plus terrifiant, c’est que son moteur – l’ignorance de l’Autre ou sa négation - est parfaitement volontaire…

Cette peur de l’autre, c’est juste le contraire de l’amour. Le contraire ce n’est pas la haine ou l’indifférence. C’est bien la peur. Cette peur qu’il nous faudra comprendre, analyser en permanence pour que la fusion fraternelle opère. C’est vrai dans le monde profane. Ca l’est encore plus en F\M\.

En termes généraux, elle est inversement proportionnelle au degré de connaissance du réel. C’est la peur de la prédestination de la vie, du surnaturel et de l’absence de contrôle sur l’avenir. Ici elle se manifestera par le fatalisme ou la croyance dans des volontés tierces (divines ?) elle sera apaisée par des dogmes, exclusifs de tout questionnement, que ces dogmes soient religieux ou politiques. Elle peut aussi conduire au désespoir pour ceux qui sont confrontés à la possibilité que la vie n'ait pas de sens ou de but inhérent. Elle est, à y penser, assez proche de la peur du changement. Ces peurs existentielles sont sans doute les plus castratrices et les plus sujettes à des dérives comportementales délétères (racisme…) et elles sont omniprésentes. Car la peur est toujours au cœur des comportements négatifs et destructeurs. La haine, le mensonge et le fanatisme sont de véritables réactions et attitudes basées sur la peur. 

Il est d’autres peurs. Des peurs « sociales » : la peur du jugement ou du rejet par les autres, la peur de la culpabilité, la peur de déplaire ou de blesser sans intention… Je crois qu’une bonne partie de mes peurs à moi rentrent dans cette catégorie.

La peur de l’échec nous est plus dangereuse, elle peut scléroser la pensée et contrarier notre parcours. Je cite Paulo Coelho[2] "Il n'y a qu'une chose qui puisse rendre un rêve impossible, c'est la peur d'échouer".

Assez en rapport avec la peur de l’échec, l’exercice de la liberté absolue peut aussi receler une crainte, et celle-là nous y sommes confrontés au quotidien. C’est celle de la responsabilité écrasante que représente le fait de choisir sa propre voie et de donner un sens à sa vie. La peur de faire les mauvais choix ou de subir les conséquences de sa liberté peut nous paralyser. Sa version amplifiée relève de l’angoisse telle que je l‘ai définie plus haut.

 

LE FRANC-MAÇON ET LA PEUR

Bien. Nous avons le tour des peurs possibles. Et chez les F\M\, comment la peur existe-elle? Une malédiction ou un outil ? Alliée ou ennemie ? Et d’abord, pourquoi le franc-maçon se préoccuperait-t-il des peurs?

En franc-maçonnerie, la peur n'est véritablement pas un thème central, mais elle joue un rôle dans la tradition symbolique et morale de la fraternité. C’est une des vulnérabilités du F\M\ contre laquelle il devra lutter mais dont il faudra néanmoins qu’il se nourrisse.

L’amour fraternel se construit quand les peurs s’effacent. Pour cela, il faut s’être débarrassé d’un maximum de nos métaux mais également être capable d’accepter les fragments métalliques qui persistent en nous mais aussi chez l’autre. Les accepter et exorciser la peur qu’ils peuvent susciter. Il est essentiel de comprendre nos peurs de l’autre (quand on ne sait pas de quoi on a peur, c’est peut-être là qu’on a le plus peur). La nature humaine rend cet exercice difficile.

En bref, comprendre et vaincre ses peurs fait naitre l’amour. C’est sans doute pourquoi les concepts de peur et de courage sont souvent en filigrane dans les rituels, les enseignements et les allégories maçonniques. La F\M\ nous encourage à surmonter nos peurs personnelles afin de nous épanouir spirituellement et moralement.

Tout au long de la voie maçonnique, les FF\ sont donc invités à comprendre d’abord, puis à dominer leurs peurs et à mener une vie fondée sur le courage, l'intégrité et la recherche de l'excellence morale. La peur est donc quelque chose qu’il faut transcender dans le cadre de notre transformation personnelle et du développement d'un meilleur rapport – plus éclairé - à soi et surtout aux autres.

Par exemple, l'initiation comporte des étapes qui suscitent intentionnellement l'inconnu et donc une certaine appréhension, voire une forme de peur symbolique. On peut citer le passage dans le Cabinet de Réflexion, les épreuves symboliques des éléments, ou le bandeau sur les yeux, représentent une confrontation avec l'obscurité et l'inconnu.

Ces moments ne visent pas à terrifier, mais plutôt à provoquer une introspection, à tester la détermination du récipiendaire, l’aider à, se débarrasser de l'ignorance (symbolisée par la peur) et à symboliser le passage de l'ignorance à la lumière, à un nouvel état de conscience de soi et d'illumination. Bref, à lutter contre la peur du noir, la même que celle des enfants.

Le F\M\ doit ainsi au quotidien vivre ses peurs. Il ne s’agit pas de les combattre, ni de ne pas les avoir. Il s’agit de les vivre, de les expérimenter et d’arriver à les accepter, à les intégrer profondément en nous-mêmes. Il s’agir d’une transmutation parfaitement alchimique.

Cette transmutation nous permettra de faire face à l’autodépréciation, car il ne s’agit pas de remplacer l’humilité que nous visons par l’abaissement de soi. Elle nous protègera de l’autodestruction qui pourrait mener à l’immolation mais à laquelle nous préfèrerons le sacrifice de soi pour l’autre ; de l’entêtement, pour nous amener à la persévérance et à la détermination sans céder à l’obstination ; de l’impatience aussi en nous offrant l’audace sans tomber dans l’intolérance et enfin, de l’arrogance, pour nous offrir un peu de fierté personnelle sans tomber dans la vanité.

Si nous n’avions pas peur, nous n’aurions pas de raison de lutter contre elle… et au final peu d’opportunités de progresser. Renoncer à l’affronter c’est sans doute une forme de lâcheté…

 

CONCLUSION

En résumé, pour un F\M\,  la peur peut être vue comme un élément potentiel du processus initiatique visant à la transformation intérieure. Loin d'être un but en soi, l'expérience de la peur dans le contexte maçonnique est souvent une étape vers une plus grande lumière et une meilleure compréhension de soi. En ce sens, on peut avoir raison d'avoir peur.

Alors que la société nous incline à considérer la peur comme négative, entravant la maturité et nous menant à l’oblitération totale, elle est en réalité une force constructive. C’est une occasion exceptionnelle de reconnaître la beauté, la force et le courage qui sont en chacun de nous. C’est aussi une occasion de réagir positivement et surtout avec plus de discernement. Chaque fois qu'elle se manifeste, elle nous révèle une voie possible, un but nouveau. A nous de l’accueillir.

Dans notre démarche, il est donc évident que la peur est une puissante alliée, un stimulus naturel (même s’il est presque toujours inconscient). Elle fait partie du processus qui nous permet de devenir meilleurs et plus éclairés, de nous élever. L’affronter se nomme courage, celui de sortir de nos zones de confort. C’est aussi l’audace de vouloir gouter à l’ivresse de la liberté. Je citerai Stendhal : «Les peuples n'ont jamais que le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur ».

Pour aborder cette quête de liberté et la neutralisation de la peur il faudrait idéalement évoquer le compagnon indissociable de la peur : l’espoir. Deux sentiments de même nature, tous deux habités par le doute et s’alimentant l’un l’autre. L’espoir peut a priori apparaitre comme un moyen de lutte contre la peur d’une situation donnée. Mais placer trop d’espoir dans un changement, peut accentuer la peur de non réalisation du changement…. Je n’rai pas plus loin, c’est un autre sujet.

Mais cette liberté, cette domination des peurs, nous, F\M\, ne la réalisons que rarement seuls. Magie de la Fraternité, le soutien et l’exemple des frères peut contribuer à nommer, puis à atténuer nos peurs et à fournir des leviers pour amplifier nos forces. C’est, je crois, avec la passion pour ses idéaux, la foi en ce que l’on dit et en ce que l’on fait – l’espoir donc - le plus formidable des antidotes.

Alors, je dois sans doute compléter le mantra du Bene Gesserit : « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi et vous tous mes FF\ »…

J’ai dit

 

[1] Émile Coué : pharmacien et psychotechnicien français (1857 -  1926.  Il est notamment connu comme étant l'auteur d’une méthode de guérison et de développement personnel (la méthode Coué) fondée sur l’autosuggestion

 

[2] Paulo Coelho de Souza, né le 24 août 1947 à Rio de Janeiro, est un romancier, journaliste et un interprète brésilien.

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« CELUI QUI NE BOUGE PAS NE SENT PAS SES CHAINES ».

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches pour padawans

 

Rosa Luxembourg

Rosa Luxembourg, née le 5 mars 1871 à Zamość en Pologne, morte assassinée le 15 janvier 1919 à Berlin en Allemagne, est une militante socialiste et communiste, et une théoricienne marxiste. Issue d’une famille juive aisée. Née sujette polonaise de l'Empire russe, elle s'exile en Suisse pour suivre des études, puis prend la nationalité allemande afin de poursuivre en Allemagne son militantisme socialiste. Figure de l'aile gauche de l'Internationale ouvrière, révolutionnaire et partisane de l'internationalisme, elle s'oppose à la Première Guerre mondiale, ce qui lui vaut d'être exclue du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD). Elle cofonde la Ligue spartakiste, puis le Parti communiste d'Allemagne.

Cette sentence, trouvée un soir d’agape dans une papillote de chocolat posée au bord de l’assiette, loin des blagounettes Carambar, a immédiatement suscité l’intérêt du bout de la table… au point où l’on s’est dit que cela méritait peut-être une planchette collective… Voilà ma contribution….

 

Cette phrase m’invite à une réflexion sur la nécessité de l'action pour acquérir une compréhension plus profonde de soi et des forces qui influencent notre vie. Elle m’incite à ne pas me complaire dans l'immobilisme, mais à chercher activement à comprendre et à changer ma condition. Elle me ramène au « connais-toi toi-même… ». Ceci nous parle, non ? Et puis l’action c’est aussi pouvoir contribuer à briser les chaines de l’autre.

Le mouvement, au sens figuré, représente l'action, le changement et la quête de liberté. En choisissant de bouger (agir), un individu commence à prendre conscience de ses chaînes, c'est-à-dire des contraintes qui le retiennent: honte, culpabilité, sentiment de dévalorisation, idéal de perfection, ressentiment, etc.

A contrario, l'inaction ou l'acceptation passive d'une situation peut mener à une forme d'ignorance, à l’absence de prise de conscience de sa propre situation ou de confort dans l'oppression. En philosophie, cela peut être interprété comme une réflexion sur la liberté, la conscience de soi et la responsabilité personnelle. Dans de nombreux courants de pensée, et je peux y inclure la Franc-Maçonnerie, la liberté est liée à la capacité de reconnaître ses propres limitations et d'agir pour les surmonter ou les dissiper. L'inaction peut conduire à une acceptation passive de l'oppression, tandis que la prise de conscience peut inciter à agir pour changer les choses. Pour agir, il faut vouloir agir, avant même de se poser la question du pouvoir agir.

Pour R. Luxembourg, l’idée derrière la pensée est possiblement empreinte de philosophie marxiste : une référence sans doute au principe d’aliénation qui évoque la séparation de l'individu de son essence humaine, en raison des structures sociales et économiques du moment. Les personnes qui ne remettent pas en question leur condition peuvent devenir aliénées, ne réalisant pas qu'elles sont soumises à des forces qui les contrôlent. Les individus peuvent devenir insensibles à leur propre condition en ne questionnant pas leur environnement ou leur situation. Sans facteur déclencheur, souvent humain, le leader, la lutte pour la liberté et l’égalité, la prise conscience des injustices sociales ne se produisent pas. Les mouvements sociaux et les révolutions commencent généralement par une prise de conscience, collective mais inspirée par des esprits plus libertaires, des chaînes qui entravent la liberté (du moins celle dont les leaders ont la vision).

Pour autant, en lisant Simone Weil (La Condition ouvrière, 1943), on peut trouver une formule antithèse, où l’immobilisme et la passivité seraient des mécanismes de résistance à l’ennui du travail ouvrier et à l’entretien d’une forme d’émancipation (par le travail) et donc, dans l’environnement de l’usine, des vertus. Des vertus qui traduisent des mobiles que l’ouvrier doit chercher en lui-même car il n'y a pas de fouets, pas de chaînes, mais des mobiles plus essentiels qui fournissent l'énergie nécessaire au travail, des mobiles comme la crainte de réprimandes et de la perte d’emploi, le désir ou le besoin de plus de rémunération, parfois même la performance… Les conditions du travail, du moins à l’époque à laquelle S. Weil fait référence, rendent nécessaire la transformation de ces mobiles en obsession. Il faut que ces mobiles occupent l’esprit et qu’en conséquence la pensée se rétracte sur un point du temps pour éviter la souffrance et l’ennui. Au final, le prix à payer pour ne pas vouloir ou pouvoir se défaire de ces « non-chaines », c’est le sacrifice du temps.

Entre ces deux extrêmes, il faut quand même considérer le ou les mobiles qui mènent à l’action. On ne peut pas en permanence se reposer sur la perception d’un tiers. On ne peut d’ailleurs pas plus se fier entièrement à ses sens : ce qui est dans la direction de l’action n’est peut être que l’ombre d’une réalité que je perçois au fond de ma caverne (Platon). La curiosité, le militantisme (prosélytisme) sont bien des déclencheurs mais seule la pensée rationnelle peut nous permettre de savoir si ce qui nous retient, ou nous contraint, sont bien des chaines, c'est-à-dire des facteurs dont nous ne sommes pas les « créateurs » ou s’il s’agit de choix délibérés et certains peuvent être très justifiés (par soi-même ou un système dogmatique « juste » : religions, FM). Nous sommes responsables de donner un sens à notre vie. Ne pas agir ou ne pas questionner sa situation peut mener à une vie vécue sans authenticité, c'est-à-dire où l’on se conforme aux attentes des autres sans se demander ce que l’on désire vraiment.. Pour vivre authentiquement l'individu doit être conscient de sa condition et de sa liberté, une liberté dont il aura lui-même dessiné les contours, ce qui ne signifie pas qu’il ne puisse puiser son « inspiration » dans l’exemple (non imposé) de l’autre. D’ailleurs « l’autre » reste au centre, car cette responsabilité que nous avons de nous-mêmes, nous l’avons aussi pour les autres. En F\M\, c’est l’un des aspects de la transmission. Partager une voie vers la liberté qui est l’élévation de l’homme vers la vérité et vers l’inaccessible lumière. Mais la liberté ne peut être liberté qu’à partir du moment où le sujet a accès à une forme de savoir. Avant, elle n’est qu’illusion de liberté et les chaines s’alourdissent.  Il faut lutter en humanité pour assurer notre progrès. C’est une épreuve constante de la lumière, de l'ombre, du naturel et de l'artificiel qui révèle ce que nous pouvons apprendre sur toutes les dimensions de notre environnement.

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LA TRIANGULATION DANS LE RITE MAÇONNIQUE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches pour padawans

 

Avec focus sur la triangulation de la parole

 

BREVE ARITHMOSOPHIE DU NOMBRE TROIS (OPTIONNEL)

Trois est universellement un nombre fondamental. Il exprime un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l’homme, selon les cultures et croyances. Il synthétise la tri-unité de l’être vivant ou il résulte de la conjonction de 1 et de 2, produit en ce cas de l’union du Ciel et de la Terre.

Hautement symbolique au sein de la Franc-maçonnerie, on le retrouve à tous les niveaux, dans les analyses les plus hermétiques comme les plus triviales. Ce nombre 3 cristallise pour nous dans le triangle symbolique du delta lumineux. 

L’Apprenti n’a que Trois ans, car il n’a été initié qu’aux Mystères des Trois Premiers Nombres. Il viendra buter, au terme de son apprentissage, sur le nombre trois qui est un nombre parfait à partir duquel on peut construire la figure fermée la plus simple: le triangle. Dans un triangle il y a 3 cotés, 3 angles, 3 sommets, 3 hauteurs, 3 médianes, 3 bissectrices, 3 médiatrices...

 Dans l’ombre de B\ trois est un signe de l'activité, de l'enthousiasme et du feu…

Pourquoi donc ce trois représente-t-il toujours une sorte d'absolu, d'élévation de l'esprit, de totalité? 

Notre cerveau, belle machine mal exploitée, fonctionne de façon binaire et en conséquence notre mode de pensée devient duel. Nos représentations primitives du monde sont binaires : le bien et le mal, le masculin et le féminin, le tout et le rien, le noir et le blanc, le vrai et le faux, le beau et le laid.... L'homme conçoit son univers à travers cette dualité manichéenne.

Mais ce dualisme, cette lutte constante, resterait le symbole de la colère et de la violence stérile, si elle n'était pas maintenue dans l'unité et harmonisée par un troisième élément. Le chiffre trois, dans toutes les civilisations, revêt ainsi un sens fondamental, il représente ce qui est au-dessus de l'homme, il est ce que l'homme ne peut saisir, ne peut comprendre ni expliquer. Il acquiert par là même un caractère mystique et absolu. 

En effet, si on considère l’unité 1 qui est à la fois être et non-être, substance et essence, et 2 (lié au féminin et à la Terre) qui est la division en deux parties de cette unité (et non pas une addition d’unités distinctes) et qui représente la bipolarité, opposition ou complémentarité, son caractère essentiel étant de marquer un véritable système de relations réciproques, l’entrée en scène de 3 (lié au masculin, au soleil et à l’esprit), somme algébrique des deux premiers offre une solution de conciliation et d’équilibre, un moyen terme. Il ramène le binaire à l’unité.

Cette « troisième voie » offre une alternative à des situations en dichotomie qui autrement pourraient apparaître polarisées. On peut aussi parler de "voie médiane" ou "voie moyenne".  Nous venons d’inventer l’eau tiède (ritournelle de relaxationJ).

C’est ce principe de conciliation des opposés (ou des complémentaires) par le ternaire qui permet à l’apprenti de trouver une base solide pour son travail sur lui-même.

 

DIFFERENTS NIVEAUX DU PRINCIPE DE TRIANGULATION

Une étude attentive de notre rite révèle l’omniprésence d’un principe de triangulation à différents niveaux, notamment ceux de la prise de parole, de la gestuelle, mais aussi de la gestion des distances spatiales et des données temporelles. La triangulation fait référence à plusieurs concepts symboliques et métaphoriques, qui varient en fonction de la perspective maçonnique et de l'interprétation individuelle.

Elle revêt des fonctions psychologiques, sociales et symboliques et constitue un véritable modèle de communication. Elle inscrit les membres de la communauté au-delà des schémas interpersonnels et vise un dépassement des contraires, qui est censé opérer un processus de médiation-transformation au sein de l’individu même. C’est sans doute le plus puissant des générateurs de l’égrégore. Un autre sujet qui mériterait un autre travail….

Voici quelques interprétations possibles de la triangulation dans la franc-maçonnerie :

Triangulation de l'espace rituel : L’espace rituel est organisé selon une disposition triangulaire, avec l'autel au centre. Cette triangulation de l'espace symbolise l'harmonie et l'équilibre, ainsi que la connexion entre les différentes dimensions de l'existence. Le positionnement des individus dans l’espace du temple définit des fonctions spécifiques : à l’Orient, où se lève la lumière, est situé le Vénérable Maître, à l’Occident crépusculaire est le Couvreur, et ainsi de suite — c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle la géométrie tient une place cruciale dans la voie maçonnique.

L’espace rituel ce sont aussi les triangles formés par les Officiers dans l’organisation spatiale symbolique du Temple : Triangle de l’autorité (VM, 1er et 2d Surveillants), triangle de la mémoire et de la connaissance (VM, Orateur et Secrétaire), triangle « financier » (VM, Trésorier, Hospitalier).

De la même manière, le positionnement des symboles ne doit rien au hasard. Il est toujours investi d’une signification, il est signifiant par lui-même.  Les lumières de la franc-maçonnerie : grandes (le Compas, l'Équerre et le Volume de la Loi Sacrée), petites (les colonnettes) et les luminaires (le Soleil, la Lune et le Maître de la Loge) – forment toutes  un triangle symbolique. Chacun de ces outils maçonniques représente un aspect différent de la pratique maçonnique, et leur triangulation suggère une complétude dans la quête de la connaissance, de la vérité et de la moralité.  Il va sans dire que cet ancrage territorial du système sémantique à travers une localisation pertinente des personnes et des choses permet de rendre très concrets les messages symboliques que véhicule le rituel. Comme l’espace de la loge, le temps maçonnique se trouve lui aussi soumis au principe de triangulation. Il serait fastidieux et surtout ambitieux de vouloir dresser une liste exhaustive de ce temps triangulaire, tant celui-ci est riche.

Triangulation des valeurs maçonniques : les trois principes fondamentaux de la franc-maçonnerie - liberté, égalité et fraternité - forment une sorte de triangle conceptuel. Chacun de ces principes est représenté par un côté du triangle, et leur interconnexion symbolise l'idéal maçonnique de construire une société basée sur ces valeurs.

Triangulation du processus initiatique : le parcours  maçonnique implique une triangulation symbolique dans le processus initiatique, où le candidat est invité à traverser trois étapes ou degrés distincts (Apprenti, Compagnon, Maître). Chacun de ces degrés représente un stade de croissance spirituelle et personnelle, et la triangulation suggère une progression vers un état de compréhension et de sagesse plus élevé.

Ces différentes interprétations de la triangulation en franc-maçonnerie soulignent la richesse des symboles et des concepts utilisés dans la tradition maçonnique pour transmettre des enseignements philosophiques et spirituels.

La triangulation de la parole : j’en arrive à mon sujet

 

LA PAROLE CIRCULE : TRIANGULATION DE LA PRISE DE PAROLE ET DISCIPLINE DIALECTIQUE

C’est quoi la triangulation ?

Sans vouloir me poser en donneur de leçon, car je suis si souvent coupable de transgression à ce principe que je ne pourrais venir me plaindre… je pense toutefois qu’il y a un rappel sans doute pas inutile,  y compris à moi-même.  Je dois admettre que je ne compte plus le nombre de fois, alors que la parole circulait, où ma tête s’est tournée vers  le F\que je souhaitais questionner ou dont je souhaitais commenter ou compléter le propos ou même plus globalement vers les colonnes auprès desquelles je rechercherais, sans nécessairement l’admettre, un assentiment ou une adhésion à mon propos…. Et pourtant, ce n’est pas l’idée….

La prise de parole en loge est codifiée de manière rigoureuse et porte une charge symbolique forte. Cela contribue largement à la prise de conscience collective du fait que nous sommes hors de l’espace profane.

En loge, quand le V\M\ fait circuler la parole, la communication s’inscrit dans un schéma qui n’a rien de linéaire comme peut l’être le modèle télégraphique de Shannon, avec sa chaîne Émetteur-Message-Récepteur.  On parle de  triangulation spatiale, et cela à plusieurs niveaux.

La première forme de triangulation, c’est l’objet de mon travail de ce soir,  est relative au discours : en loge, on ne prend pas la parole, on la demande. Et lorsqu’on la demande, on ne s’adresse pas directement au Vénérable Maître dirigeant la loge, qui peut seul l’accorder, mais à l’un des deux intermédiaires, les Premier Surveillant ou Second Surveillant. Enfin, le Vénérable Maître lui-même accorde la parole en passant également par l’un de ces deux intercesseurs, lequel relaie l’information au requérant. Ce dernier s’adresse alors, au Vénérable Maître (tourné vers lui, ou vers le centre de la loge ?) mais pour l’ensemble des FF\- sauf dans le cas de la présentation à tous d’un morceau d’architecture - et nul ne peut l’interrompre ni même s’adresser à lui, à moins que la teneur de ses propos ne nécessite une censure de la part du Vénérable Maître.

Notons que dans ce cas, l’emploi du mot « triangulation » qui a une signification technique précise associée au repérage dans l’espace, aux coordonnées qui permettent de se situer dans l’univers, est sans doute un abus de langage.  Il n’y a pas véritablement de triangle car, dans cet échange, l’échange est plutôt  angulaire ou vectoriel. Le triangle se ferme lorsque le F qui s’exprime s’adresse directement au VM et à lui seul. Ceci étant dit, l’idée d’un échange « angulaire » est très stimulante, car elle reprend l’idée de rectitude comprise dans le symbolisme de l’équerre.

La triangulation de la parole est aussi signifiante à un autre niveau, puisque tout échange doit passer par l’Orient, pour y être imprégné de la lumière qui en émane et pour y être dirigé vers l’égrégore de la loge. Le Vénérable, qui en a la charge, la renvoie à travers l’ouverture du compas toujours dirigée vers la loge. Je ne développerai pas ici.

 

Pourquoi ?

Les raisons de cette triangulation de la parole sont plus profondes qu’il n’y paraît et dépassent largement le cadre de la dramaturgie. Elle a pour objectif d’évacuer toute communication interpersonnelle et de tisser un lien collectif qui transcende les échanges d’individu à individu. Elle contrarie les inclinations naturelles des hommes, rendant impossibles les interventions intempestives, les débats à plusieurs voix et les dialogues de sourds, les conflits engendrés par des membres en désaccord ayant l’opportunité de s’adresser librement les uns aux autres comme dans nos vies profanes quand aucune instance médiatrice ne nous contraint.

Enfin, en mettant les F\F\ dans une position d’attente de leur tour de parole, la triangulation temporise, écarte toute spontanéité et contribue à la maturation de la réflexion. Qu’il s’agisse d’un apport destiné à enrichir une planche au profit de tous, ou encore de la formulation d’une question ou de toute autre intervention à la demande du VM..

