PENSER ET REFLECHIR

12 Avril 2025 , Rédigé par D..K, C.A., P.A. Publié dans #Planches pour padawans

Planchette pour un déjeuner le jour de la Saint Nicolas

Penser et réfléchir sont des processus mentaux ou cognitifs essentiels qui nous permettent, au final, d'analyser des informations, de résoudre des problèmes et de prendre des décisions. Les deux mots nous paraissent interchangeables dans de nombreux contextes, et pourtant….

 

Penser

"Penser" désigne l'activité mentale qui consiste à générer des idées, des concepts et des représentations mentales. Cela inclut divers processus tels que la mémorisation, la création ou la prise de conscience. Elle est libre, le plus souvent abstraite et intime. Rien n’est d’ailleurs plus intime à l’homme que sa pensée. Penser implique souvent de traiter – ou de trier - des idées, des concepts ou des sensations. Elle est plus spontanée, intuitive, voire involontaire, incontrôlée. « On pense comme respire » et il est quasiment impossible de ne penser à rien. C’est là toute la vitalité de l’esprit. Une pensée est stimulée soit par un élément extérieur (perception par les sens) ou, en rebond, par une autre pensée qui l’a précédée. Les pensées peuvent s’enchainer sans suite logique, simplement parce que l’une amène à l’autre. Nous ne prêtons que rarement attention aux déterminants de cette fonction. « Je pense donc je suis » (Descartes), mais je suis seul dans ma tête finalement… avec mes seules émotions. Je rentre en moi même et mets en œuvre ma conscience tel un miroir qui permet de se voir tel qu’on est et c’est ce même miroir qui renvoie à la réflexion quant à la réalité ce que j’y ai vu.

C’est un processus général d'activité mentale pas toujours contrôlée en effet car elle a une forte charge émotionnelle. C’est la pensée qui établit les prémisses d’une meilleure compréhension des choses, donc un préalable à la réflexion. Elle peut aussi être un produit de la réflexion lorsqu’au lien de produire une action, la réflexion nous amène au jugement (éduqué… voir plus bas). Quand la pensée devient pensée critique, au sens des philosophes, elle devient réflexive. Mais si c’est la réflexion qui pose les bases du jugement, c’est bien la pensée qui en permet la suspension et le questionnement.

La pensée, ou plutôt notre façon de penser, est influencée par notre environnement (souvent involontaire) mais aussi par notre interaction avec la culture de l’autre ou encore la lecture par exemple. En conséquence nous développons un langage intérieur qui  exprimera, pour nos « oreilles internes »  nos pensées vraies ou fausses, sincères ou inventées. Il n’est rien de pire que d’avoir de mauvaises pensées. Il serait aussi terrifiant de ne pas en avoir.

 

Réfléchir ou la pensée réflexive

On peut aussi parler de pensée réflexive, c'est-à-dire une activité par laquelle une pensée fait retour sur elle-même et se saisit ou s’aperçoit comme telle.

Réfléchir peut être considéré comme un examen plus approfondi de ses pensées, souvent dans le but de comprendre ou de tirer des conclusions. Cela peut inclure l'examen des causes et des conséquences, la comparaison de différentes options, le fait de  juger, de justifier un doute et la prise de décisions éclairées. La réflexion est construite et contrainte ou orientée. C’est un acte volontaire.  

Nous pourrions plagier Descartes « Je réfléchis, donc je pense » ou « Je réfléchis, donc je suis dans un monde sensible (je ne suis plus seul dans ma tête)». La réflexion nous relie au monde par l’organisation des pensées. Une pensée peu déclencher la réflexion, mais cela peut aussi être un élément extérieur. Par contre la réflexion a besoin de la pensée pour articuler sa fonction. La capacité de penser est l’organe, alors que la réflexion est la fonction principale.

Réfléchir, ce n’est pas simplement avoir des idées, ce n’est pas simplement produire des représentations plus ou moins en rapport avec le réel que nous tentons de rendre lisible. Il y a quelque chose de plus dans la réflexion, de plus profond et de plus rigoureux. Elle contient le raisonnement et la logique, analyse les émotions éprouvées. Ce qui nous fait dire qu’il est important de réfléchir avant de parler avant d’agir cela incite à la prudence. La chronologie serait de réfléchir avant pendant et après l’action. Il n’y a pas d’action sans réflexion. Le proverbe dit « tourne sept fois ta langue dans ta bouche » et cette sagesse n’est pas absente de la méthode maçonnique : en mettant les F\F\ dans une position d’attente de leur tour de parole, la triangulation de la parole temporise, écarte toute spontanéité et contribue à la maturation de la réflexion.

Dans l’idée de réflexion, il y a l’idée, dans tous les cas,  d’un retour sur soi, d’une reprise et d’une ressaisie de la pensée par elle-même. De même que le miroir lorsqu’il réfléchit notre image, nous renvoie à nous-mêmes notre propre apparence, l’esprit qui réfléchit se retourne sur lui-même pour examiner ses idées et s’interroge sur le bien-fondé de ce qui constitue ses jugements, ses convictions, ses certitudes. La réflexion répond donc au « connais-toi toi-même » socratique. Se connaître soi-même signifie d’abord pour les anciens Grecs connaître sa place dans le cosmos, c’est-à-dire savoir où l’on se situe dans une nature ordonnée et hiérarchisée mais « Connais-toi toi-même » veut également dire pour Socrate : efforce-toi de bien connaître ce que tu penses, interroge-toi pour savoir pourquoi.

Dans réfléchir, il y a toujours une idée d'identification de l'émetteur et du récepteur, du sujet et de l'objet. Oui, car si la pensée, dans tous les cas est un processus propre à soi, intérieur (au sens socratique), la réflexion peut prendre des formes où, au-delà de l’échange avec soi-même,  l’échange avec un ou des tiers peut complètement faire partie du processus. Oui, car la réflexivité est la possibilité pour le penseur d