 

 

La discipline de prise de parole transcende la simple mécanique de la triangulation :

Cette discipline  recouvre l’écoute, la réflexion et le choix des mots… et la quantité des mots.

En nous offrant le temps de la retenue et de l’écoute, la triangulation assure que nos contributions ne sont plus des éléments de posture et qu’elles n’expriment aucun jugement. Que nous n’allons pas  libérer une soupape dialectique, un démon personnel ou simplement d’exprimer un savoir particulier, parfois avec un rapport distant avec le sujet traité.

Notre discipline implique en effet le respect d'une écoute attentive face à la personne qui expose son point de vue sur un sujet donné (respect qui s'amenuise considérablement quand on entame une discussion dans le monde profane). Personne ne possède la vérité, mais le fait de pouvoir s'exprimer sans être soudainement interrompu, sans chaos, permet de faire réfléchir ses interlocuteurs dans le silence et peut être leur apporter un angle de vision qu'ils n'avaient pas imaginé. Dans cet esprit, j’aime à voir le silence de la retenue comme le préservatif du coït oratoire.

Après la pause méditative et musicale qui suit l’exposé d’un F\ qui a planché, il faut éviter de se jeter sur la première idée qui nous vient et qui n’aurait pas été murie par la méditation silencieuse, la conversation avec soi-même… Ne pas vouloir convaincre à tout prix mais simplement exposer son point de vue en n'oubliant jamais qu'il est relatif et personnel. Que l'important n'est pas non plus de parler le plus, la quantité n'étant pas signe de pertinence ni de " vérité", de même pour la virulence de la parole, ni d'avoir le dernier mot, ne pas oublier que dans le temps sacré il n’y a ni débat ni argumentation croisée directe

Vouloir rebondir trop vite, parce que le sujet est enthousiasmant,  que nous y avons un intérêt particulier ou encore que nous maitrisons le sujet (ou croyons le maitriser, c’est parfois ne pas trouver les bons mots ou pas de mots….Combien de demandes de parole ne débutent-elle pas par un long silence ? Je ne suis pas certain que l’on puisse toujours mesurer l’intérêt d’une planche à la densité des interventions qu’elle suscite… C’est pourtant ce que j’entends assez souvent (peut être dans des ateliers où la bienveillance des colonnes n’est pas toujours acquise à l’orateur du moment…). Cela étant dit, si le F\ conférencier maitrise l’art oratoire, la rhétorique, il saura suggérer, supposer et questionner, plutôt qu’affirmer, défendre ou plaider et bien évidemment, son travail fera l’objet de réactions, car c’était son intention de les stimuler.

Ne pas oublier non plus que le F\ conférencier ne recherche pas l’exhaustivité, le temps lui est compté et que le plus souvent il a fait le choix de tirer sur un seul  fil dans l’écheveau du sujet qu’il aborde et qu’il n’est pas nécessaire d’en tirer un autre pour refaire une planche spontanée en complément impromptu (on peut toujours échanger aux agapes ou proposer un autre travail).

Il est vrai qu’en principe, les pieds en équerre et à l’ordre la main sur la gorge (pour nous rappeler de maitriser nos passions), nous ne sommes guère enclins à prolonger nos interventions ou les accompagner d’effets de manches intempestifs.

Et puis au-delà de la quantité des mots que nous sommes tentés de dire (ce qui ne signifie pas nécessairement parler), il y a la nature des mots et le contenu du discours

Le vocabulaire et le pouvoir de nos mots sont la force la plus puissante qui nous soit donnée. Nous pouvons choisir d’utiliser cette force puissante de manière constructive et stimulante ou de manière castratrice. Souvent sans nous en rendre compte d’ailleurs.

Nos paroles se manifestent dans la matière. Nous connaissons la force de la parole, mais aussi du silence, de la mesure, de l’action.  Comme nous savons que chaque mot a des conséquences, et chaque silence aussi, nous savons que les mots peuvent nous affecter et affecter les autres autour de nous. Nous devons donc nous assurer que nos interventions ne créent pas des zones d’inconfort, pour les FF\ moins à l’aise pour prendre la parole, ou moins versés dans le sujet et qu’un discours trop savant ou trop pompeux  prononcé avec emphase relèguerait dans le silence quand bien même ils auraient un apport utile à faire ou une clarification à demander.

Combien d’entre nous, après avoir vécu la pseudo-frustration du silence de l’apprenti, n’ont jamais craint le droit à la parole ? A la parole utile… et pertinente.

 

Conclusion

Chaque fois que le V\M\ fait circuler la parole, il faut comprendre que c’est toujours dans l’intérêt de la F\M\ en général ou de la Loge en particulier. C'est-à-dire utile à tous. Et là, la triangulation, comme la rythmique du rituel  avec ses temps de méditation, avec les latences qu’elle induit, est une méthode plutôt efficace.

Elle nous garantit que les apports des uns et des autres nourrissent une intelligence collective qui doit permettre à chacun d’avancer, à sa guise, vers la Lumière et vers la Connaissance

Car la parole qui circule transmet, doit transmettre, la tradition. C’est ce travail de transmission, ou plutôt de réception, d’élaboration intérieure puis de don au bon moment, qui fait que la tradition est vivante. La parole met en mouvement des énergies cosmiques ; elle est le canal par lequel la lumière agit dans les mondes, elle est portée par le souffle de l´homme et le souffle est esprit dans son corps. Que cesse le souffle et l´homme meurt. La génération du Deux par l’Un est identique à la parole qui crée simultanément le son et le souffle.

Cette façon de procéder permet à la parole maçonnique de ne pas être un instrument de pouvoir à des fins de manipulation ou d’influence, mais de devenir une sorte de maïeutique, une accoucheuse d’esprits

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MES FF:. ME RECONNAISSENT COMME TEL MAIS PUIS-JE SEUL M'AFFIRMER F:.M:.?

1 Septembre 2019 , Rédigé par Claudine A., Olivier M., Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Cette phrase rituelle, en réponse à la question « Êtes-vous franc-maçon ? » est commune à de très nombreuses obédiences. Cette réponse est quasi machinale. Mais, à y penser, elle est terrifiante au niveau de son implication.

A priori, à partir du moment où l’on a été initié, on serait en droit de s’affirmer FM puisque l’initiation traduit la reconnaissance (on est accepté et reconnu) par les autres. Il n’y a pas d’auto-proclamation. Mais cela n’est vrai sans aucune réserve qu’au moment qui suit juste l’initiation. Car par la suite il y a tout un chemin à parcourir qu’on ne peut suivre qu'avec l'aide des FF et des SS qui nous entourent.

On parle des épreuves lors de l'initiation mais il est vrai qu’il y a en fait toute une série d'épreuves qui jalonnent la vie du FM, ce qui évite de s'endormir même si il peut arriver que des FF, arrivés au grade de Maître, pensent qu'ils n'ont plus rien à prouver, ce qui est à la fois dommage et dangereux. Et il y a ceux qui dérivent totalement par rapport à nos fondamentaux  et qui peuvent, peut-être, on le verra, perdre la qualité de FM.

Certains peuvent s'autoproclamer grand-maîtres de ceci ou de cela (les micro-obédiences) mais auparavant ils ont toutefois  été initiés et donc été reconnus et proclamés F ou S.  C’est un autre débat. Mais, pour en revenir à l'initiation, rien ne peut se faire sans cette fameuse reconnaissance, signe et produit d'un travail collectif...

D’un travail collectif qui doit nous permettre d’exalter le meilleur en nous et de le partager. Car l'initiation est un peu  le résultat d'une reconnaissance "a priori", sur la base de ce que l’on est avant de recevoir la lumière. On en sort FM "a priori", soit mais il y a sans doute une preuve à donner de nos valeurs et de leur mise en pratique et ensuite on ne serait finalement FM que si les autres croient en nous et reconnaissent la compatibilité de nos valeurs... ce qui irait dans le sens d'une possibilité de perdre cette qualité de FM... initié ou pas... Donc l'initiation serait une condition nécessaire, mais pas suffisante, ce qui va de le sens de l'initiatique: une démarche sans fin en fait.

La question a été soulevée des FF et les SS des obédiences non reconnues. A priori, si ce que l'on sait de la qualité de leurs travaux et de leurs valeurs nous parait compatible, nous ne voyons pas pourquoi nous ne ferions pas crédit de fraternité... Nos obédiences respectives, même si elles ont leurs accords avec certaines autres et n'en reconnaissent pas d'autre, ne nous ont pas donné de consignes  pour nous interdire ces fraternités "hors limites"... ?

Une autre interrogation toutefois : cette question de la reconnaissance par les autres ne dessine-t-elle pas les limites de notre libre arbitre ? Ne menace-t-elle pas notre liberté absolue de conscience ? Y compris la liberté d’avoir conscience de soi, des ses capacités comme de ses limites et donc le droit que nous aurions de nous considérer comme FM quand bien même nous serions seuls ? Oui, sans doute,  mais cela impose de se laisser pénétrer par l’esprit des FF et de se remettre en question en permanence. L’idée ici c’est de se tromper de moins en moins souvent sur ce que l’on est, sur qui on est et vers où nous allons.

Le FM reçu, constitué et reconnu dispose de signes, mots et attouchements pour se faire reconnaitre. Mais ceux-ci ne suffisent pas non plus. Ils ne révèlent que l’initiation aux mystères du grade a bien été reçue mais il faut ensuite être reconnu pour notre manière d’être fraternel, pour notre pratique de l’écoute, de la tolérance, de la solidarité, de la pratique constante de l’introspection. La manière aussi de traverser les épreuves de la vie. Avec du recul, c’est se donner un bien grand pouvoir d’appréciation de la qualité de l’autre. Dois-je accepter la reconnaissance simplement parce qu’elle m’est offerte, quel mérite accorder à celui qui me reconnaitra. Reconnaitre c’est un peu juger, non ? Quelle responsabilité !!

Ceci montre toute la complexité de la démarche initiatique. « Mes frères me reconnaissent comme tel » amène à la question de l'altérité, de la reconnaissance de l'autre et de tout ce qui en découle (écoute, fraternité, tolérance, etc...). Bien sûr les épreuves de la vie mais aussi le plaisir de vivre, le plaisir de voir et de revoir ses FF et Quand on dit "reconnaître c'est un peu juger" c'est vrai mais il faut y mettre de l'indulgence, de la bienveillance, sans naïveté ou angélisme. On parle peu du bonheur d'être FM, et pourtant il est là .. et on ne se le dit sans doute pas assez.

Le bonheur (enfin ce qui pourrait s’y apparenter le plus) d’être FM est dans la dimension de groupe, d’un groupe de FF en humilité (nous savons que nous ne savons rien…). Nous sommes un peu un corail (une génération sert de support à la suivante et le tout grandit). Nous n’existons en tant que FM que parce que nous sommes connectés aux autres FM (la Chaine d’Union), au-delà même du phénomène de reconnaissance. Cela implique une fraternité effective. Et pourtant on ne choisis pas ses FF (enfin, une seule fois, quand on décide d’admettre aux épreuves de l‘initiation, ensuite le hasard du parcours décide) et il faut un immense travail sur soi mais aussi en directions des autres pour les reconnaitre. Après il faut bien admettre que notre tropisme pour l’autre peut être variable. Nous sommes capables d’asséner des « MTCF» à des FM dont nous n’arrivons pas ou plus à discerner les vraies valeurs ou dont nous n’apprécions le comportement…Nous continuons à le faire car nous ne savons pas si c’est notre perception qui est pervertie ou si le métal de l’autre est vraiment prépondérant. Alors, on accorde un « crédit », jusqu’à ce qu’une limite soit franchie. Et cela amène immédiatement à la notion de pardon, qui est la reconnaissance fraternelle de l’erreur, la sienne, ou celle de l’autre. Mais face à des FF au comportement indécent ou aux errances métalliques, ma liberté de ne pas les reconnaître, existe-t-elle? D’autres les reconnaitrons, et du coup ils possèdent deux statuts… comme le chat de Schrödinger, mort et vivant.

 

Car il faut bien évoquer les accidents de parcours, les errances ou déserrances qui pourraient remettre en question notre état de FM et qui se traduisent par la démission ou la radiation.

On est initié pour la vie. Un initié ne devrait plus recevoir d'autre appellation que mon Frère pour peu qu’il travaille sur le discernement et les serments qu'il a prêté.

Nous rencontrons d'ailleurs des FF et des SS qui ont quitté, la FM pour des raisons très variées mais qui se considèrent comme étant encore FM. Et, pour peu que nous les reconnaissions comme tels, ils ont raison. Les conversations que nous pouvons avoir avec eux sont bien souvent d’ordre maçonnique et nous avons toujours un pincement au cœur, une envie secrète de les revoir en Loge.

Bien souvent (en dehors des cas de maladie ou de mutation professionnelle), la démission est en réalité une main tendue, nous avons pratiquement tous connu cette envie, ce petit moment de découragement dans notre parcours de FM, et c'est ici qu'il faut toute l'écoute et la vigilance des FF, pour répondre a cette main tendue, et parfois quelques mots, des explications, un peu d'écoute permettent de raviver cette belle flamme de la Fraternité qui ne nous appartient pas mais que certains souhaitent confisquer.

Et puis, démissionne-t-on vraiment? " En effet initier pourrait signifier être mis sur le chemin, le chemin de la connaissance de soi même, chemin menant a l'amélioration progressive et surtout a l'élévation de son propre niveau de conscience, alors peut-on réellement démissionner de ce chemin-là?

La radiation ? Elle est prononcée soit pour raison administrative (défaut de capitations ou taux d'assiduité) soit pour des motifs plus graves : comportement indigne en opposition avec nos valeurs capitales.

Dans ce dernier cas, il est sans doute juste d’être plus sévère avec celui qui a frappé à la porte avec des objectifs affichés d’humanisme et qui détourne la fraternité à son profit ou simplement qui l’ignore ? Reconnaitre c’est sans doute connaitre, mais si celui qu’on apprend à connaitre est en réalité différent de ce qu’il prétend être… quelle échappatoire pour rétablir l’harmonie ? Car, pour citer Montaigne « C’est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble »

Il semble toutefois qu’une démission, et même une radiation, ne sont jamais définitives, c'est pour cela qu’il existe des cérémonies de réintégration,  car même un F radié peut toujours refaire une demande, et on peut imaginer qu'il puisse revenir transformé et nous permettre de le reconnaître à nouveau. Cette reconnaissance se mérite mais si c’est notre droit d’évaluer ce mérite, il est également de notre devoir de le faire avec toute la bienveillance et la tolérance dont nous sommes capables. Il y a malgré tout des cas où les limites de la tolérance globale de la loge ne permettront pas ce retour.

Synthétisons  un peu.  Les FF reconnaissent leur pair pour trois raisons : la première, capitale, c’est qu’il a  été initié, la seconde c’est qu’il possède des vertus d’ordre  moral, une certaine éthique, il recherche la Connaissance et sa valeur réside surtout dans sa bonne volonté et son sens de la solidarité, la troisième, c’est son assiduité en loge. La somme des trois est sans doute le socle de la Fraternité. « Plus que l’Amour de l’autre, la Fraternité est respect de l’homme. La Fraternité est d’essence Initiatique et avant tout métaphysique dans une spiritualité laïque, transmettant une méthode de recherche de la Vérité, hors les dogmes. Elle est un trait d’union entre les Initiés »

Au final, on n’est reconnu que pour ce que l’on est et que l’on peut lire dans le miroir qu’est l’autre. Encore, évidemment, faut-il que chacun puisse et ait envie de lire l’autre… Si le travail d’introspection est convenablement réalisé, sans doute savons donner une image plus vraie, plus facilement lisible, qui sera comprise. Et là peut naître cette terrible dépendance, cela a été dit par Guy Arcizet : on pourrait finir par ne vivre que par ces regards, et on pourrait mourir si le miroir disparaissait ou venait à se briser. Soyons certains que des démissionnaires sont passés par là.

Alors, on peut bien s’affirmer FM, par ce que l’on a été initié, parce qu’à un moment de notre vie nous avons fréquenté une loge (ou que nous la fréquentons toujours), mais sans la reconnaissance de l’autre, on pourrait bien ne mentir qu’à soi même.

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LA LOGE ORGANIQUE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Qu’est-ce qu’une loge maçonnique ? En politique, on répondrait « Bonne question, je vous remercie de l’avoir posée… », et puis rapidement on passerait à autre chose tant la réponse semble complexe et plurielle. D’autant que cette réponse serait susceptible d’interprétation quant aux objectifs ou valeurs de celui qui la formulerait.

 

Je me suis toutefois volontiers plongé dans l’exercice. Exercice ? Diantre non, mais le mot plongé est juste : c’est bien à une plongée au cœur des fondamentaux les plus ésotériques de notre mouvement à laquelle je me suis prêté…. Avec un brin de cynisme il est vrai.

Je ne m’attarderais pas ici à redéfinir ce qui rassemble les frères de la loge, ce qui m’amènerait à rédiger, seul et mal, un traité sur la F\M\ tel qu’il en fleurit des centaines sur les étals des libraires. Je me suis fixé deux page pour ne pas ennuyer, et comme nous dit Bobby Lapointe «  C'est beaucoup... Ce n'est pas trop ».

Je ne résiste quand même pas à citer un frère qui définit la loge comme une « Association philanthropique de personnes considérées comme probes et libres, au cœur et aux intentions pures, participant à des travaux philosophique, avec le plaisir de se retrouver dans un cadre sacré où se dégage un égrégore teinté d’une fraternité constructive ». Avec ça on a tout dit… et forcément rien dit. En recopiant cette sentence, j’ai un peu tiqué sur le mot « teinté » qui laisse transpirer un peu de cynisme amical, et puis je me suis qu’il introduisait finalement assez bien mon propos.

A cette définition, je rajouterai aussi « cabane à outils », comme celle où, enfant, nous pouvions nous isoler du monde et le reconstruire, fumer en cachette ou voler un baiser… tout ce qui fait l’homme, non ?

La loge, à la fois lieu clos, protégé, matrice et atelier de réflexion philosophique et métaphysique, représentation idéalisée du cosmos, m’inspire une dualité de positionnement spatio-temporel qui semble porter bien des contradictions.

En effet, la loge est une projection réductrice de l’Univers (lumières de la Loge, géométrie et géographie du temple), de la société profane (hiérarchie, polyculture, polysémie) et des éléments individuels qui font de l’homme un univers en soi (physiologie, mode de pensée, scories éducatives, métier, physiologie,  anatomie). Tout y est conçu pour nous rappeler le rattachement aux autres et de liens qui nous unissent à la terre et aux mondes au-delà de notre planète. Ces sont ces mêmes éléments d’ailleurs qui fusionnent entre les frères en tenue et qui sous-tendent l’égrégore.

La hiérarchie des offices ne vient pas museler notre liberté absolue de conscience, la loge est bien une « école de démocratie », cette démocratie qui est à la base de son fonctionnement. La loge fournit la possibilité de son étude pratique, de sa compréhension et de son assimilation. En participant aux travaux d'une loge, on comprend mieux les structures de la démocratie, la spécificité de ses « luttes » pour le pouvoir, ses faiblesses, ses forces, les deux résultant de la diversité des hommes. Malgré le fait que la nature humaine ne paraît pas prédestinée à cette forme d'organisation sociale... « La démocratie semble toujours encore être «le pire des systèmes à l'exception de tous les autres», comme disait Churchill.

Le rituel, pour peu qu’il soit constant dans son application, et suffisamment dense (accessoires rituels, gestuelle, phasage) pour s’éloigner d’une dimension simplement folklorique, nous conditionne afin de concrétiser, matérialiser, la rupture ou la la différence avec le moment profane. Parfait.

La pluralité des outils de communication qui nous sont proposés : le silence,  la langue du corps (attitudes et des comportements), la langue d'emblèmes, d'allégories et de symboles (qui s'adresse à notre intuition, notre imagination et nos sentiments), et la langue des mots, structurés suivant les règles rationnelles, admises par tous (destinée à notre raison) donnent un relief unique à l’expression des idées. Le principe de triangulation des échanges verbaux canalise nos ardeurs et discipline notre rhétorique Plus que parfait…

Je parlais plus haut de contradictions.  Sans doute, puisque l’on peut remettre en question à la fois la capacité de la loge à s’isoler du profane (puisqu’elle reconstruit, en, miniature, cette société ) en principe aux fins d’offrir un espace de liberté et d’écoute, d’apprentissage et de perfectionnement et de s’isoler du temps qui, lui, continue à défiler hors les murs avec son cortège d’humanités et d’inhumanités. Tout ceci en ayant pour vocation finale d’améliorer l’Homme, tous les hommes ou du moins la société des hommes. Tout un programme…

Alors, la loge juste et parfaite est-elle un mythe, une vue de l’esprit ou une formule administrative se référant aux articles 26 à 31, Titre II, Livre 2 du Règlement Général ? Ou bien sa véritable nature est-elle ailleurs ? Eh bien, je crois qu’elle est ailleurs, sinon nous n’en serions pas là.

Son isolement par rapport à l’espace, au monde et au temps n’est qu’apparence. Les murs symboliques de la loge fonctionnent comme une paroi  osmotique : protégeant ce qui doit l’être (la liberté d’expression et l’écoute) quant il le faut, et s’enrichissant (enrichissant son cytoplasme symbolique) par l’accueil de nouveaux frères (diversité culturelle) et par la capacité offerte aux frères initiés de puiser à loisir, dans le monde profane, comme à l’atelier, les éléments – symboliques ou non - qui permettront une réflexion plus aboutie, et au final de favoriser l’action des F\M\ sur eux-mêmes et sur l’humanité.

Je trouve en loge une certaine hygiène mentale, je goûte à la diversité et je m’enrichis par elle. Je recherche de nouvelles idées, dont je teste, par leur confrontation, la validité et tente de prévoir les effets que ces idées novatrices (ne serait-ce que pour moi) pourraient provoquer dans la société profane

Mais là, je nage peut-être en pleine théorie.

Notre rituel nous invite en effet, « à répandre les vérités que nous avons acquises par le travail en loge et à faire aimer notre Ordre par l'exemple de nos qualités ; et, pour finir, à préparer, par une action incessante et féconde, l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée ».

Mais passé la porte du temple, que fait vraiment le franc-maçon citoyen ? Au-delà de la conviction qu’il peut avoir du triptyque républicain ?

A-t-il conscience, au quotidien, de s’engager activement dans la mutation de sa relation à l’autre ou dans la métamorphose de l’image qu’il donne ? Son élan humaniste ne se brise-t-il pas dès les parvis ?

Armé de la vocation libertaire indéniable de la Maçonnerie, de cette anarchie presque sage qui est un peu la passion théorisée de la liberté, s’engage-t-il vraiment dans la cité ?

Bien sûr, la maçonnerie n'a pas été conçue pour s'immiscer dans la gestion de la cité (même sil elle a pu y exceller… en d’autres temps) et n'est pas nécessairement  bien équipée pour le faire. Mais le citoyen F\M\ doit se poser la question à tout instant, et il ne peut répondre pour personne. Pour autant, il aura sans doute conscience qu’enrichi des travaux communs de la loge, où il aura appris à mieux communiquer il est sorti naturellement de son isolement, et que, même s’il agit individuellement, il n’est plus seul. C’est la force de notre ordre.

Cette loge  « laboratoire d’idées », est bien un microcosme, mais elle n’est pas verrue des sociétés humaines. elle en est un membre, un bras, une jambe, une excroissance exquise.

Cet « épicentre initiatique », lieu des voies communes et individuelles du progrès, construit de -  et vivant par - ses symboles, est donc symbole lui-même. Et c’est cette valeur symbolique qui nous permet de travailler dans la lumière,  qui nous rattache au monde et qui nous projette hors les murs pour contribuer au progrès de l’Humanité.

Chiche ?

 

J’ai dit 

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TROIS: NOMBRE ET SYMBOLE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Introduction

Il m’a été proposé de réaliser ce travail un 3 janvier…

Il n’a pas échappé à l’apprenti que ce chiffre 3 était omniprésent dans son environnement symbolique. Sans doute aurait-il pu en goûter la saveur bien avant son initiation, puisque ce sont déjà trois enquêteurs qui sont venus à sa rencontre pour évaluer ses motivations.

Trois. Ce chiffre accompagne notre quotidien : locutions (jamais 2 sans 3 …), croyances profanes. Il rythme aussi la musique des peuples (rythmique ternaire des musiques traditionnelles). Pour le profane, il évoque la stabilité : il la pratique dans son discours (thèse-antithèse-synthèse : car la dialectique doit trouver sa conclusion et donc un point d’équilibre idéologique), dans la construction de ses choix (recherche d’avis), dans la recherche de l’équilibre du pouvoir et de solutions de neutralité dans la gestion du conflit…

Depuis toujours l’homme a attribué des valeurs symboliques aux chiffres, devenus des nombres. Ceux-ci ont acquis un pouvoir quasi magique car s’ils ne permettaient pas de décrire les choses - fonction dévolue à la parole - ils autorisaient l’explication de tout phénomène de notre univers.  C’est sur cette constatation que je vais aborder trois.

 

Trois parmi les nombres : une valeur très partagée

Nombre de civilisations lui ont conféré des vertus magiques ou symboliques s’appuyant souvent sur des triplets ou ternaires.

Nous en trouvons des traces multiples chez les Celtes (pour qui Trinité divine comprenait: Teutates: la Force; Esus : la Lumière; Gwyon : l'Esprit) dans les Triades bardiques : elles sont nombreuses et je n’en citerai aucune car je n’ai pas pu faire de choix. Mais cette lecture a été édifiante par les valeurs qu’elle a révélées et qui évoquent notre idéal maçonnique.

En Inde, la Trimourti se composait de : Brahma : Principe suprême; Siva : Destructeur des êtres; Vichnou : Conservateur des êtres; et leur correspondant : Agni, lndra, Sonia.

Lao-Tseu parle de Trois principes :

  • Celui que l'Esprit aperçoit mais que l'œil ne peut voir se nomme Y (l'unité absolue)
  • Celui que le cœur entend mais que l'oreille ne peut ouïr est Héï (l'existence universelle)
  • Celui que l'Ame sent mais que la main ne peut toucher s'appelle Houeï (l'existence individuelle).

Les Indo-Européens ont comme fonds commun mental la répartition des fonctions au sein la société monde en trois fonctions principales : souveraineté et sacré, combat, production

La Trinité dans la doctrine chrétienne, se compose de Dieu en tant qu'entité unique et en tant que trois entités, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

La  religion de l’Iran ancien a une triple devise qui est : Bonne pensée, bonne parole et bonne action 

 

En tout cas, je cite « Une parenté mystérieuse unis les ensembles de choses groupées sous un même nombre » (JP Brach).

Comme on le verra, pour le F\M\, cette parenté autour du 3 c’est bien tout le corpus symbolique de la F\M\ au grade d’apprenti.

Soit, mais pour un F\M\, au-delà de cette utilisation intuitive du tabouret à trois pieds (forme la plus simple d’un support stable… si on fait abstraction des formes à base large comme les colonnes…), qu’en est-il ?

 

Chiffre et nombre

Un mot sur la définition de ce symbole qui apparait éminemment mathématique et géométrique. C’est bien sûr ce qui vient immédiatement à l’esprit : second nombre premier, règle de trois, triangles… Mais nous n’irons pas dans cette voie : elle nous mènerait, à notre grade, à une sorte de numérologie de comptoir qui n’aurait rien  à envier aux tests de « Marie Claire » ou de « Femmes d’Aujourd’hui ».

Commençons par ne pas confondre chiffres et nombres. Le premier terme désigne le signe graphique constituant les nombres. Ceci étant dit, dès que le chiffre décrit une quantité il prend la qualité d’un nombre. Un nombre que les mathématiques pourront, à l’envi, diviser multiplier etc….

Parlant des mathématiques, Alain (« La Psychanalyse du Feu ») disait «  A quoi me sert une science qui me permet de distinguer le pair de l’impair si elle ne me dit pas ce qui est bon pour l’Homme ? »

Et bien si le chiffre parle peu, spécialement à l’apprenti, le nombre sera bien plus loquace dans le cas d’espèce. Les nombres ne sont pas que des objets mathématiques, des mesures physiques, des dénombrements, des statistiques, des dates. Depuis Pythagore, on leur attribue souvent toute une portée symbolique ou mystique.

Pythagore, Platon ou encore Zoroastre – avec d’autres - ont décrit leur importance : sous-tenseur de la loi de l’Univers, de l’harmonie universelle ou encore souverain absolu de l’univers….  « Toute chose est nombre » dit Pythagore, et plus loin «le nombre trois nous conduit de la puissance à l’acte, c’est un nombre de paix et de concorde. Il réunit les contraires et préside à la musique, à la géométrie et à l’astrologie». Platon regarde les nombres comme des intermédiaires entre la Pensée Suprême et les objets matériels.

Et en effet, l’étude des nombres est un guide sur le chemin de la connaissance, elle permet de découvrir les rapports entre les êtres et les choses.

Ces nombres peuvent nous amener à construire un comportement plus juste et en harmonie avec ce qui nous entoure. La F\M\ a donc « domestiqué » ce symbolisme potentiel pour générer les outils de la construction individuelle.

 

Arithmosophie du nombre trois

Trois est universellement un nombre fondamental. Il exprime un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l’homme, selon les cultures et croyances. Il synthétise la tri-unité de l’être vivant ou il résulte de la conjonction de 1 et de 2, produit en ce cas de l’union du Ciel et de la Terre.

Hautement symbolique au sein de la Franc-maçonnerie, on le retrouve à tous les niveaux, dans les analyses les plus hermétiques comme les plus triviales. Ce nombre 3 cristallise pour nous dans le triangle symbolique du delta lumineux. 

L’Apprenti n’a que Trois ans, car il n’a été initié qu’aux Mystères des Trois Premiers Nombres. Il viendra buter, au terme de son apprentissage, sur le nombre trois qui est un nombre parfait à partir duquel on peut construire la figure fermée la plus simple: le triangle. Dans un triangle il y a 3 cotés, 3 angles, 3 sommets, 3 hauteurs, 3 médianes, 3 bissectrices, 3 médiatrices...

 Dans l’ombre de J\ trois est un signe de l'activité, de l'enthousiasme et du feu…

A maintes reprises, on trouve la notion ternaire associée au rituel maçonnique : Trois pas, Trois coups, Triple batterie, Triple acclamation, Trois Petites Lumières, Trois Grandes Lumières, Trois piliers, Trois bijoux mobiles (Le Vénérable et les Deux Surveillants), Trois bijoux  fixes (Les Constitutions, l’Equerre et Compas). 


Pourquoi donc ce trois représente-t-il toujours une sorte d'absolu, d'élévation de l'esprit, de totalité? 
 

Notre cerveau, belle machine mal exploitée, fonctionne de façon binaire et en conséquence notre mode de pensée devient duel. Nos représentations primitives du monde sont binaires : le bien et le mal, le masculin et le féminin, le tout et le rien, le noir et le blanc, le vrai et le faux, le beau et le laid.... L'homme conçoit son univers à travers cette dualité manichéenne.

Mais ce dualisme, cette lutte constante, resterait le symbole de la colère et de la violence stérile, si elle n'était pas maintenue dans l'unité et harmonisée par un troisième élément. Le chiffre trois, dans toutes les civilisations, revêt ainsi un sens fondamental, il représente ce qui est au-dessus de l'homme, il est ce que l'homme ne peut saisir, ne peut comprendre ni expliquer. Il acquiert par là même un caractère mystique et absolu. 

En effet, si on considère l’unité 1 qui est à la fois être et non-être, substance et essence, et 2 (lié au féminin et à la Terre) qui est la division en deux parties de cette unité (et non pas une addition d’unités distinctes) et qui représente la bipolarité, opposition ou complémentarité, son caractère essentiel étant de marquer un véritable système de relations réciproques, l’entrée en scène de 3 (lié au masculin, au soleil et à l’esprit), somme algébrique des deux premiers offre une solution de conciliation et d’équilibre, un moyen terme. Il ramène le binaire à l’unité.

Cette « troisième voie » offre une alternative à des situations en dichotomie qui autrement pourraient apparaître polarisées. On peut aussi parler de "voie médiane" ou "voie moyenne".  Nous venons d’inventer l’eau tiède (ritournelle de relaxationJ).

C’est ce principe de conciliation des opposés (ou des complémentaires) par le ternaire qui permet à l’apprenti de trouver une base solide pour son travail sur lui-même.

 

Les ternaires

Nous les évoquions plus haut. J’éviterai ici la longue litanie des ternaires relevés parfois dans la littérature : il faut savoir s’arrêter avant d’arriver à un ternaire insignifiant qui serait assiette/machine à laver/poudre de lavage… Certains textes n’en sont pas loin : tiers payant, feux tricolores, 3 mousquetaires…

Le travail sur le nombre trois, toutefois, ne doit pas éluder les ternaires essentiels qui président à nos réflexions.

C'est le nombre qui structure l'espace (la ligne, le plan, le volume), le temps (passé, présent, futur) et donc l'action (début, milieu, fin), le raisonnement (thèse, antithèse, synthèse). Dans l'existence nous retrouvons 3 phases qui sont l'apparition, l'évolution et la destruction, c'est à dire la naissance, la vie et la mort. Il représente l'accomplissement, l'achèvement, la finition. C’est aussi la vie, la mort et la renaissance de l’initié.

D’autres ternaires mettent en présence deux contraires dont la combinaison engendre le troisième terme : 
 

Actif

Passif

Neutre

Père

Mère

Enfant

Soleil

Lune

Triangle

Raison

Imagination

Intelligence

Expansion

Compression

Equilibre

Attraction

Répulsion

Stabilité

Force

Matière

Mouvement

Action

Résistance

Travail

Niveau

Perpendiculaire

Equerre

Pensée

Parole

Action

Soufre

Mercure

Sel

 

On s’aperçoit que la résultante n’est pas nécessairement  « inerte » (équilibre, stabilité…) mais qu’elle peut être motrice (mouvement, travail, action…).

Je citais plus haut quelques références au nombre 3 dans le rituel. Pour autant l’énumération n’était pas complète. Pour conclure en bon élève je dois encore citer :

  • les trois grades de la maçonnerie que sont les grades d'apprenti, de compagnon et de maître.
  • les 3 voyages  de l’initiation et le bandeau qui tombe au… troisième coup de maillet du Vénérable Maître….
  • les 3 parties du testament philosophique
  • les 3 éléments chimiques du cabinet de réflexion que sont le mercure, le soufre et le sel
  • les 3 marches pour accéder à l’orient
  • l’acclamation liberté, égalité, fraternité,
  • la triple accolade
  • les 3 pressions du signe d’attouchement,

 

Je n’ai pas non plus oublié que j’ai été créé, constitué et reçu franc-maçon par une triple apposition de l’épée flamboyante, pas plus que je n’oublie la signification du signe de l’Apprenti:  l’équerre, symbole de la droiture de la conscience et des actes du franc-maçon; le niveau, symbole de l’égalité qui doit prévaloir et la perpendiculaire, symbole de la rectitude du jugement qu’aucun préjugé personnel ne saurait altérer..

 

Conclusion

Dans notre démarche initiatique, chemin long et pénible, nous sommes seuls. A nous de découvrir la voie. Les nombres peuvent nous y aider. Le 3 construit la pensée maçonnique : la lumière nous ayant été offerte nous pouvons mettre en évidence ce «milieu juste et parfait». Cette lumière par laquelle nous construisons notre vie et participons à la construction du temple de l’humanité.

Quel bel outil que ce trois !

 

J’ai dit

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LE SILENCE EN LOGE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Le silence… ah ah ! Après 3 millions de pages de bibliographie, j’ai commencé par m’arracher les cheveux. Bizarre… le bavard se trouve coi ! Le sujet est insondable, toutes et tous ont tout dit, tout pensé. Et puis, je lis dans mon ordre de mission « en loge maçonnique »… voilà une borne bien taillée par mon second surveillant qui va me permettre de circonscrire mon sujet, à la fois dans son volume (vous m’en auriez sans doute voulu d’être encore là demain matin… surtout pour une planche sur le silence…)  mais surtout dans son contenu conceptuel.

Je ne vais pas résister toutefois à procéder en deux temps :

  • Une première lecture du silence en tant que méthode et donc principe universel du processus initiatique
  • Une seconde pour aborder brièvement la dimension symbolique et ésotérique du silence

 

Le silence-méthode

Vaste sujet. Oui, car le silence est si multiple, si « multifonctionnel ». Dans le monde profane surtout. Ce précurseur de la parole peut y être non-dit (par ruse, tactique ou vice) ou lieu de rejet (pour ne pas s’exposer) ou encore, combiné avec l’expression faciale, ponctuation insolente, d’accord ou d’incrédulité… Bref, il s’agit là du silence en tant qu’élément de communication et partie intégrante du discours. Un silence qui peut en dire long …ou rien du tout. Ce ne sera pas le sujet et j’éviterai la longue liste que l’on rencontre systématiquement dans la plupart des publications. J’ai donné quelques éléments de la face obscure du silence. Il en est une face éclairée, lumineuse, y compris hors les murs du temple. C’est cette face-là qu’explore le franc-maçon, toute sa vie je pense, depuis cette obligation faite à l’apprenti qu’il est ou a été. Il reste un moyen et non un but.

Je vais avoir envie de distinguer – j’aime ranger des choses sur des étagères – le silence extérieur (environnemental, le silence des autres, mon propre renoncement à l’usage de la parole) qui est l’absence de bruit, et le silence intérieur : celui que je m’impose pour faire taire mon tapage intérieur (mon moi, mon ego) et qui est parfaitement indépendant du premier. Oui, car si le temple dégage un espace de silence, le silence maçonnique reste intérieur. Ce lieu de rencontre sacré, ne règne pas en maitre dans une loge. Il ponctue et rythme (basse fréquence : la rhétorique, le rituel - haute fréquence : l’art de l’orateur) mais ne remplace pas les travaux  ni le ciseau de la parole des FF\.  Toutefois, dans sa valeur symbolique, que j’approcherai plus loin, il se rapporte au silence imposé dans le temple de Salomon, où les bruits métalliques étaient proscrits, les pierres étant taillées sur la carrière (notre silence) avant d’être apportées sur le chantier.

Le silence en loge, cette discipline libératrice, c’est donc d’abord un apprentissage qui commence dans le cabinet de réflexion. Au même titre que c’est la conscience de l’obscurité qui a permis à la lumière de m’atteindre, c’est la perception de la cacophonie du monde qui nous permet de goûter au silence. Ayant dit ceci, je me remémore mes premiers instants dans le cabinet, ma tombe éphémère… Ce n’est pourtant pas le silence qui m’a le plus marqué à cet instant, mais la cacophonie symbolique justement. Très vite, et malgré cette perturbation des symboles et des sentences, le silence extérieur m’impose un silence intérieur… Je n’ai pas beaucoup de mérite, il n’y a personne à qui parler mais je me dépouille d’un énorme bout de métal immédiatement remplacé par un gramme d’humilité. Le taux de change me laisse présager une longue période d’efforts.

Pour l’apprenti volubile, extraverti et enthousiaste à l’excès que je suis, le silence qui m’est imposé sur la colonne du nord pourrait a priori apparaitre comme une terrible contrainte : comment vivre sans pouvoir réagir aux travaux des SS\ et FF\ ? Cette difficulté initiatique est essentiellement due au caractère humain. J’ai vécu, ai quelques connaissances, un libre arbitre, des principes… Finalement craindrait-on plus son propre silence que le silence de l’autre ? Se taire, de midi à minuit. Je n’ai droit qu’aux acclamations… Mais je comprendrai vite qu’il ne s’agit pas là d’une punition ou d’une humiliation, mais bien d’une invitation à respecter l’autre et à se découvrir soi-même. Mon F\ parle. Que me dit-il ? Ce que j’entends ou autre chose ? Ce que j’entends me donne parfois envie de réagir, de dire oui ou de crier non ! Il me dit autre chose, pas à moi, à mon silence, et mon silence traduit. C’est à l’évidence le premier bienfait de l’initiation, le plus palpable et le plus concret sans doute. Son corollaire immédiat, « l’écoute » se manifeste donc comme le premier enseignement initiatique. On m’invite à mûrir mes idées pour ne pas regretter mes paroles.

Je touche là la définition étymologique du silence, qui nous vient du verbe silere en latin, « se taire ». La notion première est donc bien le renoncement à la parole.

Le besoin de réagir à ce qui est dit s’estompe finalement assez vite. Je m’aperçois que ce qui est parfaitement antinaturel chez moi, la retenue, la mesure, amplifie le signifiant de la parole et me permet de mieux intégrer ce qui est exprimé. Ce silence est non seulement facile, mais il me réconforte, me sécurise. En effet, je découvre le rituel et toutes les choses que j’ignore et qui s’articulent selon des voies que je n’avais jamais imaginées.

Mais cette abstinence, ne signifie pas nécessairement que j’ai déjà acquis la capacité de générer mon silence intérieur et de m’isoler des scories de ma pensée qui tend à vagabonder et étouffer l’esprit. Je pressens un long apprentissage de yoga spirituel pour m’amener à la détente de mon muscle passion, pour que mon silence ne soit ni passivité, recul, distraction ou repli sur moi, ni renoncement, mais exploration introspective de toutes les voies qui mènent à la parole. Il est inversement proportionnel à mon ego. J’en ai la conscience.

Je me suis fabriqué, ce faisant, un lieu d’observation, aussi bien intérieure qu’extérieure. Il me permet d’atteindre une certaine concentration, me protège contre moi-même et mes digressions et dispersions. Il m’offre un formidable espace de liberté que, de fait, j’offre aux autres. Je dissocie le réel du subjectif. J’associe alors le silence aux grandes étendues, à l’immensité des déserts, des océans ou de l’espace. Erreur sans doute, car contrairement, à l’espace, le silence n’est pas vide, il fait de la place pour accueillir le fruit du travail et la parole de l’autre,  pour recevoir l’éveil intérieur de ma conscience pour permettre, plus tard,  d’enrichir mon travail et de gravir un pallier. Le silence est l’espace en lequel est contenu la Connaissance.

Il n’y a pas de limite cet espace, il est l’horizon qui s’éloigne. Quel formidable cadeau ! Et du travail en perspective !!

C’est aussi un espace de solitude relative ou je rassemble mes idées en pensée cohérente. Cette discipline apparemment physique, me fait tendre à la rectitude sur le plan moral. Je mets de l’ordre dans mon corps, mon âme et mon esprit. J’approche de mon mystère intérieur tout en me reliant au monde. Je crois que je touche du doigt l’essence du processus initiatique qui est une démarche éminemment personnelle. Le silence en est bien la première discipline et j’en découvre la valeur en le pratiquant. Y compris hors les murs du temple.

Ce silence qui fait taire mon moi d’apprenti, m’oblige à me focaliser sur la fonction d’écoute et me permet de mieux construire ma propre pensée dans un silence intérieur. C’est clair, il y a une transitivité du silence (les silences de mes amis sont les amis de mes silences): c’est toute l’arithmétique des échanges à l’ombre de J\. Le silence facilite la compréhension, et mon esprit délivré du vulgaire m’emporte vers la découverte de moi et des autres. C’est une communication entre l’intime de mon âme et la transcendance. Seul ce silence peut me permettre d’exprimer l’inexprimable. C’est aussi un grand moment de confiance accordée à l’autre, presqu’un acte de foi qui génère connaissance et reconnaissance. Tant que mes mots ne seront pas plus forts que le silence, je garderai le silence, ce miroir de moi et des autres.

Je n’ai parlé que de l’apprenti qui doit écouter et apprendre de ses maitres, mais le silence est un outil commun à tous les SS\ et FF\.

MM\ et CC\ ont le choix de rompre le silence (c’est l’alternative qui leur est offerte). Mais le silence reste une règle : on écoute sans interrompre. C’est constructif, instructif et non oppressif. L’idée c’est de penser avant d’affirmer (« Tant que ta parole est dans ta bouche… etc.…»). Le silence fait comprendre qu’il est indissociable de la parole…s’il la précède…

Le silence est même directionnel dans le cas des apports tiers aux travaux, puisque les remarques aux propos tenus s’adressent au VM\ et non pas à l’émetteur.

Le silence doit devenir de plus en plus contraignant quand il cesse d’être une obligation. Je le devine, le pressent et m’y prépare. Mais un jour, c’est la parole qui m’effrayera.

Le silence est protecteur pour tous, c’est notre préservatif du coït oratoire et un efficace vecteur de disponibilité par l’attention qu’il impose. Le silence solitaire, s’il ne concours pas à la méditation, peut amener à l’isolement. Le silence en communauté, par contre, est toujours une communion. Je retrouve ici la transitivité du silence, ses palettes d’émotions tues, sa complémentarité magique et ses germes d’égrégore.

Le silence maçonnique est neutre, ni positif, ni négatif, il n’existe que par ce que l’on  veut bien en faire et il n’est utile que si l’on comprend sa fonction.

Pour finir, le silence c’est aussi celui du secret maçonnique, son compagnon de route. Ils sont intimement liés tout au long du processus initiatique.

Il est essentiel de retenir sa parole quand il est imprudent de s’exprimer. Là, le secret porte les mêmes vertus que le silence : il faut intégrer le fait que tout le monde n’a pas la même perception des choses et qu’une idée mal comprise ou imposée à celui qui n’est pas prêt, peut engendrer le rejet, l’agressivité ou l’hostilité. C’est pourquoi nous jurons de garder le secret, à chaque tenue et le pratiquons chaque jour.

 

Le silence-symbole

Zone de danger pour l’apprenti. Parce que si la pensée tente d’analyser le symbole, elle essaye de le revêtir d’abstractions et du coup elle le vide de ses richesses et le tue sans qu’il ait pu livrer la moindre parcelle de sa profonde vérité.

J'ai été happé par le silence. Je l'ai vécu de l'intérieur et j’ai découvert que ce n’est pas à moi de parler du symbole mais au symbole de parler en moi. Le silence est le lieu où l’esprit des symboles rencontre mon esprit. Symbole lui-même il devient l’athanor de la connaissance. La pensée n’y a pas sa place. Ce sont des paroles intérieures, résonnantes, assourdissantes, perverses sur les quelles mon esprit doit souffler pour les effacer les rendre poussière et dans cette poussière d’autres mots se forment, dans le silence total. Seul l’esprit peut réaliser cette alchimie. Et cette alchimie n’est possible que dans la dimension symbolique du silence qui, comme l’absolu, est à la fois le possible et l’impossible, un lieu invisible mais réel, peuplé de lumière et de ténèbres. Cette ascèse du silence est le pont entre l’extériorité et l’intériorité de mon être. Si peuplé que son murmure, sa vibration, ses cycles de contractions et de dilatation, de plasmolyse et de turgescence sont incessants. Et l’on parle toujours de silence car il est symbole. C’est en cela que le silence ne se fait pas, il faut le trouver, s’éveiller à sa présence, il est en nous, toujours.

J’en conclus que nous sommes dotés de pouvoirs supranormaux. Si nous considérons les pouvoirs normaux comme étant l'expression des cinq sens de l'animal humain, les pouvoirs supranormaux sont nécessairement ceux qui dépassent les limites organiques de ces cinq sens. Ce qui, dans l'être humain dépasse ces limites, est donc nécessairement du ressort des pouvoirs spirituels

Accéder aux pouvoirs supranormaux implique d'abord de sortir de la domination de l’ego de notre animalité. L’outil pour se faire est bien le silence-symbole : il élargit notre champ de conscience et active notre libre arbitre, la pensée se sublime, l’esprit domine et par notre volonté, si elle est assez forte, il nous permet de dissocier ce qui est tangible et intangible, matériel et spirituel, mortel et immortel.

Les lois du libre arbitre font que nous avons constamment le choix entre l'évolution et l’involution. Ce choix nous sommes toujours les seuls à pouvoir le faire. Dans une vie qui nous déchire entre impression et expression, sous la contrainte d’un darwinisme évolutif alimenté par une entropie environnementale et sociale, nous avons ce choix, encore, de mourir avec une âme vivante ou de vivre avec une âme morte. Le silence maçonnique est donc aussi une représentation symbolique de l'évolution. Il se crée, se renouvelle, se métamorphose.

Il conduit à l'émergence de l’être nouveau, réunifié, accompli, ayant réalisé la dominance du Soi sur le Moi. Cette notion cardinale de notre ordre devient une direction cosmique et l’intelligence remplace la main.

C’est donc dans le silence, ce concept qui fait tant de bruit dans les bibliothèques, que tous, inlassablement, avec persévérance, nous continuons à dégrossir notre pierre brute, avec nos outils aussi symboliques que le silence lui-même.

 

 

J’ai dit

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LE FIL A PLOMB

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Pour une raison qui m’échappe encore,  j’avais retardé ce travail. Je l’ai remis plusieurs fois sous la pile des autres symboles sur lesquels je voulais me concentrer. Mes recherches bibliographiques, mes échanges avec  mon second surveillant, avec des frères, en préparation de cette planche, m’ont démontré qu’il s’agissait d’une grosse erreur « stratégique » dans mon apprentissage. Oh, sans doute rien de mortel, mais une erreur qui a sans doute gêné, occulté, ou au moins ralenti ma réflexion  sur les autres outils de l’apprenti. Je crois que j’ai réalisé que sans ce fil à plomb, il est plus compliqué de découvrir le reste de notre arsenal symbolique. J’étais parti sans boussole, je commence à entrapercevoir les côtes… mais j’ai sans doute perdu du temps, ou pas… c’est selon. En tout cas, avec le droit au silence, c’est sans doute le meilleur ami de l’apprenti, son repère et sa ligne de conduite. C’est aussi le début de la mise en pratique de la formule VITRIOL du cabinet de réflexion.

 

Usage, historique et anatomie du fil à plomb

Un mot sur l’objet. En maçonnerie opérative, le respect rigoureux de la verticalité des surfaces en élévation est un facteur essentiel de durabilité et d’équilibre des édifices. Les bâtisseurs, depuis des temps immémoriaux, avaient identifié cette qualité et avaient inventé des outils pour vérifier la parfaite perpendicularité par rapport au sol des surfaces verticales. Outils dits « perpendiculaire » (ou perpendicule) lorsqu’il s’agissait de vérifier à petite échelle l’assujettissement précis de pierres à assembler, ou fil à plomb, lorsqu’il s’agissait de tracer, a priori, et à plus grand échelle, la verticale d’une paroi à construire. D’autant plus important que le moteur n’était pas qu’architectural mais aussi gnostique car nombre de constructions humaines, dans des théogonies diverses,  se sont dressées vers les cieux dans une volonté de s’approcher du divin mais également dans les profondeurs de la terre pour sacraliser des sépultures.

D’un point de vue géométrique, les deux outils mesurent le même paramètre. Pour autant, le fil à plomb, nous offre, de par l’absence de limite théorique à la longueur du fil, un support symbolique des plus puissants.

Avant de détailler cette puissance symbolique, nous notons que l’outil est constitué d’un fil auquel est assujetti un poids qui en assure la tension vers le bas dans le sens de la gravité terrestre. Le fait que ce poids puisse être en plomb, le mercure des philosophes, ouvre immédiatement un clapet hermétiste dans notre réflexion… nous pourrions y revenir. Je ne le ferai pas ici. L’objet est donc « bipolaire ». Caractéristique assez rare dans notre symbolique qui se régale volontiers de ternaires. Il est également double au sens newtonien (3ème loi) en raison des forces opposées qui s’exercent dans cet assemblage. C’est d’ailleurs l’une de ces forces, la gravité, qui permet de tracer une perpendiculaire particulière, celle par rapport à la surface terrestre. En effet, car on peut être perpendiculaire de n’importe quoi, ce qui ne nous permettrait pas d’avancer dans l’analyse symbolique. L’opposition du fil et du plomb évoque aussi une dualité mâle-femelle, yin et yang et c’est là que la richesse du symbole prend sa source, dans ce contraste harmonisé.

Avant d’aller plus loin, je conviens avec moi-même que fil à plomb et perpendiculaire recouvrent le même symbole. L’étymologie de  perpendiculaire  vient de « perpendere » qui signifie peser attentivement, apprécier avec exactitude, ou encore évaluer avec précision, ce qui permet de mieux décoder le symbole que d’en rester à l’appellation fil à plomb…. Que je continuerai toutefois à utiliser…

Verticalité primaire et secondaire

Le fil à plomb-symbole nous offre, au premier abord, une ligne verticale qui s’étend du zénith an nadir. Je dis fil à plomb au singulier, mais ceci est déjà réducteur. En effet, il est sur notre tableau de loge, à la verticale du pavé mosaïque, c’est aussi le symbole de la fonction du second surveillant, on verra pourquoi, mais surtout, chaque frère possède le sien, qui, dans sa perpendicularité propre, traverse son plexus solaire. Le symbolisme de la verticale est donc bien  partagé par tous. Le fil à plomb, de fait, participe à la construction du temple maçonnique en ce sens qu’il en est l’un des axes verticaux avec les colonnes. A y penser, l’axe vrai du temple serait plutôt la résultante de l’axe de chaque maçon qui le composent, une forme de manifestation de l’égrégore peut-être…

Cette verticalité qui relie le cosmos, notre voute étoilée, et le plus sombre de notre terre, évoque immédiatement la rigueur, la rectitude du jugement et la droiture (sous toutes ses formes : solidarité etc.…) auxquelles le franc-maçon s’engage par l’initiation. C’est aussi l’aplomb, l’accord avec soi-même, l’équilibre, l’assurance sans orgueil du maçon debout.

C’est un outil des plus utiles dans ma vie profane : il m’exhorte à m’élever tout  en vivant avec l’autre. Il m’invite à l’écoute, à la tolérance, à la compassion. Cette élévation sans supériorité, fait aussi que mon jugement est sans doute meilleur et ma compréhension plus aboutie

 

Cette verticalité primaire en cache une autre. Cette ligne, n’est pas une droite symbolique, mais un vecteur symbolique. En mathématique, on pourrait imaginer une dérivée seconde de cette droite. Le distinguo vient de la notion de direction, qui est double. Le fil peut se parcourir de haut en bas et de bas en haut. Il symbolise l’intégralité de notre conscience. Chacun des points qui le composent est un degré de conscience. En ce sens, il est la boussole qui me manquait au début de mon discours : c’est lui qui m’a guidé, d’abord vers le bas, au plus profond de moi-même, afin que j’y discerne ma pierre brute et que je découvre mes premiers outils. C’est le gnomon qui m’a permis de trouver cette première orientation correcte.

Je vais alors devoir, pouvoir aussi – avec de nombreux efforts – circuler sur la voie ascendante du fil à plomb, c'est-à-dire depuis  la connaissance terrestre, visible, rationnelle mais alourdie d’inutiles métaux, jusqu’aux  sphères supérieures ou à la voie céleste qu’il laisse entrevoir, le sacré, l’immatériel. Je continuerai toutefois les plongées au cœur de la terre, pour parfaire ma pierre (VITRIOL). Je pense osciller longtemps dans cette recherche de la vérité, de la connaissance de moi et des autres dont le fil est le parfait symbole. Tellement essentiel, qu’il est le symbole et bijou mobile de notre second surveillant qui nous accompagne dans notre auto-apprentissage, dans ces oscillations entre l’introspection et la spiritualité. Cette oscillation, ce mouvement de recherche, trouve une rassurante motivation dans la table d’émeraude, puisque « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

 

Le fil à plomb est donc bien l’axe primordial nécessaire à la construction de notre édifice personnel et de son équilibre, il est la clé qui montre les deux directions à suivre, celle tournée vers soi et celle qui nous permet de nous élever. Ce voyage en nous donne un rôle actif à la perpendiculaire et nous amènera au niveau qui nous permettra de déduire un axe horizontal et de progresser encore un peu plus, la combinaison de la verticale et de l’horizontale nous amenant à l’équerre. Mais ceci est un autre chapitre.

 

J’ai dit

 

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LA PORTE BASSE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Votre ouvrier s’est risqué à une esquisse de la porte basse dans le rituel d’initiation. Je sens les lacunes et irrégularités de ce travail. Pour autant, j’ai trouvé un peu de réconfort dans l’idée que la vérité du rituel n’est révélée que par l’interprétation, où chacun a, au final, le pouvoir de faire exister du sens et de décider des sens. Ce que je ressens et comprends n’engage que moi. Le temps et nos travaux enrichiront la portée de mon arche cognitive.

En tout temps et en toutes circonstances la porte, dans sa valeur ethnologique, correspond à un passage entre deux mondes. Au sens profane elle sépare un extérieur d’un intérieur, protégeant le second des dangers, incertitudes et doutes du premier. Elle délimite le connu de l’inconnu. Elle est aussi, on le verra une invitation au voyage.

On la retrouve, dans sa valeur physique comme dans diverses valeurs symboliques dans toutes les traditions, toutes les cultures, toutes les gnoses et théogonies. Des rituels juifs, aux préceptes chrétiens, des portes du ciel et de l’enfer gardées par Janus, au tonneau de Diomède.

En franc-maçonnerie, cette porte représente aussi la limite entre le profane et le sacré, entre l’ignorance ignorée et la connaissance, entre l’ombre et la lumière. Si nous passons presque sans la remarquer cette porte lors de nos tenues, il en est tout autrement la première fois. D’ailleurs, dans sa forme basse, nous ne la franchirons qu’une seule fois, dans un seul sens. Car ensuite, initié, nous serons en quelque sorte  « affranchis » de la porte. Nous aurons pris conscience d’avoir intériorisé une frontière en nous-mêmes, une frontière aussi intériorisée, finalement, que le phénomène initiatique lui-même.

En ce jour mémorable de l’initiation, la porte prend une valeur symbolique toute particulière car, après l’épreuve du cabinet de réflexion, où s’est amorcée ma renaissance, elle devient la frontière palpable de la connaissance et de l’arrivée au monde. Elle me permet, m’oblige, à « vivre » ma renaissance et la difficulté de l’accès à un autre moi-même. La porte basse m’évoque aussi un passage secret, un passage vers des mystères qu’elle est destinée à ne pas laisser échapper, elle préfigure déjà le serment que je prêterai.

Invisible cette porte, car mes yeux sont bandés, mais palpable car son passage demande un effort. Elle m’annonce combien la démarche entreprise est difficile. Je dois aller chercher loin en moi- même pour trouver les premiers outils et les matériaux de ma mutation. C’est, à y penser, le premier exercice d’application de VITRIOL qui vient de m’être révélé dans la caverne alchimique.

Cet enfantement par la porte basse répète la naissance de l’humanité qui émerge des profondeurs chtoniennes. Après être retourné dans un état premier, cet état germinal de la matière du cabinet de réflexion qui m’amené à la résurrection, je me dis que cette renaissance correspond aussi sans doute à la création cosmique. A ce moment, l’un devient le tout. Sans le savoir, je distille déjà quelques spores d’égrégore. Cette mise en mouvement inconsciente du je qui fait place au nous permettra l’instauration d’un plus juste rapport entre les hommes.

Les frères qui me guident à ce moment m’invitent à me courber fortement pour passer cette « porte basse». Je ne sais pas si l’accouchement est un effort pour l’enfant, mais cette naissance-là, qui nous fait quasiment entrer en position fœtale, si elle est une délivrance, ne se manifeste pas comme telle à cet instant précis. Elle demande de la concentration car c’est un acte volontaire,… car cette porte je l’ai cherchée. Elle concrétise mon intention de changement. 

J’ai été introduit dans la Loge par « Trois Grands Coups » qui, on me le dira plus tard, signifient frappez et l’on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez, demandez et vous recevrez.

Frapper à la porte c’était déjà prendre conscience de la nécessité de connaître un autre mode de pensée.

Je passe dans une posture inconfortable du manifeste au spirituel. De toute évidence, on ne tient pas à m’humilier : je ne suis pas seul, des frères me tiennent et sauvent mon équilibre. C’est l’invitation à naître, à se baisser pour vivre debout. Par contre la relation à l’humilité est immédiate. Pas l’humilité qui nous diminue et révèle une soumission, l’obéissance aveugle ou un mépris de soi, qui détruit et détourne de soi, mais une forme de prise de conscience extrême de mes limites, de connaissance de moi, une contraction de l’ego, une humilité qui rend perceptible la complémentarité des êtres, la transcendance et qui permet de se conformer à une unité harmonique. Pas un asservissement mais un engagement à respecter l’autre, une synergie de la tolérance qui solidifie l’édification du temple.

C’est cela l’humilité, se baisser non pour se faire petit, mais pour faire confiance à l’autre ; pour laisser place à la parole d’un autre qui sait mieux, qui guide, qui indique, qui dit. C’est l’humilitas de Spinoza et non la micropsuchia (se minimiser) d’Aristote.

 

Cet appel à l’humilité est amplifié par ma tenue. Plutôt dépenaillée : partiellement déchaussé, le coté gauche de la poitrine découvert et le genou dénudé… Cordes et chaines viennent encore renforcer ce sentiment de laisser dernière moi l’illusoire de l’apparence, la dictature des passions et une pensée étriquée : mes métaux. L’habit, dit-on, ne fait pas le moine… mais il peut en donner l’apparence. Pour le coup, nous sommes tous égaux, le pauvre comme le riche, à nous dépouiller de notre ego. Comme à la naissance, tous égaux, égaux dans l’innocence et dans l’infirmité spirituelle. D’ailleurs nous ne savons ni lire ni écrire, à peine savons nous épeler.

Ce cœur découvert, à gauche qui est le côté passif, appelle à la simplicité, la franchise, au désir de connaissance et à l’amour. Mon pied déchaussé au respect de l’autre et au contact avec la terre. Mon genou dénudé, est symbole d’humilité, car je devrai s’agenouiller mais aussi de puissance car c’est lui qui me relèvera. Ni nu ni vêtu… je suis deux moitié d’un tout, et, comme l’androgyne du discours d’Aristophane, je chercherai à me rassembler.

Ce caractère inhibitif du rituel nous invite, à l’instar du voyage de la terre, à l’intériorisation, qui est le préliminaire à l’introspection permanente que nous n’allons pas tarder à pratiquer. A ce moment, entre les colonnes, nous faisons face au soleil levant, à l’orient, mais nous n’en savons rien, nous sentons juste petits devant des forces cosmiques que nous devinons infinies. Le côté tonitruant de notre arrivée au temple nous maintient quand même assez loin de la sérénité dont nous allons avoir besoin. Chaque chose en son temps.

Pour moi, cette porte reste le symbole de la transformation de l’esprit, la première et non la dernière des étapes d’une longue quête personnelle. Lieu à la fois d’arrivée et de départ et accès possible à autre chose, à toute chose.

À la fin des travaux, lorsque le je est devenu le nous rituel sur lequel s’appuie le serment du retour à la vie profane « promettons de garder le silence sur nos travaux. «  Nous le promettons », la porte est devenue immense.

Cette porte nous la repasserons alors debout, normalement vêtu, prêt alors à extérioriser nos valeurs et la lumière dans nos sociétés, mais n’oublions jamais la porte basse.

 

J’ai dit

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LA VOUTE ETOILEE

30 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Pour avoir contribué à installer le temple avant nos tenues, je constate qu’avec les colonnes de l’occident et quelques autres, c’est l’un des seuls symboles présent dans son intégralité à ce moment-là, les décors et lumières de la loge, à ce stade de l’installation étant incomplets, privés de plus de celle du vénérable maître. Nous sommes alors dans une géométrie cosmogonique complexe : il semble que ces éléments, voûte et colonnes, sous-tendent l’ensemble de la symbolique qui va s’assembler. J’en déduis qu’il  s’agit de symboles puissants.

Une voûte et des étoiles…. Voyons la voûte.

Faisant référence à la maçonnerie opérative, je note que la voûte est un « ouvrage cintré entre des appuis ». Facile à dire…. En maçonnerie, la structure solidaire de la voûte tient dans une « clé de voûte ». Ouvrage individuellement et volumétriquement insignifiant mais qui porte une valeur symbolique d’une puissance exquise autant que d’une puissance architecturale colossale. D’un point de vue purement symbolique, notre voûte se substitue à sa seule clé de voûte, elle se transcende. Elle assure la cohésion et la solidité de l’ensemble, et, en ce sens, la pensée commune des sœurs et des frères réunis. Pour citer Jules Boucher « la voûte constellées des temples est en même temps que le symbole de son universalité, celui de sa véritable transcendance ».

La Voûte Étoilée surplombe le Pavé mosaïque, elle en est son reflet hermétique. C’est le point de visée supérieur du fil à plomb. La matrice virtuelle ainsi dessinée offre un monde infini de voies que chacun pourra parcourir, à son pas, avec ses différences.

La voûte étoilée c’est aussi le lieu de séjour des dieux. Elle offre à la fois une liaison entre l’humain et le divin et entre la divinité et l’humanité. Une exhortation sans doute à nous connaitre nous-mêmes (connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux). Certains (Ligou) y voient une homologie avec le symbolisme de la caverne, lieu privilégié où l’être humain cherchait à entrer en relation mystique avec le divin. Pour ma part, je serai plus sensible, dans cette considération, à l’idée d’une éversion de la caverne, son intérieur devant son extérieur, la résultante optique étant la voûte céleste (sa partie visible révélant un intérieur qui ne nous est peut-être pas destiné…). Pour peu que notre imaginaire nous y encourage, nous pourrions, dans cette éversion, percevoir le ballet incessant des étoiles dont l’indicible perfection, nous renverrai encore plus loin à l’intérieur de nous-mêmes.

Allons plus loin. Plus haut.

Les francs-maçons se réunissent à l’abri des regards profanes, la porte du temple est fermée, protégée, le temple est dit couvert. Et pourtant il est ouvert vers le ciel, alors comment comprendre cette couverture ?  Il y a là une translation spatio-temporelle : la porte basse nous protège dans le plan temporel, et l’ouverture vers l’infini du cosmos nous protège des certitudes dans l’espace de la pensée. Nous sommes passés d’une horizontale qui nous fait  voyager de l’occident à l’orient, à une méditation verticale qui porte nos yeux vers des infinis contraires. Vers des infinis, mais des infinis passés et uniquement passés. Car celle lumière qui nous parvient dans notre contemplation, est née il y a bien longtemps, au point que certaines sources en sont certainement déjà éteintes. Mortes. Il nous faudra d’autres symboles que celui-là pour forger les portes de demain (mais nous aurons quand même besoin de la voûte pour cela… gardons cette transcendance-là pour nos vieux jours).

Cette ouverture vers le zénith,  qui toutefois, dans la verticalité qu’elle inspire, s’étend jusqu’au nadir – ce qui est en haut est comme ce qui est en, bas - n’est ni imperfection, ni une faiblesse. C’est une liberté. Une liberté telle que, qu’elle que soit la colonne depuis laquelle on lève les yeux, nous avons accès à la même profondeur et nous plonge dans la même perception de notre insuffisance et de notre petitesse. De toute part elle appelle à l’humilité.

Un architecte romain du 1er siècle avant notre ère, avait évoqué des principes de « bienséance » dans la construction, afin de promouvoir la mise en œuvre des énergies spirituelles « On ne fera pas de toit au temple de Jupiter tonnant, ni à celui du ciel, non plus qu’à celui du soleil et de la lune : ils seront découverts parce que ces divinités se font connaitre en plein jour et par toute l’étendue de l’univers »

Le temple n’est donc pas inachevé : il s’élève, il nous élève. La voûte étoilée met l’homme au centre du cosmos, elle est la limite entre le matériel et l’immatériel, entre l’humain et la pensée, entre le ciel unique, essentiel, immuable, et la terre corruptible et manichéenne. Cet axe matière-esprit, est celui que nous indique le fil à plomb. Cet univers infini, et pourtant borné, incite à la rêverie du profane et à la méditation du F\M\. Cette voûte se reflète dans le pavé mosaïque, sur le trajet du fil à plomb, pour nous permettre de dépasser le manichéen.

Alors que Nout avale et recrache incessamment le soleil, l’apprenti voyage sur une perpendiculaire à cette trajectoire, où, avec l’aide de ses maîtres, de midi à minuit, il entame une progression spirituelle. A la lumière de cet « arc en ciel ».

L’apprenti, dans les dimensions limitées qui lui sont proposées au cours de son apprentissage, comprend toutefois que les murs de la loge n’ont pas la prétention de s’élever jusqu’au ciel, et que le F\M\ ne doit pas limiter son travail à lui-même mais aussi au monde qui l’entoure et le domine. Cette leçon d’humilité, il la partage pourtant avec ses maîtres, car la voûte est commune, globale, unique, pour tous. Elle délimite - dans un espace quasi-copernicien -  le lieu où l’exemple est donné, le lieu où le maître maçon trouve cette incitation symbolique à être une lumière pour ses SS\ et FF\ et pour l’humanité.  Elle relie les sœurs et les frères. Cette unicité cosmique porte toute l’universalité de la F\M\.

Ah, les étoiles.

Les étoiles sur la voûte, c’est toute la magie de la loge. Ces étoiles, sont, ou ont été, pour le navigateur profane des éléments de localisation pour suivre une route connue et souvent commune. En loge, chaque F\M\ voyage à sa guise, et ces constellations - que chacun, quand on y pense, pourrait nommer à son gré en fonction des lignes qu’il parcourra - ne portent pas tous les frères et toutes les sœurs sur des routes identiques, mais doivent les amener à la même destination. Ces étoiles, ou plutôt « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (Le Cid) sont la composante verticale de la lumière du temple. Ce firmament est sans nuage. Il n’y a pas d’obstacles aux pensées mitoyennes des SS\ et FF\.

La magie de notre temple, c’est que les lumières de la loge ne masquent pas celle des étoiles, les lumières s’additionnent, dans le temps et dans l’espace, de midi à minuit, du zénith au nadir, du nord au sud, de l’orient à l’occident. Notre réel n’est finalement que la somme de tous ces imaginaires.

Sur cet axe lumineux, les yeux levés nous prenons conscience de notre imperfection, et du chemin qu’il reste à parcourir vers un objectif impossible. Pourtant, les arcs boutants des lumières de la loge nous maintiennent et nous encouragent. Nous apprenons. Nous sommes nés pour apprendre, c'est-à-dire pour chercher, pas pour trouver. En gagnant sa stature verticale et une courbure cervicale qui lui permet de regarder le ciel, dans une verticalité ascensionnelle qui lui offre recul et visibilité, Homo erectus, l’Homme-symbole, a fait naître les F\M\ et leur permet de faire face à l’incommensurable et d’en prendre conscience, d’opposer le macrocosme au microcosme. Et dans cette démarche, la voûte étoilée nous guide vers la Vérité et la Lumière, et, sans aucun doute, nous rassure.

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J, COLONNE DU SEPTENTRION (RF)

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 

En pénétrant dans mon temple inachevé, en ayant passé la porte étroite, il est une pièce d’architecture appelée colonne. Elle est sur ma gauche. Je me réfère à mon dictionnaire qui m’indique qu’une colonne, en architecture en architecture et ingénierie des structures, est un support vertical dont le plan est un cercle ou un polygone régulier à plus de quatre côtés. Elle est composée d'une base, d'un fût et d'un chapiteau. Dans l'architecture classique (inspirée par l'Antiquité gréco-latine), les proportions et les ornements de ces éléments sont régis par les ordres architecturaux. Elle soutient souvent dans l'architecture antique et classique un portique en façade.

Pourtant J\ (puisqu’on l’a nommée, elle est sans doute destinée à communiquer avec nous… cela m’évoque aussi les épées de certains chevaliers de sombres ou moins sombres épopées), ne semble pas avoir pour fonction de soutenir quoi que ce soit et ne semble jouer aucun rôle dans l’architecture de l’édifice. Elle ne supporte que des grenades. N’est-elle là que pour des raisons décoratives ? Première interrogation.

Dans le tracé du temple de Jérusalem, qui est la base symbolique de l’architecture de notre temple, cette colonne était placée à l’extérieur et contribuait à soutenir le porche. Son chapiteau était orné de 400 grenades en cuivre, fruit rouge ayant valeur de symbole masculin de fécondité. Elle avait une épaisseur de 4 doigts, sa hauteur était de 18 coudées, sa circonférence de 12 coudées. Sur son sommet : un chapiteau de fonte. A l’extérieur… seconde interrogation puisque J\ est bien à l’intérieur de notre temple. Il devient clair que si J\ doit communiquer, ce ne peut être qu’avec ceux autorisés à pénétrer dans ce lieu.

La colonne a d’ailleurs  été, depuis des temps immémoriaux, la gardienne de portes vers des lieux sacrés et royaumes mystérieux. Les colonnes marquent le passage vers l'inconnu et l'autre monde. Dans la Grèce antique, on avait baptisé colonnes d'Hercule le détroit de Gibraltar, un passage vers l'inconnu pour les premiers navigateurs méditerranéens, mais aussi une limite de protection, empêchant les monstres de l’au-delà de venir perturber et ruiner la vie des hommes. Les exemples sont nombreux.

 

J\ se révèle donc être la  limite entre le monde profane et le monde maçonnique. Franchir la limite des colonnes c’est pour le profane être admis parmi les initiés, c’est faire le premier pas de sa propre initiation.

Elle est en effet  le point de départ du rituel, le  point de départ de l’initiation : elle est la porte basse, que l’on franchit ni nu ni vêtu, les yeux bandés et avec l'aide d'un guide ; elle est le point de départ de la circambulation ; elle est la porte étroite celle de l’entrée de l’initié en tenue.

On comprend mieux sa position à l’intérieur de l’enceinte du temple. D’ailleurs, dans le Livre des Morts de l’Ancienne Egypte, les colonnes se situent à l’intérieur même du lieu sacré, agissant comme un ''portail conduisant aux Mystères'' (Naos) et remplissant une fonction de « coffre des secrets ». C’est ainsi qu’est pensée la construction de notre temple maçonnique. La notion même de coffre des secrets évoque le fait que les colonnes du temple de Salomon étaient réputées creuses pour y enfermer les outils (les connaissances humaines)

J\est  située au nord-ouest de notre temple. Elle est donc est associée au solstice d'été et Ceci constitue une inversion par rapport à la disposition du Temple de Jérusalem où elle avait vraisemblablement une fonction astrologique ou astronomique. Ce positionnement maçonnique correspond à une vision exclusivement terrestre où la voie de la clarté est tournée vers la pleine lumière ou le sud terrestre (au lieu du Nord céleste) et la voie de l'obscurité orientée en direction des ténèbres ou du nord terrestre (au lieu du Sud céleste).  Troublant n’est-ce pas ?

Ayant appris  qu'en hébreu “droite” signifie toujours sud et “gauche” nord, indication d'une orientation tournée vers l'est, je me suis vite senti rasséréné.

 

Cette colonne, du nord donc,  reste à m’étonner. Elle est la fois verticale et horizontale. Son nom désigne à la fois un objet et un lieu. L’objet, c’est la colonne elle-même qui préfigure les axes verticaux du temple (en empruntant à l'arbre sa verticalité, elle symbolise à la fois une colonne vertébrale, arbre de vie et axe des mondes, elle relie la terre et le ciel). Le lieu c’est l’emplacement le long du mur nord du temple où siègent les apprentis. C’est à son ombre que débute la vie de tout F\M\ en tant qu’apprenti.

Les apprentis ont reçu la lumière et puis on les place sur la colonne du nord, la colonne de la lune (qui lui fait face), astre peu lumineux qui réfléchit la lumière du soleil pour présider à l'obscurité relative de la nuit. L’idée est sûrement de nous préserver d'une trop forte lumière qui risquerait de nous aveugler voire de nous brûler. J\ est lune, et nous sommes dans son halo protecteur...

Cette lumière qui arrive au nord et qui touche les apprentis est pâle, mais c'est une lumière potentielle en évolution positive, en attente d’une translation au midi qu’il va falloir mériter. On  peut faire ici une analogie avec la dormance hivernale des graines, survivant sur leurs réserves pour atteindre la maturité en attendant la saison propice pour germer.

Nous sommes donc guidés à une quête progressive de la lumière par le 2° Sur\, reflet du V\M\ sur les apprentis.

J\ domine notre banc et sa faible lueur nous invite à faire taire celle de nos voix. Elle est toujours évocatrice de l’humilité qui doit dominer l’approche de l’apprenti. Cette pierre de l’œuvre ne livre son secret qu’aux chercheurs sincères, capables d’aborder son mystère avec humilité et persévérance. 

Afin de rassembler les énergies dont il est porteur pour s’orienter vers une écoute attentive de ce qui se passe dans l'assemblée, l’apprenti y fait silence. Débarrassé – sans doute encore imparfaitement – de ses métaux, il fait taire ses préjugés, ses passions, en bref le perpétuel tapage du moi. Il doit profiter de ce silence pour écouter toutes ses voix intérieures, apprendre à les connaître et à les canaliser. Ces voix intérieures qui lui suggèrent avec persistance que cette colonne il devra la partager avec elles. Lorsqu'il les harmonise en s'oubliant lui même pour se donner à son désir de connaître, il fait naître une force qui lui permet de communier avec les symboles. 

J\ a donc bien une fonction de support, au sens de guide ou d’appui : elle perce le ciel pour y recueillir l’énergie et la faire circuler dans le temple. Cette énergie doit nous permettre de franchir le seuil de la connaissance. Elle est aussi le flux d’entrée des vibrations qui vont former l’égrégore de la loge.

Son nom signifie : «  il établira" ou "il érigera" ou « il mettra debout ». Le temple est ainsi le lieu où l’homme doit être debout. En découvrant cette colonne, nous nous redressons et nous vivons son enseignement en entrant dans son secret (VITRIOL).

Et puis J\ est aussi pour l’apprenti le rappel du mot sacré, que l’on ne peut ni lire ni écrire et seulement épeler. Un mot qui rassemble et un symbole puissant et vital.

Elle est masculine, elle éveille l’idée de lutte, d’action stabilisatrice. Elle invite l’apprenti à l’effort et le stimule. Elle est bien un guide. Une limite également (un garde-fou). Elle est aussi la beauté, celle de l’aube du F\M\. C’est aussi le lieu de la reconnaissance de l’effort et de l’augmentation de salaire. Une référence phallique parfois évoquée, inspire la fonction de création (l’initiation-enfantement). Elle est aussi, dans mon interprétation, la référence fixe du fil à plomb.

Puisque la lune correspond à la colonne J\ il faut lui attribuer la couleur rouge de façon à évoquer les valeurs actives.  La couleur rouge correspond à l’intelligence et à la rigueur. C’est aussi le rouge de la passion qui nous rappelle de museler les nôtres et de la gloire, que nous ne rechercherons pas. C’est encore la couleur des grenades qui coiffent J\… Celles-ci méritent un détour dans la dissertation.

 

Je serai bref sur le sujet. Mon travail traine en longueur. Et puis, si le symbole est pluriel, il est aussi plus accessible à l’apprenti.

La base du chapiteau du temple de Salomon était décorée d'un supportant des grenades au nombre de 200 ; la symbolique maçonnique a ramené ce nombre à trois, le nombre de l’Apprenti. 

  • Le fruit est rouge, ce qui est cohérent avec ce que je disais plus haut.
  • Rond, ce qui évoque le recommencement (l’effort)
  • Il contient de nombreuses graines (qui m’évoquent ma renaissance à la lumière, ou encore la fécondité de la pensée).
  • Ces graines sont enserrées dans un tissu parenchymateux qui les rend difficiles à isoler les unes des autres (lacs d’amour). Cela évoque immédiatement  l’humanité réunie dans l’œuf ou des maçons réunis dans la loge, ou encore l’universalité de la F\M\, le ciment de tous les maçons du monde unis dans une même fraternité (la chaine d’union), unis entre eux par un idéal commun : devenir meilleur. 
  • La grenade est aussi le fruit de la Mort ; Perséphone, fille de Déméter, enlevée dans les enfers par Hadès, fût contrainte, après avoir mangé des pépins de grenade (version grecque du fruit défendu…) de passer un tiers de l’année dans l’obscurité et les deux autres tiers auprès de sa mère (la pauvre). Là aussi, la grenade nous invite à mourir en nous même pour revivre dans la lumière.

 

J\ semble donc m’exhorter à m’émanciper du vulgaire, s’impose comme un axe du développement de la connaissance et de la découverte de la parole de l’autre. Cette voie perpendiculaire est un support mais elle est surtout la voie du libre choix et de l’univers des possibles.

Une citation poétique pour finir :

 « La Nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. L'homme y passe à travers des forêts de symboles qui l'observent avec des regards familiers»

 « Les Fleurs du Mal » de Charles Baudelaire

 

J’ai dit

(Février 6015)

 

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DANS QUELLE MESURE L’HARMONIE PARTICIPE-T-ELLE DE LA MUSIQUE DE LA LOGE ?

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 Introduction

Merci de m’avoir posé la question. Je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même… avais-je besoin de dire que j’étais un peu musicien ? D’autant que dans mon cas, cette fonction correspond surtout à la propriété physique et ostentatoire de plusieurs instruments destiné à être pincés, soufflés ou frappés, ce que je pratique sans beaucoup de talent, pas toujours dans le bon ordre et rarement dans le bon instrument. En bref, c’est la musique qui joue avec moi. Je dois être une sorte de musicien spéculatif…. Déjà une piste… sans le savoir j’ai déjà trouvé un élément de conclusion…

La musique de la loge

Piètre musicien donc, mais me targuant d’une formation scientifique (par opposition aux formations littéraires, qui cultivent d’autres sciences mais qui, elles, font les tètes bien faites), je décide d’autopsier la question, à vif, ce qui fait également de moi un piètre légiste. Je me dirige donc immédiatement vers la musique de la loge et sa définition. On m’a précisé « musique de la loge » et non pas « musique en loge ». J’avais bien compris, mais l’idée d’éliminer de facto une ou deux bonnes pages sur la colonne d’harmonie (nous y aurons droit un peu quand même) me permet d’aborder ce morceau d’architecture avec l’assurance, relative, que le sujet ne nous emmènera pas trop loin et surtout, pas trop long.

« Ici tout est symbole ». La musique n’y échappe pas.

Sa fonction première semble être d’indiquer l’émotion et de l’évoquer chez l’auditeur. A seconde vue, je trouve le cadre un peu étroit et j’envisage qu’elle puisse être une sorte de symptôme d’un état intérieur, de langage ou d’articulation des sentiments. J’ai donc creusé un peu la question en partant de la dimension profane.

Pour partir du sens premier, je cite Wikipédia : « La musique est l'art consistant à combiner sons et silences au cours du temps : le rythme est le support de cette combinaison dans le temps, la hauteur, celle de la combinaison dans les fréquences». La science de la musique se fait donc à partir des rapports des nombres, ce qui finalement nous va assez bien, n’est-ce pas ?

De manière plus académique, on pourrait aussi l’autopsier en quatre composantes : harmonie, rythme, mélodie et timbre. Si je m’arrête à ceci, si l’analogie de la terminologie profane et de la terminologie symbolique est totale, j’ai ma réponse… L’harmonie (qu’il me restera toutefois à définir) procèderait bien de la musique de la loge puisqu’elle en serait l’une des composantes. Mais c’est sans compter avec la dérive symbolique… d’où la question sous-jacente : la musique de la loge est-elle musique ?  Il faut donc aller un peu plus loin dans la définition de la seconde.

La musique est à la fois une création, une représentation et un mode de communication. Transposée en loge, cette définition nous amène aux bruits de fond des travaux, où finalement, je retrouve la création, c'est-à-dire l’idée, la pensée consciente et partagée. J’y retrouve la représentation : la qualité rhétorique, l’expression des idées, le choix des mots (qui sont des sons aussi, on en reparlera) : des éléments qui stimulent l’imaginaire, ensemencent notre silence intérieur et font parler, en nous, nos symboles. J’y retrouve enfin, la communication puisque, même si le principe de triangulation des débats impacte le rythme des échanges, nous partageons des mots, des idées et des silences qui vont faire le mortier de notre rectification.

Philippe AUTEXIER nous l’explicite : "La musique est, elle-même, une "Maçonnerie"

L’Art Royal, lui aussi combine, comme la musique, sons et notes (des pierres taillées, la force aussi, par l’intensité) et silence (la méthode maçonnique), rythme (le rituel, la sagesse qui préside aux travaux) et hauteur (l’art oratoire, la dimension tridimensionnelle du temple, la beauté). Et comme la musique, il offre une combinatoire infinie, rendue possible et animée par la diversité des frères et la pluralité de l’espace de la loge. En effet, la loge est une projection réductrice de l’Univers, de la société profane et des éléments individuels qui font de l’homme un univers en soi (physiologie, mode de pensée, scories éducatives, métier). Ces sont ces éléments qui fusionnent entre les frères en tenue et qui font la musique de la loge. Nos échanges, qui se font dans l’équilibre, l’équité et la mesure, font de nous les notes mêmes de notre musique. Son contenu est rendu universel, objectivé, nous nous comprenons par notre seule intuition et notre réponse émotionnelle n’est plus limitée à la durée des stimuli extérieurs.

Mais qu’est-ce qui nous permet de croire que notre musique diffère de celle du monde profane, des éclats de voix des salles réunion, des chuchotements des confessionnaux ou des soupirs des cabanes à secrets. N’ai-je pas trop cristallisé ou sublimé de réel autour de ce symbole?

La loge, à la fois lieu clos, protégé et atelier de réflexion philosophique et métaphysique, m’inspire une dualité de positionnement spatio-temporel qui semble porter bien des contradictions.

Contradictions ? A priori oui, puisque l’on peut remettre en question à la fois la capacité de la loge à s’isoler de la société profane pour composer sa musique (puisqu’elle reconstruit, en miniature, cette société) et de s’isoler du temps qui, lui, continue à défiler hors les murs avec son cortège de sonnances (néologisme rythmique, merci de noter) et de dissonances (spécialité musicale du XXème siècle)..

Alors, la loge juste et parfaite est-elle un mythe, une vue de l’esprit ou une formule administrative se référant aux articles 26 à 31, Titre II, Livre 2 du Règlement Général ? Ou bien sa véritable nature est-elle ailleurs ?

Eh bien, je crois qu’elle est ailleurs, car l’Art Royal est à la fois musique et instrument. Peut- être d’ailleurs parce qu’il n’y a pas de musique et seulement des musiciens.

L’isolement de la loge par rapport à l’espace, au monde et au temps n’est qu’apparence. Les murs symboliques de la loge fonctionnent comme une paroi osmotique : protégeant ce qui doit l’être et s’enrichissant par l’accueil de nouveaux frères et par la capacité offerte aux frères initiés de puiser à loisir, dans le monde profane, comme à l’atelier, les éléments – symboliques ou non - qui permettront une réflexion plus aboutie, et finalement aux F\M\ d’écrire leur musique, symbolique.

Cet « épicentre initiatique », lieu des voies communes et individuelles du progrès, vivant par ses symboles, est donc symbole lui-même. Et le symbole de ce symbole est bien sa musique, si particulière. Nous sommes la loge, nous sommes sa musique.

Sa valeur symbolique tient à son pouvoir de nous réunir. En elle-même, elle n'est pas porteuse de sens, elle en est le vecteur. Cela ne signifie pas qu’elle n’a aucun sens, mais qu’elle véhicule une signification qui ne peut s’exprimer autrement. Cette subtilité est la source de l’immense marge de liberté dont jouissent les F\M\ dans leur réponse intérieure.

Son universalité est à l'image de l'idéal maçonnique. Il est difficile d'en parler. Elle doit se ressentir. L'intellectualiser alors qu'elle n’est qu’émotion c’est déjà la perdre... Peut-être ce que je suis en train de faire....

Alors, l’harmonie dans cette musique-là ?

L’harmonie

Là aussi, il faut allonger le patient et lui ouvrir la poitrine. Je retourne donc chez mon amie Wiki, qui me dit que «le mot provient du grec (armozo), qui veut dire joindre, faire coïncider, adapter, emboîter. L'harmonie relève de l'utilisation délibérée de fréquences simultanées, dans la perspective d'apporter relief et profondeur au chant ou au jeu instrumental: elle représente donc l'aspect vertical de la musique, tandis que la mélodie en représente l'aspect horizontal »

En passant, cette double lecture de la musique, horizontale et verticale, n’est pas sans m’évoquer la géométrie du temple. Notre musique de loge (nous savons maintenant ce qu’elle est) résonne horizontalement, de l’orient à l’occident et entre les colonnes (verticales et horizontales elles aussi), mais également verticalement, le long du fil à plomb, et dans les deux sens.

Par extension, « harmonie » m’amène donc également à l’agencement entre les parties d'un tout, de manière qu'elles concourent à une même fin. Comme on évoquerait l’harmonie des différentes parties d'un bâtiment. C’est aussi l'ensemble des qualités qui rendent le discours agréable à l'oreille. L’harmonie est alors sans doute indissociable du plaisir : de voir, d’entendre, et de sentir.

Pour autant, l’harmonie n’est pas synonyme de sérénité et d’innocence, pas tout à fait. Car l’harmonie est l’unité des contraires (chez les Grecs, la déesse Harmonie est le symbole de deux sentiments incompatibles : l'Amour et la Haine.). Elle procède de choses, d’idées, de positions possiblement divergentes mais qui agissent ensemble de manière positive. En musique opérative, on peut avoir des accords dissonants, mais on parle toujours d’accords.

Dans le même ordre d’idées, j’ai découvert que le couple mythique fondateur de la Chine, Fuxi et Nûgua est représenté tenant à la main l'équerre et le compas, symboles masculin et féminin de la terre et du ciel. Si Fuxi enseigne aux hommes les rites, l'agriculture, l'art de bâtir, Nûgua ne leur enseigne qu'une seule chose : la musique, de nature féminine et intuitive. En s'unissant à Fuxi, elle symbolise la complémentarité, l'union des contraires, des relations entre l'homme et l'univers. Et tout cela m’évoque la musique du pavé mosaïque.

Ce que je qualifiai plus haut de contradictions, c’est cette complémentarité. Les choses s’éclairent un peu.

Dans la nature humaine, y compris celle qui peut s’exprimer en loge, l’harmonie n’existe pas sans opposition ou conflit. De manière surprenante, elle ne peut naître que de l’existence de référentiels divergents. Ces référentiels sont issus de la pluralité intellectuelle, cognitive et émotionnelle des membres de la loge. Atteindre l’harmonie nécessite donc un effort (de tolérance et d’écoute), elle se mérite. Elle doit aussi être désirée. Elle suppose une élaboration voulue et une recherche active de complémentarité. Elle exige la reconnaissance acceptée par tous et sans jugement de la diversité comme valeur d’union. Sans jugement de la volonté de chacun de vivre sa vérité sans entrave ni faux fuyant et d’exprimer son sentiment d’union par la musicalité de son attitude. C’est l’amour fraternel sincère qui rend cela possible.

« C’est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble », Montaigne

L’harmonie est non seulement nécessaire, elle est indispensable à la vie d’une loge. Sans elle comment espérer atteindre la lumière? Parvenir à l’harmonie est difficile puisqu’elle sous-entend que chacun des éléments constituant un tout soit lui-même équilibré, de manière à pouvoir s’harmoniser par rapport aux autres. Au final, elle va produire quelque chose de différent, de meilleur, de supérieur au total des parties prises séparément (j’y vois un parallèle avec un orchestre symphonique).

Pour l’initié, atteindre l'équilibre, vivre dans l'harmonie, c'est tout simplement le but ultime de la construction du Temple, le polissage de sa pierre. L’harmonie que nous recherchons est à la fois collective et personnelle. Si nos méthodes nous permettent de tendre vers sa dimension collective, c’est bien le contrôle de nos émotions – et non pas leur musellement total - qui nous aide à atteindre une certaine harmonie personnelle.

 « Sans émotions, il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en mouvement »

Carl Gustav Jung

L’harmonie en loge semble être la résultante, outre de la « musicalité » des échanges (la mélodie, au sens symbolique), mais également, dans une certaine mesure, du réglage fin de l’articulation du rituel.

Ces réglages touchent la lumière, la musique et le mouvement en tant qu’éléments ritualisés de l’ambiance des travaux.

  • La lumière. De manière concrète, nous jouons de la luminosité du temple, la voûte clignote… Tout ceci contribue à nous préparer. Ce conflit apparent entre la lumière et les ténèbres nous offre un référentiel qui nous ramène au jour de l’initiation et son cortège de sons et d’émotions.
  • La musique. Elle adoucit les mœurs dit-on. La musique en loge est sans doute symboliquement ressentie comme génératrice d’accords entre les Frères mais plus prosaïquement, elle impacte directement notre mental (effet existant aussi dans le monde profane, les maçons n’ayant pas le monopole de la sensibilité). Irène MAINGY explique que la musique « si elle est utilisée comme bouche-trou ou moyen de meubler le silence, il est préférable de s’en passer, l’observation du silence étant plus éloquente » ! Sans le silence, le vide intérieur nécessaire à l'accueil ne peut se faire. Sans lui la musique ne peut prendre sa place dans le rituel. Prenons donc conscience du rôle important que joue le Maître d’harmonie lors de nos tenues. Par le choix de ses musiques, son programme,  il peut tout aussi bien, nuire à l’harmonie de la loge ou alors être le principal artisan de notre conditionnement individuel. C’est une planche en soi nous dit AUTEXIER.
  • Le mouvement : j’y vois aussi bien les déplacements en loge que les gestes rituels. La symbolique gestuelle, du signe à la circambulation, elle aussi révèle un conflit d’images directionnelles, celles de la pesanteur, de l’air en mouvement aux croisées horizontales et verticales du ciel et de la terre. J’y perçois le lien avec l’harmonie en tant qu’aspect vertical de la musique, c'est-à-dire le jeu des accords. Peut-être une forme de danse aussi, qui présuppose un accompagnement et l’inspiration qu’offre la musique. A preuve, un pas de tango esquissé – sur un air idoine et sans malice – par un maitre de cérémonie qui a déclenché une hola égrégorique toute intérieure. Une danse, comme celle de Shiva sous sa forme Nataraja, le seigneur de la Danse dont le tambourin donne naissance au monde.

Pour finir, l’harmonie apparaît comme un principe organisateur complexe de l’équilibre dans la globalité, dans le tout, généré par la seule volonté des SS\et FF\ réunis, et destinée à rassembler les éléments d’un ensemble initialement épars. La fraternité, la tempérance, la justice dont nous sommes les architectes.

Conclusion

Une conclusion s’impose à moi: L’harmonie ne procède pas de la musique de la loge. Elle n’est pas une simple mesure ou expression du plaisir que nous avons à être et à bâtir ensemble. Si, en musicologie elle est une composante, pour nous, rassemblés, elle est une résultante. La composante devient le tout. Elle est la projection de l’harmonie des sphères qui est la musique céleste qui serait produite, selon Platon, Cicéron, Pline l’Ancien et bien d’autres, par la rotation des planètes (ce que semblent corroborer les théories modernes de la relativité et de la mécanique quantique).

L’harmonie EST la musique de la loge c'est-à-dire que notre musique n’est qu’harmonie, la dérivée seconde de la musique. Une autre colonne en quelque sorte. Une autre dimension du temple. Son écho contre la voute étoilée est l’égrégore. Nous en sommes à la fois les notes, les instruments et les musiciens.

 

J’ai dit

Avril 6016

BIBLIOGRAPHIE

AUTEXIER P.A. : « La colonne d'harmonie » - Ed. Detrad, 1995

BONARDEL F. : « La voie hermétique » -  Ed. Dervy-Poche, 2014

BOUCHET J. : « La symbolique maçonnique » - Ed. Dervy, 1994

Bryon-Portet C. : «Etude sémiotique d’une communication fondée sur la contextualisation et les processus : du rôle des représentations symboliques et pratiques rituelles de la franc-maçonnerie» - Actes Sémiotiques 2010, n° 113.

Charru P. : « Quand le lointain se fait proche: La Musique, une voie spirituelle » -  Ed. du Seuil, 2011

Diderot D. : « Œuvres de Denis Diderot » -  Ed. Belin, 1818

MAINGY I. : « La symbolique maçonnique du 3ème millénaire» -  Ed. Dervy, 2003

Meuniers de la Tiretaine : Archives du Blog-Notes

Mc Glashan A.R., « La musique en tant que processus symbolique», Cahiers jungiens de psychanalyse 1/2005 (n° 113) , p. 37-52

MEREAUX F. : « Symbolique des systèmes musicaux » in, « La Musique, de la perception à l’exécution, mémoire », Paris, 2001 - Médiathèque Hector Berlioz du CNSMD de Paris

Montaigne (de) M. : « Essais », livre II, CHAPITRE XXXI « De la cholere ») -  Ed. Pocket, 2009

Philonenko M. : « Musique et langage », Revue de métaphysique et de morale 2/2007 (n° 54), p. 205-219

Wikipédia : Sémiologie de la musique, Symbolisme des sons, Musique, Harmonie

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MAILLET ET CISEAU: LES OUTILS DE L'APPRENTI

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 

Le jour où l’on m’a arraché aux certitudes douillettes de la vie profane en me faisant renaitre dans un monde de symboles – dont j’ignorai tout – j’ai donné trois coups de maillet sur un ciseau dirigé vers une pierre brute. Ma pierre brute. Autant dire moi-même.

Cette pierre est brute pas seulement parce qu’elle n’a pas encore été taillée, mais surtout parce que sa destination me reste à découvrir. Mes trois coups de maillet, ont matérialisé mon éveil à la démarche initiatique : le bigbang de la création de mon monde intérieur. Dans la pierre brute, matière et esprit semblent indifférenciés, et il faut une impulsion créatrice pour que les éléments s’organisent et pour que l’esprit anime l’œuvre.

Pour être honnête, je ne suis pas sûr d’avoir compris à ce moment-là que je venais précisément d’entamer un interminable voyage « d’archéologie spirituelle », qui doit me permettre de découvrir la dimension transcendante de l’homme et son positionnement dans l’Univers, autant de perceptions essentielles à ma propre rectification.

Dans cette démarche, on m’a donc confié deux outils : un maillet et un ciseau. Leur combinaison linéaire, qui, en fait, prolonge un axe esprit-volonté-main doit me permettre, sans doute encore maladroitement, de dégrossir ma pierre. La bavette de mon tablier est relevée, me protège des éclats de ma taille mais surtout me rappelle mon engagement.

Je me propose d’examiner successivement la valeur symbolique de ces deux outils puis celle de leur combinaison.  Car ces deux outils, rendus solidaires par l’action des mains, n’en font qu’un.

 

Le Maillet          

A priori c’est l’élément actif du dispositif. L’impulsion commandée à la main qui tient le maillet se transmet au ciseau. Le maillet traduit donc la volonté qui doit s’imposer à la pierre. Il est énergie, il est puissance. Mais ce maillet est en bois, son usage ne fait pas appel à la puissance brutale. La puissance mobilisée est celle de la création, de la fermeté et de la persévérance. Il offre un contrôle relatif de l’impact de ses coups : il ne s’agit pas de détruire, mais de rectifier, de transformer. En effet, la volonté est vaine si elle n’est pas appliquée avec mesure. Elle n’est pas synonyme d’entêtement. Le maillet est donc aussi le symbole de l’intelligence qui dirige la pensée et anime la recherche de la vérité.

Ce n’est pas un outil de précision mais il est essentiel à la précision du résultat escompté : en  maçonnerie opérative, le tailleur de pierre doit connaître, d’une part, les défauts et les qualités de la matière première sur laquelle il travaille, et d’autre part, le travail à accomplir afin de ne retirer que la quantité de matière nécessaire à l’endroit où c’est nécessaire. Cette tâche demande une maîtrise de soi, une précision du geste, une retenue et une connaissance des outils, afin de respecter la pierre et  de ne pas l’endommager irrémédiablement. Il en résulte le besoin de répéter les coups et c’est dans cette répétition que l'apprenti prendra, peu à peu, conscience de sa sagesse naissante et de sa persévérance.

C’est parce qu’il associe la volonté et l’action qu’il est remis au vénérable maître et aux deux surveillants pour annoncer l'ouverture et la fermeture des travaux, ou encore pour demander la parole. Mais ce n’est pas un outil de commandement, plutôt  une invitation au travail.

C’est lui qui permet à l’apprenti d’apprendre à utiliser son intelligence et ses connaissances, de développer son sens de l’observation, sa logique et son raisonnement. Dans le silence qui lui est imposé il peut se consacrer à la pratique de la persévérance et à l’apprentissage de la dialectique.

Il est bien le symbole de la volonté active de l’apprenti.

 

 

Le Ciseau

A priori, encore une fois, cet outil semble être l’élément passif. Il reçoit l’énergie du maillet pour la diriger vers la pierre. Cette énergie il la transforme en une action de découpe qui demande le discernement de l’ouvrier mais aussi sa détermination et son habileté à écarter les parties indésirables et préalablement identifiées comme telles. La préméditation est essentielle. Cet instrument de précision, guidé par la main-esprit,  n’est  donc passif que par rapport au maillet. Dans sa relation avec la pierre il est définitivement actif, il matérialise l’évolution voulue par l’esprit : intermédiaire entre le maillet et la pierre, il symbolise la liaison entre notre volonté et nous-mêmes et donc notre détermination à atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé. Le ciseau transmet et amplifie la volonté de création et de transformation. Il supprime les aspérités et les cicatrices de notre vie profane et émousse les pulsions des sens et des passions. Dans la poursuite de cet objectif, Il devra souvent être affûté afin de ne pas s’émousser.  Au cours de son travail, l’apprenti devra trouver l’humilité d’interrompre son geste pour vérifier son outil, c'est-à-dire revoir les connaissances acquises car la perception de leur portée va forcément évoluer avec leur accumulation.  C’est à cette condition que son caractère va s’affiner et que ces connaissances prendront un sens et trouveront leur utilité au sein du temple comme dans le monde extérieur.

 

Des outils complémentaires

Pour tailler la pierre, le ciseau ou le maillet seuls sont inefficaces, impuissants. C’est la complémentarité, l’élasticité du choc de l'actif, du passif et du passif-actif qui permet la rectification de soi. Sans intelligence et sans volonté, sans la force de l’esprit, le plan de mon architecture intérieure ne peut pas être tracé et, sans l’énergie qui découle de la volonté, le travail sur la matière ne peut être entrepris. L’amélioration de soi impose une pensée délestée de ses métaux, capable d’engendrer l’action intelligente, planifiée, visionnaire.

L’humilité de l’apprenti s’exprime aussi par l’asservissement à la contrainte d’un usage de cet outil double dans le sens vertical exclusivement. Cette limite verticale est le pendant actif du silence. Il me faudra encore beaucoup de travail pour maitriser l’inclinaison du ciseau.

Bavette relevée, j’ai commencé à donner quelques coups, bien verticaux : le fil à plomb me sert de repère et les éventuels éclats maladroits sont censés être projetés verticalement pour ne pas blesser les autres ouvriers.

Je me suis raté quelque fois. Le ciseau glisse quand la volonté n’est pas assez forte. Je crois connaitre les plus puissants de mes métaux, une pratique abusive parfois, ou sans retenue, de la parole. Jamais de colère, mais un enthousiasme exacerbé, une conviction parfois aveugle parfois qui doit bien passer de temps à autre pour de l’intempérance. Je dois lutter. Dans le silence qui m’est imposé, en tant qu’apprenti, j’écoute, j’observe cette tempérance justement, de mes SS et FF, cette pratique douce de la dialectique qui est sans doute le premier effet du travail que je dois faire sur moi-même.

Ma démarche est volontaire. Ma préméditation essentielle. Il faut cette volonté pour animer le geste. Cette volonté je la transmets à mon maillet. Il devient ma volonté, il dirige ma pensée. Il est le symbole de mon activité, de l’énergie que je consens à mettre dans ma transformation. C’est aussi le rappel de pourquoi j’avance dans cette voie que je me suis choisie. Il matérialise mon envie de vérité.

Je me dis également que cette complémentarité symbolique qui s’exprime par la solidarité « esprit-volonté-action-création » trouve un écho dans la solidarité fraternelle qui uni les F\M\. Le cheminement intérieur est solitaire mais l’espace de construction est collectif par destination. Alors, j’ai aussi appris à amener ma trousse à outils hors du temple, pour pratiquer, au quotidien, cet exercice de rectification. J’ai la sensation de progresser à supprimer les aspérités et les cicatrices de ma vie profane et émousser les pulsions de mes sens et de mes passions.

Pour autant, la vertu de cette persévérance ne doit pas m’aveugler : il n’est pas question de transformer totalement ma pierre brute. Cet objectif serait inatteignable. Si l’initiation m’a fait renaitre à la lumière, elle n’a pas effacé ce qu’il y a d’original et de particulier en moi. Mon travail consiste à améliorer l’existant pour que mes particularités puissent venir enrichir l’œuvre. Ma pierre est unique.

Il n’est pas  non plus question de se bercer de l’illusion que ce travail sur soi-même puisse avoir une fin :

Mon métier est passion, et je crois que le fais correctement justement à cause de cela. Alors, quelle que soit la maitrise des outils et la précision des tracés, ma pierre gardera des défauts, des défauts que la persévérance à l’ouvrage gommera… sans doute pour créer d’autres irrégularités, plus fines, qui demanderont alors une maitrise encore plus avancée des outils pour qu’elles puissent disparaitre… laissant la place à d’autres irrégularités, plus discrètes sans doute mais toujours là. J’en conclus que le tracé de mon temple intérieur est une structure fractale et la pierre cubique le symbole de l’énergie à fournir.

Ne pas perde de vue non plus que cet outil composite, comme les autres, n’est pas une fin en soi mais un simple moyen qui doit nous permettre de tendre vers la perfection impossible de l’œuvre.

 

J’ai dit.

 

Février 6015

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« AU COMMENCEMENT ETAIT LE VERBE ». IL Y EUT LA PAROLE, IL NE RESTE QUE DES MOTS

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A., Alain V. Publié dans #Planches pour padawans

 

Prenons un instant au mot ces mots, et, sans rester au pied de la lettre, relisons tout cela de manière globale. Il ne semble pas question de nous faire discourir sur la signification ou l’interprétation de l’évangile ou d’une une notion théo-ontologique … l’idée ici étant de plus rassembler des pensées éparses mais utile dans la construction des sociétés humaines par la mécanique de la cristallisation et de la perversion éventuelle du langage.

Dans cette proposition, a priori, on nous propose de passer de la fonction génératrice du verbe au langage puis au potentiel destructeur ou mémoriel du mot, c'est-à-dire à la perversion éthique du verbe. Elle semble en effet exprimer un sentiment de perte à travers la nostalgie d'une origine idéalisée. Elle nous donne à penser que le verbe serait supérieur à la parole elle-même supérieure aux mots. Le mot qui apparait comme la forme tangible du verbe, parlée ou écrite. Avec toutes les dépravations ou délices qu’il peut porter (fruits de l’utilisation du langage par l’homme imparfait, créatif, violent, blessant, charmant….)

On nous propose donc un voyage et une histoire. « Au commencement (Ἐν ἀρχῇ) était le verbe ». Le prologue du 4e Évangile celui de Saint-Jean dépasse la question d’une croyance quelconque pour nous offrir une histoire du commencement de l’Univers dans une version ésotérique et métaphysique. En cela, même l’agnostique le plus véhément peut y trouver matière à un questionnement existentiel au plan humain et un apport à sa recherche de vérité au plan métaphysique sans nécessairement s’immerger dans la cosmogonie biblique. Ce travail n’implique aucun part pris…. A la condition toutefois qu’il isole la fonction « commencement » de l’archè de sa fonction « commandement » (commandement de la foi…).

Et puis, avec un peu de recul, au vu des différences existant entre les diverses traductions de ce texte (rappelons qu’il existe plusieurs versions de la Bible, du fait d’une évolution entre traductions des textes en araméen, hébreu et grec de la Bible, depuis deux siècle) on peut s’interroger sur le côté extrêmement relatif de l’œcuménisme du message contenu : la variété possible des interprétations en n’en entache-elle pas l’universalité ?  Du même coup, l’agnostique peut justifier son positionnement d’autant que l’hyperbolicité du doute sera toujours, pour lui, plus forte que le support métaphysique proposé dans ce texte.

Le mot-clé ici, c’est le mot. Mais soyons prudents. Les sujets qui parlent de « mots » sont souvent trompeurs. Ils ciblent une fraction du sens de « mot », mais jamais toute son étendue. En général, ils instrumentalisent le terme pour faire parler de thèmes plus ou moins proches. Ils s’appuient sur la dimension courante et commune du terme pour appeler des notions philosophiques plus précises. Le mot n’est-il donc pas déjà, ici, pour nous, outil et non plus expression d’un sens ?

Le raccourci proposé, qui nous évite le passage par la lumière (Fiat Lux), la nuit et le jour (qui peut emmener fort loin aussi les F\M\), nous donne une indication de l’intention dans le questionnement. Ceci étant dit, comme les mots, la lumière fut et est encore.

Il est probable que la parole et la lumière soient les deux faces d’une même pièce, entraînant chez l’initié, la vue au-delà des apparences visuelles et l’audition au-delà de l’épellation des mots. La parole est un médiateur accessible à l’homme, pas la lumière qui reste du domaine surhumain.

On ne nous propose donc pas de gloser sur  une notion ontologique qui ne se marierait qu’imparfaitement avec l’essentiel des voies du G\O\D\F\ au R\F\ mais bien sur la mécanique de la cristallisation et de la perversion éventuelle du langage.

 

Quels sont les rapports entre la Parole et le Verbe ?

L'utilisation du mot Verbe ou Logos dans l’Évangile de Saint Jean est à l'origine d'un grand malentendu. Ce malentendu porte sur la différence à opérer entre le Verbe - le Logos, de la pensée grecque - et la parole parlée. Le verbe n'est pas la parole parlée. Les deux mots désignent deux choses différentes. En utilisant le mot verbe pour désigner la parole parlée on entretient donc une ambiguïté. La parole parlée se situe à l'intérieur de la relation interpersonnelle tandis que le verbe se situe à l'extérieur de cette relation.

Le verbe nomme les choses. La parole les dit. La parole s’appuie sur le système d’une langue pour communiquer et les mots en sont les outils fonctionnels. Donc ces termes ne peuvent être comparés. Ils sont séquentiellement constitutifs d'un système inné : le langage

Le Logos recouperait donc deux notions ayant une seule et même origine. Dans un cas la traduction latine admet le féminin (la parole) dans l’autre le grec n’admet que le masculin (le verbe). Il peut apparaître que le Verbe et la Parole appartiennent à deux niveaux d’éveils différents. D’un niveau Divin pour le premier et d’un niveau Humain pour le second. Le Verbe représenterait l’intention divine et la Parole sa mise en œuvre effective. Le Verbe n’est pas l’ombre de la parole. Autrement dit il n’y aurait pas de manifestation de l’intention divine (ou de la dictature des forces et des éléments) sans la médiation de la parole au plan humain. La parole est une voie d’expression compréhensible de l’homme, elle est une modalité d’expression typique de l’homme qui ne fait que traduire le principe supérieur à celui-ci.

Il existe donc un lien naturel et hiérarchique entre Verbe et parole : le Verbe est donc une parole en action au plan ontologique, la Parole serait alors la traduction efficace du Verbe au plan humain.

Une autre expression de la différence entre verbe et parole parlée est donnée par la différence entre la lettre et le mot. L'exégèse commune se fait sur la base du mot. L’exégèse juive se fait sur celle des lettres. Pour la pensée juive la lettre pour l'écriture et le son pour la parole sont la base de la signification car ils signifient l'exception personnelle.   

Ces  différences dans les traductions ou les cadres de références,  qui penchent soit du coté humain soit du coté divin inaccessible au premier se retrouvent en franc-maçonnerie. La parole perdue du franc-maçon souligne notre éloignement avec la tradition primordiale suite à la chute. Notre travail consiste donc à tenter de la retrouver en rassemblant ce qui est épars. La quête spirituelle du maçon serait donc directement liée à cette fameuse parole originelle.

En franc-maçonnerie la recherche de la centralité universelle par l’analogie nous donne l’établissement du fameux Axis Mundi qui relie tous les centres par le jeu des correspondances (ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, selon Hermès Trismégiste), donc le Logos trouve sa source dans un centre suprême. La faculté de l’initié est de révéler la lecture du centre de chaque chose comme de lui-même au niveau microcosmique et macrocosmique.

Il existe donc bien un lien naturel et hiérarchique entre Verbe et parole : le Verbe est donc une parole en action au plan ontologique, la Parole en serait alors la traduction au plan humain.

Et puis surtout si le verbe est donné, la parole, elle, est prise mais perd son sens au moment où elle s’exprime. Dans la sphère démocratique, le peuple perd sans doute sa capacité d’émancipation dès qu’il s’est exprimé.

 

La parole

Il est courant de définir la parole comme l'instrument par lequel l'homme exprime ses pensées. On peut ajouter qu'elle exprime non seulement des pensées, mais encore des sensations et des sentiments, conformément à la division ternaire de l’homme (esprit, âme, corps). Le but de la parole est de propager au dehors une impression intérieure, de faire partager une conviction, d'insuffler un enthousiasme, en somme, d'imprimer à la matière un ébranlement spécial, dont les modalités soient les signes sensibles de notre émotion intime. En tout cas de transmettre, de signifier et de faire comprendre.

Mais comment s’établit la compréhension ? La transmission voulue par la parole (parlée ou écrite) ?

On ne peut développer cette question sans évoquer brièvement le thème de l’herméneutique philosophique.

L’herméneutique est une discipline qui se définie traditionnellement comme l’art de comprendre, c'est-à-dire comme le savoir permettant de déchiffrer le sens ou d’interpréter un texte. Aristote fera de l’herméneutique, la langue qui doit rendre en mots, la pensée des hommes. Avec Heidegger l’herméneutique connaîtra une nouvelle révolution : la compréhension n’est plus limitée aux textes, c’est l’affaire de toute existence humaine. La compréhension n’est plus un outil dont l’homme dispose, mais la structure même de l’homme.

Pour Gadamer, moins radical,  la compréhension est l’attitude générale propre à l’existence humaine, mais cette attitude doit être fondée dans l’histoire et le langage. Or, si toute compréhension repose sur notre usage du langage, Gadamer confère alors à l’herméneutique un fondement ontologique, c'est-à-dire une base, une preuve, dans le domaine de ce qui est, de ce qui existe, car c’est notre langage qui nomme les choses. Il montrera pourquoi notre compréhension du monde repose en premier lieu sur le langage. Le langage joue le rôle de structure de compréhension.  Pour lui, l’expérience effective de la pensée est précisément celle de la parole, puisqu’elle se déploie dans le champ de la langue. Cette expérience de la pensée, actualise sur le mode du dialogue, la structure à préalable qui est celle de la question et de la réponse.

L’homme parle parce qu’il a des idées et que parler, c’est toujours, peu ou prou, dire l’idée que l’on a derrière la tête.  Etre debout et parler, toute la dignité de l’homme est résumée dans cette double attitude. 

 « Il ne convient pas que les bons se taisent » Ennius.

L’homme parle pour dire la vérité. « Le Verbe (la parole dans ce cas) a pour origine le vrai » Saint Augustin. 

Dès les premiers temps du monde, quand l’homme a commencé à s’organiser en sociétés, la langue à induit des imaginaires puissants, parce que la langue est le territoire le plus immédiat de la parole.  Or, la parole n’est pas qu’un simple moyen de communication, de constat ou de jugement. Que l’on songe à la promesse, au serment, à la déclaration d’amour ou de guerre, la parole fait advenir quelque chose qui n’était pas avant elle et qui, tôt ou tard, porte un risque, une audace, une transgression bref, une éthique. 

La valeur de la parole écrite ou orale (dite, proférée, hurlée, susurrée...),, contient des caractéristiques, qui la rendent apte à proclamer une vérité et à défendre des valeurs humanistes qui lui garantissent sa qualité éthique. La parole éthique doit être le reflet de la pensée : chargée de faire la transition entre les deux modes de l’existence humaine, la matière et l’esprit, elle relie l’action et l’idéologie qui la sous-tend. L’action, permet à l’idéologie de s’élaborer et en contre partie, la pensée inspire les actes et vérifie qu’ils obéissent à ses principes. La parole est capable d’agir directement dans l’histoire des hommes.  Elle influe sur les hommes et au-delà, sur les événements, elle peut réconcilier idéal et réalité.

Le Verbe arrache l’homme à sa condition humaine, il transforme un destin subi en destin dominé, une fois doté d’un sens. 

Aujourd’hui la Parole se retrouve sur la Toile, ce qui la rend à la fois plus ouverte, plus rapide et plus universelle, plus meurtrière aussi.

 

Les mots, qui restent…. Qui blessent ou apaisent

Qu’est ce qu’un mot ? Dans la langue, tout élément ou presque peut être dit « mot ». Les noms ? Ce sont des mots. Les verbes ? Encore des mots. Les adjectifs ? De même. Les adverbes et les prépositions ? Ce sont des mots aussi. Le terme « mot » regroupe un ensemble vaste et hétérogène.

On peut dresser un parallèle entre le mot dans le langage et la chose dans le réel. De la même façon, que tout peut être une « chose » dans le réel, tout peut être un « mot » dans le langage. Le terme est vague et en conséquence assez peu maniable et, au final, susceptible d’être perverti... ou exalté.

Et, s’il y a une magie des mots c’est bien dans la possibilité pour le langage de dire plus qu’il ne le faudrait…ou ne le voudrait. Cette capacité du langage doit-elle être louée ou combattue ?

« Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Horace nous incite à retranscrire les connaissances à l'écrit dans un but de transmission des savoirs.

Si l’on ne peut réfuter le potentiel de résilience de l’écriture sur la transmission, il faut aussi admettre que, pour ce qui est de la persistance elle n’a sans doute pas de monopole:

  • Il est des traditions orales qui perdurent, avec, il est vrai, des dérives possibles (linguistiques ou de déficience mémorielle)
  • Il est des mots prononcés, non écrits, qui durent et marquent et plus que des écrits : celui qui les reçoit mais parfois aussi celui qui les prononce : les serments, la rumeur, la diffamation…

…Ni monopole donc, ni garantie offerte.

Alors ces mots sont-ils "forteresses de la pensée" ou déchets ? La persistance du mot relève finalement moins du sens que de son utilisation dans un contexte donné. La réussite ou l’échec de la transmission est moins le medium employé, qu’il s’agisse de l’écrit ou de l’oral, que l’usage qui en est fait, cet usage étant révélateur de la bonne ou de la mauvaise volonté dont font preuve l’émetteur et le récepteur.

Soit… Mais ce n’est pas cette volonté là qui explique le souvenir du mot. Si nous jouons un peu avec la citation d’Horace que nous transformerions en « Les paroles s’envolent, les mots restent ». C’est bien la volonté (ou acte manqué) du choix du mot par l’émetteur et l’ « involonté » de l’enveloppe cognitive et du vécu du récepteur, sa sensibilité et son code moral propres, qui feront la différence. La blessure de certains mots est incurable au même titre que la puissance de certains serments est ineffaçable.

Et il en est juste de même pour la communication non verbale dont on dit qu’elle représente près de 80% de nos transmissions.

 

Conclusion

Dans notre engagement maçonnique, c’est le mot qui peut nous trahir. Notre langage, nos mots, parlés ou écrits, doivent s’articuler dans une pratique morale, dans l’éthique de notre serment et de notre engagement. Il y a sans doute un peu de jouissance malsaine dans la pratique de la polysémie et de l'ambiguïté au cœur des rhétoriques.

A la fois Sisyphe et Prométhée, on peut déplorer qu'aujourd'hui, malheureusement, et même en Loge, on constate qu'on se gargarise de mots et qu'on ne va pas plus loin, alimentant ainsi la conclusion d'Alain BAUER, Michel BARAT et Roger DACHEZ dans "Les promesses de l'ombre" que ce qui ressort des Loges est « une eau, au mieux tiède, sinon froide ».

Soyons attentifs à cela, car nos langues modernes, nos langues vivantes, recèlent bien des arcanes que nous négligeons, car nous négligeons presque toujours ce qui est à notre portée, pour nous enquérir de ce qui est lointain et nébuleux.

A l’exhortation de Descartes et Leibniz nous pourrions cultiver un langage qui évite la confusion. Il serait malgré tout plus réaliste sans doute d’apprendre à distinguer ce que dit un homme et ce qu'il pense.

La parole parcourt désormais le monde à la vitesse de la lumière, il nous reste à nous les hommes, la responsabilité de lui préserver une visée humaniste, en cherchant à fonder nos actions sur les valeurs de liberté, de justice, de fraternité. Et de choisir nos mots, justement, car c’est la seule chose qui restera, ayant imprimé irréversiblement les esprits, l’histoire et la société. 

La beauté du langage est-elle là, ou dans le fait d’être purgé de toute erreur ou bien nous contenterons-nous de la musique des mots ? Après l’envol de ces derniers mots, que nous restera –t-il demain ? Quels appuis, quelles voies, quelles voix pour prolonger notre voyage initiatique ?

Nous avons dit (A\V\ et P\A\)

 

Avril 6017

 

Autocitation sur la musique des mots..

 « J’ai trouvé un bien beau mot ce matin.

Il trône dans mon salon

Et pourrait fort bien s’accommoder du vôtre.

Et puis, cela change.

On peut bien sûr en parler.

Mais le mieux c’est de le dire.

Car le mot dit chante son nom,

Avez-vous remarqué ?

Comme une note de musique.

Alors que le mot parlé,

Lui, ne fait que le dire.

A-t-il d’ailleurs quelque chose à dire ?

Le mot parlé a un sens.

Mais le mot dit en a quatre milliards

Que l’on peut encore multiplier

Par les langues, les accents et les défauts de prononciation.

La sagesse serait-elle de dire les mots

Et ne pas les parler ?

De peindre et dépeindre en sonorités

Plutôt qu’en rhétorique ?

Cette logorrhée-là cesserait peut-être alors

D’être une diarrhée littéraire.

Peut-être même aurions nous,

Rêvons un peu,

Du plaisir à nous entendre ?

(Silex Muet et Relents de Mauve, 1993)

 

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LA LAÏCITE, PRINCIPE REPUBLICAIN – UN PEU DE RECADRAGE (ou la laïcité pour les nuls…) v. 2016

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Sans doute un marronnier dans notre sphère. Toutefois, à converser avec les uns et les autres – pas toujours les plus jeunes, à échanger sur fond d’une actualité qui nous interpelle, j’ai eu besoin de recadrer ce terme dans l’idée d’en faciliter la transmission. Au final, j’ai aussi réussi à me faire une religion (ah ah ah) de son interprétation et de sa signification. Cette signification n’est en rien triviale ou évidente. Ce qui m’a sans doute amené, à l’occasion, de la galvauder.

La laïcité - fondement de la République en France  - repose sur trois principes: la liberté de conscience et la liberté de culte, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, et l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions.

La laïcité s'oppose donc à la reconnaissance d'une religion d'État : elle correspond en un sens à la sécularisation des institutions politiques d'un État.

De cette séparation se déduit la neutralité de l’Etat, des collectivités et des services publics :

  • la garantie apportée par l'Etat de la liberté de conscience et du droit de d'exprimer ses convictions
  • la neutralité de l'État en matière religieuse. Aucune religion n'est privilégiée; il n'y a pas de hiérarchie entre les croyances ou entre croyance et non-croyance.

Neutralité de l’Etat et neutralité d’un espace d’échange, donc, mais pas nécessairement de ses usagers !

Au vu de l’histoire, la laïcité semble être une invention française (c’est au moins une singularité ou une exception nationale, ou presque : avec la France seul le Portugal a inscrit la laïcité dans sa constitution). Conquise de haute lutte contre l’intransigeance de l’Eglise catholique (et de nombreux siècles d’inquisition), les traditions mais aussi l’intégrisme antireligieux de certains de ses militants, sa construction n’est sans doute pas terminée, celle que nous connaissons aujourd’hui procède quand même de plus de deux siècles d’évolution. Evolution qui s’ancre sur un  passé encore plus ancien où les religions entretenaient des rapports ambigus avec le pouvoir civil.

Un bref rappel des grandes étapes du processus qui a beaucoup balancé entre laïcité de combat et laïcité de compromis :

La Révolution française a posé les bases de la liberté religieuse et de la séparation entre l’État et l’Église.

  • 1789 : la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen institue la liberté religieuse  « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi ». (article X)
  • 1791 : la Constitution établit la liberté des cultes et accorde des droits identiques aux religions présentes alors en France : catholique, judaïque et protestante.

Le XIXe siècle semble être marqué par l’alternance entre affirmation de la place privilégiée de la religion catholique et progrès de l’idée laïque.

  • 1801 : le dérapage bonapartiste avec le Concordat
  • 1881-1882 : les Lois de Jules Ferry instituent l'école publique gratuite, laïque et obligatoire.

Le virage de 1905

  • 1905 : la Loi de séparation des Églises et de l'Etat : "La République ne reconnaît, ne finance ni ne subventionne aucun culte" (article 2).
  • 1946 : le principe de laïcité est inscrit dans le préambule  de la Constitution

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la question de la laïcité se concentre surtout sur l’école, avec

  • 1959 : la Loi Debré qui accorde des subventions aux écoles privées qui sont sous contrat avec l'Etat.
  • 1989 : la Loi Jospin de 1989 qui accorde aux élèves des collèges et des lycées, "dans le respect du pluralisme  et du principe de neutralité", la liberté d'information et d'expression (article 10). Cette loi va notamment provoquer l'apparition des foulards islamiques dans les établissements scolaires. (Aidé par la déclaration de Danielle Mitterrand : « Si le voile est l’expression d’une religion, nous devons accepter les traditions quelles qu’elles soient » Libération du 23 octobre 1989).
  • 2004 : une loi réglementant le port des signes religieux à l'Ecole pour résoudre les conflits liés au port du voile islamique.

A ce débat se sont greffés des problèmes d'intégration et d'identité de la communauté musulmane que la loi n'aborde pas (malgré des appels visionnaires comme celui de Malraux en 1956)

De fait, en ce début de XXIème siècle la morale laïque a perdu en visibilité mais est par contre devenue un objet de récupération politique. Car elle a dû composer avec la nécessité de faire une place à de nouvelles sensibilités qui trouvent un écho important à tous les étages de la construction républicaine, au pluralisme. La seconde religion pratiquée en France se caractérise en effet par d’importants clivages doctrinaux et idéologiques, par l’absence de clergé hiérarchisé et par le fait que de nombreux musulmans ont la  nationalité d’un autre État ce qui rend difficile son organisation.

C’est là que sécularisation et laïcisation s’opposent.

La première implique une relative et progressive perte de pertinence sociale et individuelle des univers religieux par rapport à la culture commune (usure). Elle est relativement visible dans les religions chrétiennes, beaucoup moins pour les autres religions du livre. Elle porte la cause de la perte d’un certain ciment social.

La seconde concerne la place et le rôle social de la religion dans le champ institutionnel et les mutations sociales de ce champ. Et là le ciment ne prend pas en raison des oppositions intercommunautaires (par exemple, la laïcité, mal comprise, est accusée de conduire à – ou de traduire - l’athéisme, ce qui est insupportable – en toute bonne foi - à la plupart des musulmans) et du difficile apprentissage de l’autonomie du jugement. Et je ne parle pas de la laïcité d’exclusion du FN.

C’est globalement vrai à l’école également, où j’ai l’impression que la capacité à prendre de l’altitude, de la distance par rapport aux dogmes et à laisser parler la raison ne fait plus partie des programmes.

Nous entrons sans y prendre garde dans une culture du blasphème et cela est encore facilité par les dispositions de la convention européenne des droits de l’homme (art.10 - §2) qui identifient l’atteinte à une croyance religieuse à une atteinte aux droits d’autrui. Le risque est là de confondre respect d’une croyance et respect de la personne qui y croit.

On reste donc avec  deux grandes propositions pour l’avenir de la laïcité « à la Française » - qui toutes deux éliminent l’option « laïcité de combat » - et éviter cette confusion :

  • tenir compte des évolutions de la société et faire une place aux communautarismes et particularismes, même religieux. Cette dernière, la laïcité de compromis au vu des évènements récents, risque - pour un temps - de ne pas faire beaucoup d’adeptes, D’autant que la tolérance éthique est rapidement interprétée comme une politique de la tolérance, contestable, elle, du fait qu’elle consacre, au final, une inégalité perçue. (cf. la formulation d’une certaine QAEL en 6015-6016…)… et c’est plutôt bien car la République a du terrain à reconquérir. Pour finir, une telle posture nous amènerait à immanquablement un nouveau Concordat, illégal de fait, sorte de fausse laïcité à la turque, aggravé par le fait qu’il ciblerait sans doute l’islam en particulier – les politiques seraient tentés de jouer sur notre accoutumance du malaise pour jouer sur une forme de démagogie électoraliste – et de créer un foutoir juridique extraordinaire. (Cf. déclaration de F. Hollande (mars 2015) : «  La République française reconnaît tous les cultes », ce qui est l’exact inverse de l’article 2 de la loi de 1905 qui dispose: « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ».

Ou alors…

  • revenir aux sources de la République et recréer un modèle unique d’intégration (dans l’esprit des Lumières) sans raideur mais aussi sans compromis (comme ceux que l’on sent, assez antirépublicains, dans les Rapports sur la refondation de la politique d’intégration commandés par Jean-Marc Ayrault en 2014). La loi de 1905 reste parfaitement d’actualité, s’accommode très bien de l’islam et offre toutes la palette des mesures pour préserver les intérêts des deux sphères (cf. articles 31 à 36). Elle n’est pas négociable et encore moins bilatéralement. Au risque de stigmatiser l’islam, ce qui n’est pas mon intention, il faudra œuvrer pour que le culte musulman s’organise, s’assurer que les divisions qui le traversent fassent l’objet d’un débat public, et cesser de coaliser ses fidèles autour de ses versions les plus rétrogrades et meurtrières. C’est sans doute cette voie que le F\M\ citoyen privilégiera.

 

En conclusion, ce que je retiens : « la laïcité n'est pas une opinion parmi d'autres mais la liberté d'en avoir une. Elle n'est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l’ordre public » dont elle est aussi devenue un dispositif juridique.

Ce principe est aussi celui de l’égalité et donc de la démocratie et le ciment de la res publica. Elle s’adresse aux individus (res privata) et non aux communautés et émancipe conjointement l’esprit du citoyen et la sphère politique de toute tutelle dogmatique. Comme elle émancipe, on l’oublie souvent, les religions de toute tutelle étatique. Je crois qu’il y a là un bel équilibre.

Pour finir, rappelons-nous que le mot laïcité vient du grec « laos » qui désigne le peuple, l’unité d’une population considérée comme un tout indivisible. Cette indivisibilité, dont la vertu nous est assénée aujourd’hui par des gens qui sont incapables de l’expliquer (dommage car du coup  cela sonne dans leur bouche comme un mantra ou un slogan), est pourtant bien le résultat de la transcendance des particularismes par la laïcité qui nous propose un bien commun à partager : la citoyenneté. En ce sens, elle condense les piliers du ternaire républicain : liberté (de croire ou de ne pas croire), égalité (devant la loi, en doit et en obligations), fraternité (partage des deux valeurs précédentes).

 

J’ai dit

Juillet 6016

Bibliographie

  • La loi, la Constitution (textes officiels)
  • Observatoire de la laïcité : « Note d’orientation de l’Observatoire de la laïcité » (non datée)
  • Catherine KINTZLER: Mezetulle (Blog-revue)
  • Yves Verneuil : « Les accords Lang-Cloupet (1992-1993) : une histoire écrite à l’avance ? »
  • Huffington Post : divers articles
  • UFAL : divers articles publié sur le site national
  • Philolog : cours de philosophie sur internet
  • André MALRAUX : «Note sur l’Islam», 1956
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L’INTELLIGENCE CULTURELLE EST-ELLE UNE VALEUR MAÇONNIQUE ?

8 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 

L’intelligence culturelle : ce « plus » du voyageur, est-elle une valeur maçonnique ?

Autrement dit, mes voyages n’étaient-ils pas déjà initiatiques ?

Note : en grisé les parties que je vais omettre (rester sous 16 minutes)

 

V∴M∴ et vous tous mes FF∴ en vos grades et qualités

Je vais être clair tout de suite, je ne vais pas parler ni d’intelligence, ni de culture, deux sujets qui pourraient nous emmener beaucoup trop loin.

Le travail que je vous propose ce midi, est à la fois un témoignage et une justification. C’est celui d’un voyageur et d’un citoyen du monde. J’ai la sensation, après près de 40 ans au service du développement agricole international, au travers de trois expatriations longues et de missions dans plus de 70 pays, que j’ai subi une métamorphose – positive - dans mon rapport à l’autre… et sans doute à moi-même. Mais au cours de cette transformation, même si je peux m’enorgueillir d’avoir parfois (…) apporté du mieux à des populations victimes de la mauvaise répartition planétaire des hommes et des ressources, j’ai également été témoin, et peut-être parfois acteur, de méthodes du déploiement économique international qui m’ont interpelé. Car même la coopération au développement s’inscrit, que l’on le veille ou non, dans ce cadre.

Les méthodes du déploiement économique international associent étroitement et de manière non optionnelle, l’intelligence culturelle (dont on va parler un peu) et l’intelligence économique (dont on ne parlera presque pas). Appartenant à la catégorie animale des migrateurs, j’ai toutefois la sensation que l’intelligence culturelle est une chose que je pratique au quotidien et que mes intérêts économiques n’ont sans doute pas grand-chose à y voir (ceci dit j’ai quand même été payé pour un travail, qui de ma perspective, était résolument humaniste). En grandissant, je me suis rendu compte que les valeurs sous-jacentes à cette intelligence culturelle étaient bien proche de celles pratiquées dans nos ateliers. J’ai donc eu envie de faire mentir les économistes….

Tout voyage est une aventure de l’esprit. Tout voyage est une voie. Non, deux, car il se fait toujours sur deux versants : l’un extérieur, le savoir par l’appréhension matérielle (celle issue des sens), l’autre intérieur, la connaissance par l’assimilation de l’essence (la perception par l’esprit). La tradition maçonnique semble nous indiquer qu’il est possible de se connaître soi-même par le voyage, mais a-t-elle le monopole de la transformation alchimique de soi ?

 

Prologue : mosaïque de moments choisis et vécus

Le Caire. Egypte. Il est 4h du matin, le muezzin appelle à sokhur, la prière de l’aube. C’est normal. J’enregistre, je ne suis pas concerné mais je suis vivant, le jour va se lever, mon sommeil n’est pas interrompu mais mon espace retrouve une structure : le temps est vivant aussi… nous ferons encore un brin de voyage ensemble. Et puis ma pyramide n’est pas achevée, l’équerre est toujours à l’œuvre. (28s)

Cox’s Bazar. Bangladesh. Ciel de plomb. Un vent mauvais de mousson vient perturber l’averse qui dure depuis trois semaines. Les chocs sourds des noix de coco qui tombent dans le jardin ne sont suivis d’aucun cri… Rajou doit être à l’abri. Seul Kabir, le cornac, travaille devant la maison avec son éléphant… il faudra que je pense à lui dire d’arracher les bananiers du fond. Les cordes du ciel matérialisent la gravité. Ici tout est grave, tout est gravitaire. Tout est vertical, les relations entre les hommes aussi. Je suis un nœud sur cette corde-là. Sur ce fil à plomb. (34s)

Ségou. Mali. Madani, mon adjoint, frappe à la porte. Il a beau être du coin, il est en nage. Toutes les gouttes sur son visage ne sont pas de sueur. Encore un drame du quotidien, le toubib du projet vient de traiter son chauffeur de sale nègre. Du grabuge, comme chaque jour avec les petits blancs qui ont oublié où ils étaient et pourquoi ils étaient là. Je vais devoir arbitrer. J’en ressortirai noir et pleins d’amis. Encore la perpendiculaire…. (28s)

Évidemment, ces petits tableaux relèvent plus de l’environnemental que du culturel…. Mais je souhaitais donner quelques ailes à notre égrégore avant d’aborder le vrai sujet.

Kissoumou, Jessore, Phôngsali, Tachkent, Tunis, Syrte, Kampala, Darjeeling, Jaisalmer, Pékin… autant de forges de l’esprit, de la connaissance, de la tolérance...de l’intelligence culturelle ? Mes voyages guident-ils mon voyage ?

 

L’intelligence culturelle, kezako ?….

Cette notion, est une invention nipponne (ni mauvaise d’ailleurs) des années 70. Reprise rapidement par l’Amérique marchande, la Babel de toutes les Babel. Elle n’arrive chez nous que 20 ans plus tard.

On l’entend comme la capacité d’une personne à s’adapter lorsqu’elle interagit avec d’autres personnes de différentes régions culturelles et donc la capacité de lire des codes culturels différents des siens. Je l’associe à l’intelligence émotionnelle qui est notre capacité intuitive de lecture des émotions de l’autre, mais aussi du contrôle de nos propres émotions. Tout cela nous parle, n’est-ce pas ? La frontière est floue entre ces « intelligences » ou plutôt ces intuitions. Elles sont complémentaires : on peut ressentir l’émotion sans savoir la décoder ou la décoder sans s’émouvoir et au final sans tout comprendre.

Cette intelligence culturelle s'articule autour de connaissances et - je cite - de capacités qui permettent aux personnes de s'adapter, de sélectionner et de façonner les aspects culturels de leur environnement (Cultural Intelligence Project). De la définition je retiens « s’adapter ». « En Chine fais comme les chinois » : la récurrence de ma pensée (métacognition[1]) me dicte surtout d’observer, d’interpréter et de séduire (pas pour vendre !! Mais bien pour être compris). L'adaptation n'est pas synonyme de mimétisme. Dans l’immense majorité des situations, il est préférable de rester soi-même avec ses différences, que d'imiter l'autre, ce qui peut être perçu au mieux comme risible au pire comme offensant (exemple ?).

L'intelligence culturelle capte donc une faculté qui peut se résumer par : "S'adapter à l'autre tout en l'aidant à s'adapter à soi" ou, au final, mieux nous comprendre pour comprendre l'autre. Ce qui nous ramène au regard de l’autre, ce subtil miroir, et donc à la réciproque de ce qui précède : connaître l’autre, au bout du compte, ce n’est rien de plus que se connaître soi-même. Mais ça vous le saviez déjà.

 

Un mot sur l’intelligence culturelle et intelligence économique

Dans le monde profane, je le disais en introduction, l’intelligence culturelle se conçoit essentiellement dans la dimension stratégique du commerce international. C’est un avantage compétitif à l’international me dit-on…

Pour l’économiste elle serait donc le produit, ou du moins l’intersection, de la dimension stratégique des cultures (l’influence), de l’ensemble des compétences interculturelles (je sais comment vous fonctionnez) et de l’expertise culturelle (j’ai compris ce qui était important dans votre fonctionnement et je vais vendre cette information à tout le monde). L’économiste met alors l’intelligence culturelle à la racine de l’intelligence économique en ramenant le terme « intelligence » à sa traduction anglo-saxonne : le renseignement.

Intelligence culturelle et intelligence économique seraient alors indissociables, la première conditionnant le développement de la seconde … constat étrange dans une société qui a toujours défendu une jalouse séparation entre l'économique et le culturel - au point d’ailleurs où l'économique finit par rendre suspect le culturel. Regardez l’art… c’est beau, c’est combien ? Mais ça les vaut vraiment ?

Là aussi l’approche, pour moi, est terriblement réductrice ou du moins tronquée.

Alors, peut-on, par un travail sur soi, isoler l’intelligence culturelle de la dimension économique ou du territoire de l’intelligence économique, lui faire perdre sa valeur vénale, stratégique, et nous ramener à une dimension humaniste d’écoute éclairée ? Le F\M\, lui, le sait et le fait. Je prends conscience que le voyageur, profane, a lui aussi déjà fait ce travail, mais, un peu comme la prose de certains, sans le savoir…

 

Voyage et voyages

Pour faire mon métier, celui d’imaginer - ou d’adapter, et transmettre des techniques, des méthodes, des stratégies, j’ai dû m’astreindre à comprendre au mieux mes bénéficiaires, à les écouter (car les meilleurs solutions dérivent souvent des savoir-faire locaux) et à m’assurer de la façon dont j’étais perçu et compris. C’est la clé de la durabilité de l’action … mais aussi le déclencheur d’une sacrée métamorphose. L’intelligence culturelle c’est aussi respecter les coutumes locales et ne rien faire qui puisse heurter les croyances ou les habitudes du lieu. Cela semble aller de soi… la réalité est souvent différente… En passant je n’ai pas toujours été fier d’être français, le colonialisme devant être un gène résiduel chez certains…

Au cours de mes expatriations et des mes missions, avec la multiplicité des contacts dans des cultures différentes, je crois que j’ai développé une certaine intelligence culturelle (on va continuer à l’appeler comme ça, même si le mot intelligence blesse un peu mon humilité), progressivement, par paliers successifs.

Jusqu’à atteindre un niveau relativement élevé d’intuition culturelle. Mon esprit est devenu plus flexible, plus agile aussi. A chaque mission, j’effectue de plus en plus facilement les transitions d’un univers à l’autre. Je suis devenu si adaptable au changement que j’en suis devenu devient friand. Je me rends compte que ma zone de confort est celle je dois exercer continuellement mes facultés d’adaptation. Je me suis nourri de ce défi constant et mon identité s’est modifiée de façon irréversible.

Bien sûr, cet impact des voyages n’est pas sans nous rappeler ceux des mystères de notre initiation et de l’irréversibilité du changement qui s’est opéré alors. Avec du recul (je n’étais pas F\M\), je retrouve sous une forme longue – une progression identique.

Mes voyages, comme ceux de l’initiation, ont été triples : en termes fonctionnels, en termes de symbolique élémentaire et en termes de préfiguration.

En termes fonctionnels car pour le futur apprenti il s’agit d’abord d’un voyage dans le temps, bien sûr, puisque redevenu enfant, il va falloir l’amener à l’âge adulte, ou au moins à une maturité suffisante pour recevoir la lumière. Dans l’espace aussi. Pour le voyageur profane c’est celui de la perception des différences.

En termes symboliques parce que la purification se fait par les trois éléments Air, Eau et Feu. Des éléments fondamentalement purificateurs, mais dont chacun d’eux recèle à la fois le pouvoir de détruire comme celui de guérir. Cette dualité est sans doute une clé importante du « décodage » de l’initiation. Pour le voyageur profane, il s’agit de plonger en soi. C’est le voyage du gommage des préjugés et de l’acceptation des différences.

En termes de préfiguration, car, sans rien révéler du contenu des étapes de la progression dans les degrés maçonniques, chaque voyage marque aussi les lignes qui vont sous-tendre les travaux de l’apprenti, du compagnon et du maitre. Evidemment, le récipiendaire n’en sait rien à ce moment là. C’est le voyage de la découverte de soi, dans le miroir et l’acceptation du regard de l ‘autre.

 

Après le voyage, le retour

Ce sont surtout les expatriations longues qui pèsent sur le poids de la métamorphose. C’est dans ce cas que l’exposition et l’infusion culturelle sont les plus efficaces et effectives. En tout cas sans doute un peu plus que sur des missions de quelques jours à quelques mois (même si certaines destination deviennent récurrentes) où les perceptions sont forcément plus superficielles et l’apprentissage incomplet.

Le choc du retour, car c’est en un, ce n’est pas d’être obligé de conduire soi-même sa voiture ou de ne plus pouvoir envoyer Momo faire les courses. Le choc est ailleurs.

Sur des expatriations longues, «l’identité nationale » perd quasiment son sens, elle est remplacée progressivement par une autre notion : le foyer, la loge nourricière, temporelle. Il n’est alors de lieu pour le corps et l’esprit, que celui où l’on vit, où l’on se nourrit (au sens large). En Egypte, chez moi, la maison c’était au Caire, au Bangladesh, à Cox’s Bazar. Revenir en France chaque année pour quelques semaines, ce n’était pas revenir chez soi. Simplement des vacances, ailleurs. Et quel bonheur ensuite de revenir chez soi. Mais il n’y a pas déni de ma culture, elle est simplement reléguée sur une autre plan (et comme ce qui est en haut…).

Alors je vous assure qu’il n’est pas facile de revenir doté de cette hypertrophie cognitive ou perceptive dans un pays comme la France où l’on valorise très mal l’intelligence culturelle… qu’on peine d’ailleurs à définir et à reconnaitre. Comme la diversité culturelle d’ailleurs. Nous devons bien admettre que le facteur culturel qui apparaît dans tout son relief quand un Français s’expatrie (« le pauvre, ça doit être si difficile »), semble presque totalement occulté quand il s’agit d’étrangers vivant en France. Le paradoxe, n’est-il pas que cette indifférence stigmatise les différences… sans nécessairement nous enrichir ?

Dans notre pays si peu tourné vers l’extérieur, je me rends compte qu’il est difficile de faire valoir son ouverture au monde tout en prétendant tenter de se re-conformer à un modèle uni-culturel, je dis prétendre, car la pensée unique n'est pas une inéluctable fatalité comme on aimerait parfois nous le faire croire. Je dois m’en convaincre. Car sur cette voie, et sans mon engagement de F\M\ (à m’améliorer), je n’aurai sans doute le choix qu’entre la lobotomisation individuelle ou l'abrutissement social, selon que l'on me rangerait dans les nouvelles élites ou dans l'éternelle masse.

Alors on devient funambule de l’esprit, à trouver à chaque instant un équilibre de nos intuitions culturelles et émotionnelles. Une stabilité finit par revenir lorsque l’on a inventé sa propre voie, un compromis qui inclut l’ego, sa part de différence, son altérité, son nouveau moi en devenir et l’amour de l’autre. Tout ceci demande du temps et un immense travail sur soi, jamais achevé. Ca aussi, ça nous parle…

 

Conclusion : et la maçonnerie dans tout ça ?

Je viens de faire un autre beau voyage. Celui qui m’a amené ici, dans une nouvelle diversité. Un voyage largement facilité par mes autres voyages, y compris ceux qui m’ont fait traverser les différences et parfois les incompréhensions entre les cultures des loges ou des obédiences, entre les travaux et les pensées des uns ou des autres.

On a bien compris que ce qui a pu être dit sur le voyageur expatrié « professionnel » s’applique au F\M\. S’il travaille bien dans la loge qui l’accueille, s’il apporte et partage son impérissable bagage, s’il s’intègre sans retenue dans son rituel, à ce moment il n’est d’autre lieu que celui de la colonne où il est assis et où il se nourrit de l’autre. Il en reviendra plus riche, rassuré aussi, car il est des constantes du rituel et des symboles qui lui ont fait toucher du doigt l’universalité de l’ordre. En cela, son parcours est sans doute plus facile que celui de l’expatrié, car son intelligence culturelle, non entachée de considérations mercantiles, lui a permis de pallier partiellement les différences et parfois les incompréhensions.

Car l’interculturel possède une dimension « intra-culturelle » : je réduis là le prisme de l’observation à la famille, l’environnement éducatif, à la Loge… On peut appartenir à la même civilisation, au même pays et être fondamentalement culturellement différents. On peut même être polyculturel…

C’est d’ailleurs cette diversité qui fait la richesse de nos ateliers. Là où le voyageur opératif apprend des langues et des usages, le F\M\ apprend le relief rhétorique et la polysémie symbolique. Il me restera toutefois à maitriser le premier… sans abuser de la seconde. Les parallèles sont nombreuses. D’autant que dans le voyage, c’est plus le premier pas (la volonté) que la durée ou l’objectif du trajet qui a de l’importance. J’ai tendance à penser que la vraie lumière, c’est le chemin lui-même ou alors celle de ceux qui éclairent le nôtre… On peut en parler.

Pour le F\M\, cette intelligence culturelle, clairement dissociée de l’intelligence économique, croît avec ce que certains nomment l’intelligence symbolique, les deux formant, je crois, la semence de l’humanisme.

L’intelligence symbolique c’est cette capacité humaine d’accéder au sens des choses et des situations, au-delà de la seule raison, pour connaître, comprendre, s’orienter, agir et conduire nos activités, autrement dit, pour vivre ensemble.

Elle est plus d’ordre spirituel que mental. C’est un peu une dérivée première de l’intelligence culturelle. On passerait de l’âge de la raison à celui du sens : du comment au pourquoi, de l’objectif à la finalité….

Et on fait bien. Car elle est étriquée cette quête de la raison. Bien des essentiels n'en relèvent pas : la quête de la Beauté, par exemple. Je cite un F\ de mon atelier « La poésie, la musique, la sculpture ou la peinture relèvent du Génie, et celui-ci n'est pas raisonnable...Il me semble que l'amour et l'amitié non plus ».

Cette mutation de civilisation, sorte de “crise de la raison” nous la traversons depuis les Lumières: un temps où la raison se voulait le dernier mot de l’intelligence humaine. « Et à force de vouloir avoir le dernier mot en toutes choses elle ampute l’homme de son humanité » (Roger Nifle).

Tiens, nous venons d’expliquer, au moins en partie, la dissociabilité de nos intelligences culturelle et économique. Car l’économique peut (ou doit ?) se contenter de la raison.

Je crois que la Franc-maçonnerie est, à ce titre, l’instrument privilégié de l'élévation spirituelle, de l’apprentissage de l’intelligence symbolique et de l’intelligence culturelle accomplie. La tolérance en est le premier produit quand elle devient conscience collective. C’est une tolérance intelligente, à large spectre, qui au final, sait aussi reconnaitre l’intolérable et en redessiner les limites. Elle n’est ni conformisme ni ensemble de mœurs collectives. Elle s’inscrit parfaitement dans notre liberté absolue de conscience.

Elle contribue au progrès moral qui vise à faire de chacun un homme meilleur mais dans le même temps elle alimente notre spiritualité. Car cette intelligence culturelle acquise, autonome, nous permet de transcender la simple dimension citoyenne, d’empêcher que notre approche philosophique nous amène à une succursale du juridique, du politique ou de l’économique et se réduise à une vaine tentative d'imposer une certaine conception collective de la morale. En cela, elle est une puissante valeur maçonnique et, pour le voyageur, explorateur ou F\M\, j’aime à le penser, sans doute un petit plus dans sa quête…

 

Epilogue

Tout F\M\ possède tous les outils qui lui permettent de ramener son intelligence culturelle dans le prisme de l’humanisme et du sens des choses. Si nous arrivons à voir autre chose dans notre QC qu’un outil de prospérité et d’influence économique, alors nous devrions pouvoir mettre cette intelligence culturelle au service du dialogue interculturel au sein de notre loge comme dans le monde profane (faire aimer notre ordre, par l’exemple – on nous y exhorte). Et là, n’avons-nous pas une responsabilité majeure ?

Alors, je cite Benjamin Pelletier « œuvrons pour une compréhension qui ne soit pas jugement, mais interaction et une attention qui ne soit pas surveillance, mais coopération. Il y va de la cohésion sociale, de la confiance, de la solidarité et de la dignité humaine ». Le F\M\ a un rôle à jouer sur cette voie-là. Et puis, derrière cette intelligence culturelle, il y a notre intelligence collective, l’amour fraternel et la Tradition partagée.

J’ai dit VM

 

 
 

[1] On peut résumer la métacognition comme la capacité à réfléchir sur ses propres processus cognitifs, nous permettant ainsi d'identifier nos erreurs, nos réussites, de comprendre leur origine et de rajuster le tir

J’ai dit

 

 

 

 

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TRAVAIL COLLECTIF ET PENSEES PARALLELES SUR EQUILIBRE

8 Mai 2019 , Rédigé par Claudine A., Etienne L., Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Cla\ A\, Eti\ L\, Phi\ A\

 

Avant d’entamer nos travaux, nous n’avons pas résisté au besoin de nous assurer d’une sémantique collectivement comprise. Notre amie Wiki, nous dit «concept qui décrit les situations où les « forces » en présence – les parties dans le cas d'une métaphore – sont égales, ou telles qu'aucune ne surpasse les autres ».

Bon début. L’équilibre est donc justice, santé mentale, politiquement correct etc...  C’est donc une chose bonne.... L’un d’entre nous ajoute quand même : l’équilibre n’est peut-être pas perfection, puisque des éléments négatifs existent même s’ils sont compensés par des éléments positifs de même poids réel ou perçu (nous préférerions sans doute tous vivre une situation de déséquilibre en faveur de ce qui nous fait du bien...). Par contre il peut être bonheur intérieur pour peu que l’équilibre personnel élimine de l’équation à la fois le passé (« passions tristes » de Spinoza, les nostalgies, regrets qui nous tireraient en arrière) et le futur (mirages de l’espérance : le pire des maux car il est une négativité). Jouir du moment présent (amorphatie), moment étroit en constant renouvellement... Bref, bonheur n’est donc pas nécessairement équilibre. Mais ce n’est pas le débat.

L’équilibre peut sembler a priori être opposé au mouvement, mais dans les situations réelles il n y a généralement pas d’équilibre sans mouvement. Il n’y sans doute pas de mouvement possible sans déséquilibre : par exemple la marche qui est une somme de déséquilibres compensés immédiatement. Comme le vélo. Comme la circonspection et l’introspection : questionnement intérieur, déséquilibres de la pensée et, au final, expression balancée pour ne pas blesser et laisser la porte ouverte aux pensées divergentes.

Nous avons toutefois ressenti, collectivement encore, que l’équilibre n’est pas une donnée manichéenne. Nous n’opposerons pas le bien au mal, les dieux et les maîtres ... nos graduations sont plus fines.

Trois visions complémentaires de l’équilibre se dessinent : un ternaire bien de chez nous. Qui s’articule bien avec nos grades. Ces éléments, bien partiels, couvrent :

  • L’équilibre personnel perçu : celui du corps, du cœur et de l’esprit
  • L’équilibre de l’homme dans la société : moteur de l’harmonie et vecteur de la tolérance
  • L’équilibre, somme de déséquilibres instables : la transgression constructive

 

L’équilibre personnel perçu : celui du corps, du cœur et de l’esprit

Là nous sommes dans le « connais-toi toi-même » et l’amélioration du F\M\. Un syndrome qui débute dès 3 ans avec sa première manifestation : d’où viens-je ?

Au premier degré, l’équerre est placée sur le compas, indiquant qu’à ce grade on ne peut demander plus au néophyte que confiance et sincérité. La position de l’équerre symbolise aussi qu’à ce grade la matière (l’humanité) domine encore l’esprit (la fraternité).

L’équilibre fait référence à un ensemble de synergies ou de facteurs qui s’opposent et que l’individu met en balance, avec ses perceptions propres. Les mêmes facteurs ne vont pas générer la même forme d’équilibre chez une personne et chez une autre. La perception d’équilibre, tous facteurs conservés, peut encore évoluer dans le temps avec l’âge ou la situation de l’intéressé. La notion d’équilibre n’a de sens que si l’on dispose d’un système ou de la capacité à mesurer (la perception née de l’introspection et du silence intérieur). Equilibre et mesure, voilà bien deux notions cheminant aux côtés du maçon dans sa quête.

Une forme d’équilibre particulière pour le F\M\, est celui qui existe entre sa vie profane et sa vie maçonnique. La sérénité des deux côtés du temps et de l’espace est sans doute un gage de performance philosophique. Se jeter en maçonnerie pour oublier un malaise profond dans la vie profane serait sans doute inefficace dans la perspective du rôle que le F\M\ devrait jouer dans la société.

Les facteurs de recherche d’équilibre ce sont sans doute nos émotions, qui vont ordonner nos pensées dans une hiérarchie qui nous est propre et pèse de fait sur la nature parfaitement personnelle de cette notion d’équilibre. Le triptyque corps, cœur et esprit fonctionne dans cet équilibre unique lorsque chaque élément ne prend pas plus d’importance (perçue) qu’un autre.

Combinés aux émotions (contrôlées, équilibrées elles aussi : il faut attendre le repli des décharges émotionnelles pour qu’elles soient utiles), le niveau et le fil à plomb offrent au F\M\ une référence symbolique qui va aider sa recherche. Le fait que ces outils soient individuels mais à usage collectif vont lui permettre de s’intégrer à la construction de l’édifice commun où son équilibre sera transmis à l’équilibre du tout et y concourra.

L’équilibre intérieur qui permet une expression juste et dosée des passions, vient renforcer la signification de la parole. La clé est bien le discernement dans l’externalisation des passions. La brutalité, l’absence de discipline, d’étiquette maçonnique (comme profane d’ailleurs) fait que notre discours et sa perception par l’autre nous renvoie au rang de l’animal. C’est la maladie de l’âme.

Derrière cette sagesse il y a une morale garantie par nos vertus, l’équilibre physique et émotif. Par extension, la vertu est donc équilibre.

L’équilibre n’est pas un instant parmi d’autres. C’est un état que chacun cherche à faire perdurer (semble en contradiction, mais ce n’est qu’apparence, avec l’idée évoquée plus bas de la recherche essentielle du déséquilibre). Et cela est un effort du quotidien : il faut purger les écarts d’influence trop importants par la compensation... du sec par l’humide, du chaud par le froid... On y retrouve des bribes d’alchimie et nous finissons par comprendre que notre microcosme individuel obéis finalement aux mêmes règles que le macrocosme (le monde). Cette recherche de l’équilibre intérieur-extérieur est possible dans une dualité intuitive corps-esprit, une sorte d’auto-symbiose. Cet état doit toutefois être nourri : c’est l’abondance des connaissances, acquises ou transmises, qui assure l’apport d’énergie mentale nécessaire pour assurer les transferts émotifs qui offrent sa stabilité au triptyque. Cette connaissance apporte également la capacité à mesurer, jauger, évaluer la vraie position d’équilibre. Cette connaissance, nous vient largement d’en dehors de nous, des autres. Elle nous révèle la dépendance, à l’équilibre de l’autre et sa perception du nôtre, sur notre propre équilibre. Ce chemin est long. L’Apprenti en perçoit vaguement les enjeux et les réalités. Le Compagnon, qui pourra s’enrichir de la parole et du voyage amplifiera cette combinaison des équilibres. Il en fera usage plus sagement, de midi à minuit, et dans la société.

 

L’équilibre de l’homme dans la société : moteur de l’harmonie et vecteur de la tolérance

Ici, on aborde l’autre aspect de notre philosophie : la relation au monde et l’amélioration de la société. Il est ébauché véritablement à partir de 5 ans.

Au second degré, l’équerre est entrecroisée avec le compas. La morale du symbole devient sincérité et discernement. À ce degré, les deux forces, esprit et matière, s’équilibrent.

En Franc-Maçonnerie, le symbole du pavé mosaïque et l’équerre nous remémorent cette notion d’équilibre. L’équerre marie harmonieusement le plan vertical et le plan horizontal et nous prépare à l’autre dimension : l’intérieur et l’extérieur. Les lignes immatérielles de la limite du blanc et du noir expriment le niveau intense de cohésion des contraires et la fragilité de l’équilibre entre les éléments qui constituent notre environnement.

Cet équilibre s’apparente, ou est, l’harmonie. On a évoqué plus haut cette « paix » intérieure et ses dépendants. Ici, le niveau d’interaction avec l’environnement (humain, géographique, cognitif, culturel...) est l’essence. Pour autant, l’harmonie n’est pas synonyme de sérénité et d’innocence, pas tout à fait. Car l’harmonie est l’unité des contraires (chez les Grecs, la déesse Harmonie est le symbole de deux sentiments incompatibles : l'Amour et la Haine.). Elle procède de choses, d’idées, de positions possiblement divergentes mais qui agissent ensemble de manière positive.

Si l'équilibre concerne uniquement la quantité, la pesanteur, les rapports de force, l'harmonie, elle, implique la qualité et la convergence des qualités vers une fin commune. La névrose égalitaire qui agite notre époque s'explique par l'oubli de cette distinction essentielle.

L’un des buts du maçon n’est-il pas de chercher cette manifestation de l’équilibre et de l’harmonie ? La route qui mène le F\ ou la S\ de l'apprentissage au compagnonnage, puis à la maîtrise peut s'analyser comme le passage de l'horizontal à la verticale et donc l’aider à trouver son équilibre.

Et l’équilibre trouve alors une autre dimension : l’autre et le moi. Il est capital, dans cette approche, de rechercher la dynamique des équilibres (ou des déséquilibres). Les équilibres statiques ne sont pas de mise quand le jeu complexe des émotions, des perceptions et des connaissances croisées nous mettent face à l’autre. Le déséquilibre de la marche vers l’autre est paradoxalement essentiel dans la construction.

Cette gymnastique physique, intellectuelle et morale, dont le Compagnon va devenir friand car elle devient méthode, lui permet de comprendre le regard des autres, mais aussi le sien propre, sur lui-même. Son miroir, il le contemplera avec exigence, sans complaisance. Car ce qu’il verra, c’est ce que voit l’autre. Et ceci est capital dans l’échange constructif avec les FF\ et SS\, mais aussi dans la capacité à véhiculer les valeurs maçonniques dans le monde profane.

A ce grade c’est également l’équilibre des droits et des devoirs (ceux-ci l’emportant largement sur les premiers, la pondération positive spontanée du F\M\ se fera en faveur des devoirs). Et parmi ces devoirs, ceux que le F\M\ a vis-à-vis de la société sont fondamentaux. Il y sera préparé et aidé par ses FF\ et SS\. Au-delà des valeurs de solidarité, de fraternité, de liberté qu’il sera amené à faire valoir, sa perception des équilibres multiples (intra-individu ou inter-individu) lui offrira la justice, la tolérance et le pardon. Le fléau de sa balance, bien réglée, pointera toujours son glaive à la verticale. Mais le glaive nous rappelle que la force peut être mise en œuvre.

 

L’équilibre, somme de déséquilibres instables : la transgression constructive

Dans sa quête de vérité, le Franc-maçon sait qu’il ne pourra jamais atteindre la vérité absolue. La vérité ne peut être perçue dans son intégralité. Sa quête est une succession d’équilibres (acquisition d’une idée, d’un raisonnement, d’une rhétorique...) et de déséquilibres (doute, remise en question, exposition à des idées contraires, adverses voire simplement différentes...). C’est bien l’instabilité, la fugacité, des deux états qui fait avancer et nous dirige vers ce but, sans doute inatteignable, de l'harmonie universelle. Cette harmonie universelle résulte de l'équilibre engendré par l'analogie des contraires. Comme pour la marche, il n’y a pas d’antériorité au déséquilibre par rapport à l’équilibre. Il y a une continuité dynamique. Comme d’ailleurs il n’y a pas de véritable maitrise des causes et des effets de ces états.

Oswald Wirth a écrit : « Nos efforts ne peuvent aboutir qu’à des solutions provisoires, destinées à apaiser momentanément notre soif de curiosité. Mais bientôt nous concevons la vanité des réponses dont nous nous étions contentées, et nous cherchons toujours sans nous bercer jamais d’illusions en croyant que nous avons trouvé ».

Ce qui caractérise le F\M\ c’est la conscience de cette alternance, qui n’est pas sans évoquer la théorie des jeux. Chaque situation d’équilibre ou de déséquilibre (au niveau de l’acquisition d’éléments de sagesse ou de vérité) est un palier, mais un moment bien bref qui nous fait basculer vers un niveau supérieur d’acquisition ou de compréhension. ... immédiatement générateur de doute, bien évidemment.

L’équilibre en maçonnerie, c’est la combinaison de cette pluralité des équilibres. Fraternité et tolérance qui en résultent ne doivent toutefois pas faire oublier au Compagnon que ce sont les écarts de la route qui donnent du relief à notre pensée et qui alimentent l’hyperbolicité du doute.

La transgression (pas de la constitution ou du Règlement Général... . bien sûr) est notre devoir de déséquilibre. Et pour qu’il y ait transgression « il faut que l'acte soit intentionnel, qu'il soit porteur de sens, et risqué » (Georges Balandier).

La transgression c’est accepter un désaccord plus ou moins profond avec une idée et/ou opinion commune, s'aventurer hors des sentiers battus, développer ou tester des idées nouvelles en s’offrant un nouveau point de vue. La « vision stéréoscopique » induite affine nos analyses et affûte nos écoutes.

Et pour être transgressif en franc-maçonnerie, il faut être symboliste. : sortir des cadres convenus, embrasser l'univers symbolique nécessaire à l’introspection. C’est le risque à prendre pour structurer et orienter la pensée.

Mais l'équilibrisme a fait son temps. « Nous n'avons le choix qu'entre les deux termes de cette alternative : restaurer par l'harmonie un ordre vivant ou nous laisser imposer un ordre mort et mortel par une force sans âme qui annulera toutes les autres » (Gustave Tibon).

La transgression mesurée, rendue possible par un usage éclairé du levier est ce déclic qui nous ramène vers d’essentielles positions de déséquilibre, comme pour prendre un nouvel élan. Marchons, marchons, marchons... au pas du Compagnon

 

Nous avons dit.

 

14 juillet 6018

 

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LE DERNIER MOT DE GAÏA

8 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

LE DEVELOPPEMENT DURABLE REMETTRAIT-IL EN CAUSE LE DEVELOPPEMENT DE L'HUMANITE ? 

Question à l’étude des loges 2018 : je prends la liberté d’un exercice isolé, en marge du travail « collectif », une réflexion plus personnelle, largement entachée d’une sorte de résignation sans doute liée à mon manque de connaissances approfondies sur les déterminants de la vie et d’une certaine hésitation sur la façon d’appréhender et d’articuler diverses théories : Lovelock et Margulis pour le modèle Gaïa, Wilson, Dawkins (pour son gène égoïste), et leurs détracteurs, comme Gould, Doolittle ou Kirchner et d’autres encore. Dans tous les cas, pour moi, résignation ne signifie pas pessimisme ou peur ni d’ailleurs immobilisme. J’ai simplement fait le choix du néo-darwinisme, comme un renouveau philosophique. Je ne crains pas la dérive spiritualiste ou mystique d’une Terre-mère… Pas plus que je n’adhère aux croyances matérialistes du moment et qui partagent« un même socle de croyances religieuses et humanistes : la Terre est destinée à être exploitée pour le bien de l'humanité » (Lovelock), largement encouragée par notre culture judéo-chrétienne (dont les Lumières). J’ai conservé mon libre-arbitre.

Il est inévitable, pour orienter convenablement la réflexion, de tenter de définir ce que l’on entend par développement durable. Pour ma part, en passant, je lui préfère l’appellation anglo-saxonne de soutenable (sustainable), qui intègre la notion de durée dans celle de la capacité du milieu (au sens large, global, holistique) à recevoir les modalités du développement escompté..

C’est le rapport Brundtland de 1987 qui offre la définition de base (mais le concept est plus ancien, le paradigme du développement durable laisse des traces dès le début du XXème siècle) :

« Un développement durable doit répondre à nos besoins présents, sans que cela empêche les générations futures de répondre aux leurs ».

Cette définition est centrée sur une sorte de responsabilité intergénérationnelle, légitime, mais qui laisse peu de place à l’intragénérationnel et donc sans doute au niveau de participation de tous les acteurs. L’approche est le plus souvent top-down et politique, mais là, l’immobilisme et la passivité naturelle de l’homme social vis-à-vis de ces questions complexes et multiformes, combinés à la pluralité des modes de vie, des langues, des situations géopolitiques, rend l’inversion du mode de réflexion (bottom-up) difficile.

Cette définition a fait de plus l’objet de nombreuses déclinaisons. Quasiment toutes ont ramené le cœur de la réflexion sur le développement économique et l’impact de celui-ci sur les ressources disponibles nécessaires à la durabilité des sociétés (je rajouterai : de consommation…). C’est dire que le temps reste aujourd’hui largement le moteur de la réflexion et que la notion d’espace (géographique), qui doit infléchir cette réflexion en direction d’un monde partagé de manière plus équitable, mobilise peu la classe des décideurs. L’« humanité durable » a quelques soucis à se faire semble-t-il puisque la tendance est de nous faire croire que nous ne parlons que de la capacité d'un système à maintenir un niveau de performance bien défini dans le temps et, si nécessaire, à élever ce niveau grâce à ses connexions avec d'autres systèmes (exemple : mode d’acquisition de connaissances) sans diminuer son potentiel à long terme. Le but du développement durable serait de minimiser la probabilité que des systèmes dynamiques naturels ou artificiels dépassent les points de basculement ou de rupture, lorsqu'ils sont exposés à des perturbations

Notons que dans « systèmes » peu entendent « sociétés humaines ».

Ce que le citoyen de base, que je suis, entend par « développement durable » est la notion qui définit le besoin de transition et de changement dont a besoin notre planète et ses habitants pour vivre dans un monde plus équitable, en bonne santé et en respectant l’environnement.

Quand nous parlons d’environnement - ici - nous faisons référence à notre environnement naturel, celui qui permet la survie d’Homo sapiens sapiens, car à l’échelle des temps géologiques, quel que soit le niveau de dégradation de l’environnement qui pourrait être induit par l’homme, la nature, le modèle Gaïa de Lovelock (l’ensemble des êtres vivants sur la planète constituerait une sorte de « super organisme» susceptible d’autorégulation - au profit de l'ensemble de l'écosphère  - vers la stabilité), finirait par retrouver son équilibre après la disparition de notre espèce (et bien sûr d’autres). La tradition des Lumières qui fait prévaloir la croyance fondamentale que le but de la nature est de pourvoir aux besoins des gens doit sans doute être revisitée… Certains, comme Jacques Grinevald (Biosphère-Gaïa) ne s’en sont pas privé ce qui leur permet aussi de secouer un peu le darwinisme orthodoxe qui ne reconnait pas dans la Vie une relation à l’environnement…. Mais ceci devrait faire l’objet d’une autre planche car c’est une nouvelle philosophie des lumières dont nous parlons.

Mais comment le développement durable pourrait-il nuire au développement de l’humanité (cette possibilité est suggérée par la question) ? (Au fait, parle-ton d’humanité ou d’Humanité ?)

De quel développement parlerait-on s’il impliquait l’incapacité pour les générations futures de le maintenir ? Ou inversement, existerait-il des formes de développements qui ne soient pas durables; et si oui, pourrait-on encore parler de développement ? Sans doute non.

De là, on est en droit de se dire que le développement durable ne remet pas en cause le développement de l’humanité, mais qu’il le détermine (en partie, pas nécessairement la plus importante d’ailleurs). Il le détermine sur la base d’une perception – visionnaire – des futurs besoins d’une société humaine, besoins dont l’expression sera forcément impactée par la vision de départ des fractions dirigeantes des sociétés et par le niveau d’appropriation et de réactivité des citoyens (du monde).

C’est donc un cercle, qui pourrait ne pas être très vertueux, qui impose une vision prospective continue et surtout partagée. Ce sont les faiblesses dans la construction de cette vision, c'est-à-dire dans une interprétation erronée des déterminants du développement et de leur importance relative dans le temps, et dans l’espace (dimension si souvent omise), qui constituent, avec l’aplasie intellectuelle des masses, le risque majeur. Quels sont ces déterminants ?

Trois systèmes interconnectés sont à considérer (positionnement matérialiste strict mais référence très partagée):

  • l’environnement  (dans ses trois fonctions de base : alimenter en ressources, recevoir les déchets et fournir des services utilitaires). Cette composante écologique du développement durable est complexe car elle est très connectée à la croissance économique même si le degré de dépendance à la croissance est assez controversé (surtout dans certaines économies « développées »).
  • la société (la composante humaine qui doit être la base de l’équité sociale mondiale) : l’éducation, la formation, l’aide publique à l’environnement, la santé, la lutte contre la pauvreté, la démographie … et sa pluralité
  • l’économie, avec son cortège de vices et de vertus : croissance, immédiateté, recherche d’efficacité, mondialisation

qui forment une triade éco-sociale inventée par des super-systèmes complexes (expertise cosmico-politique). Le développement durable de la triade s’applique à chacun des trois sous-systèmes malgré les intérêts divergents des différents acteurs au sein de chacun. Les dynamiques propres à chacune de ces composantes (de très lente pour l’environnement à très rapide pour l’économie) rendent l’équation encore plus complexe.

Si toutes les sociétés humaines, dans tous les pays, fonctionnaient de la même manière, avec les mêmes ressources, la triade resterait à être tenue de fournir des solutions d’équilibre et elle y arriverait sans doute. Mais il y a autant de triades que de nations, de peuples. Et là la question se corse car il n’y a pas aujourd’hui qu’un seul modèle de développement durable alors que nous recherchons finalement une sorte de mondialisation équitable.

Il n’y aurait pas de déterminisme dans l’évolution des sociétés humaines, seuls les choix politiques compteraient (pour l’exercice j’oublie Dawkins et la transmission génétique de l’altruisme). Des choix fait par des dirigeants qui ont du mal, parce que le pouvoir et sa permanence sont trop souvent moteurs, à proposer des changements qui tendraient vers une société « plus sobre » pour relever les enjeux. Et puis l’économie, avec son arsenal technologique, reste le facteur dominant dans une dynamique spirale frénétique qui éloigne l’homme productif de l’homme sensible, l’humanité de l’humanisme, condamne l’équité en creusant inlassablement le fossé toujours plus profond entre les sociétés du monde.

Et comme la majorité des membres des sociétés actuelles considère que l’accumulation de richesses (dont le pouvoir) et l’entrée dans un «paradis de la consommation»  est quasiment le sens de la vie, la probabilité de voir se développer l’arsenal nécessaire de décision intelligentes pouvant favoriser l’émergence d’une sorte de globalisation ou mondialisation de l’humanisme apparait de plus en plus faible. Et ce n’est pas le constat de l’existence d’une propension des sociétés riches (économiquement développées ou surdéveloppées) à passer, timidement, des valeurs matérielles aux valeurs post-matérielles, qui va changer radicalement l’analyse sur le long terme.

Regardons-nous. Les valeurs de la culture et de notre civilisation découlent de l'héritage du judaïsme et du christianisme, qui ont trouvé une importance éthique fondamentale dans les dogmes religieux (mais aussi le matérialisme forcené). Les temps modernes, cependant, apportent de nouveaux défis (nous en sommes conscients, ce qui n’est déjà pas mal, même si on peut avoir du mal à en saisir la portée) et il n’est pas facile de faire la distinction entre ce qui est bon (ou ce qui est encore acceptable) et ce qui ne l’est pas; par exemple, l'ingénierie génétique, l'expérimentation sur l'homme, la pollution de l'environnement et la démographie dérégulée. Quand en plus les droits de l’homme sont encore bafoués dans une indifférence quasi-totale, on peut en effet s’interroger sur l’utopie que constituerait l’émergence d’une société planétaire égalitaire. Egalitaire et solidaire car ce sont les conditions essentielles du développement de l’humanité.

« Les  pays et communautés les plus pauvres endurent de manière disproportionnée les effets néfastes de l’accroissement de la demande mondiale pour les ressources naturelles, tandis que les nations industrialisées jouissent de la plupart des bénéfices. Les générations futures seront confrontées à une raréfaction des ressources et à une dégradation de l’environnement naturel et sociétal, dont elles ne sont pas responsables, qui entraîneront conflits et insécurité. Le nombre croissant de populations urbaines pauvres qui vivront dans les villes demain rend la recherche de voies durables et équitables de développement encore plus pressante »

Evidemment, la réalité peut parfois rejoindre l’utopie par la réaction violente. Mais au vu des équilibres – ou plutôt des déséquilibres -  actuels, le niveau de violence requis risque d’être particulièrement destructeur.

De brillants eco-politologues nous proposent d'accepter la réflexion sur la résilience comme base pour fixer des objectifs de durabilité et les atteindre en préservant  l'identité et l'intégrité du système constitué par les sociétés humaines et d’en gérer la dynamique.

La résilience s'exprime, selon eux, par la capacité des systèmes naturels ou créés par l'homme à répondre dynamiquement aux changements des conditions ambiantes dans le but de conserver leur fonction, leur structure et leurs rétroactions inhérentes. Pour gérer ces changements et les perturbations qui y sont associées, une séquence répétitive de processus (également appelée cycle adaptatif) doit être exécutée. Dans les écosystèmes, ces cycles sont autorégulés (pas au sens Gaïa) et caractérisés par le recyclage des matériaux et de l'énergie. Dans les systèmes à prédominance humaine, c’est ma perception, les cycles adaptatifs sont des cycles récurrents empruntés à la gestion adaptative des entreprises (évaluation, feed-back…). Il y a encore trop « d’économie » ici (au sens large du terme) et donc trop de risque de voir des intérêts individuels (ou de petits groupe, parfois puissants) pour que la résilience soit considérée comme une méthode prometteuse pour atteindre des objectifs de durabilité, car la définition même des objectifs initiaux sera partiale.

Alors ?

Et bien alors vivons notre utopie. Disons que nous devons nous efforcer d’apporter un changement substantiel à nos valeurs et à nos modes de vie si nous voulons que les hommes, à l'avenir, aient, tous,  la chance de vivre leur vie avec dignité, qualité, créativité et avec plus d’égalité. Nous devons croire, et espérer que nous pouvons peser sur la relation de l'humanité avec la nature et de l’humanité avec l’Humanité. Un exercice difficile et sans doute pas indolore car nous avons encore «faim» d’un niveau de vie matériel plus élevé. Nous sommes devenus la nouvelle (en perception) «force géologique» sur Terre avec la capacité d’épuiser les ressources non renouvelables ressources et détruire les ressources renouvelables de la biosphère.

Mais nous le savons, alors nous cultiverons la solidarité entre les pays, entre les peuples, entre les générations, et entre les membres d’une société, nous respecterons des principes de précaution, nous cultiverons la participation de chacun, quels que soient sa profession ou son statut social et exigerons la responsabilité de chacun. Croyons peut-être aussi que nous serons aidés dans cette tâche, pour aller plus loin que le simple recul d’une échéance. Aidés par notre ADN (pseudogènes favorisant l’altruisme -  R. Dawkins[1]), l’épigénétique… mais là aussi il y aurait tant à dire.

Mais ne nous leurrons pas, Gaïa aura le dernier mot et le développement (les vrais pessimistes entendraient survie) de l’humanité ne devra rien aux mantras sur le développement durable

J’ai dit

Novembre 2018

 

 

[1] «La véritable fonction d’utilité de la vie, ce vers quoi tout tend dans la nature, c’est la survie de l’ADN. Les différentes espèces ne sont que des artifices mis au point par les gènes pour se reproduire»,  R. Dawkins in Le gène égoïste

 

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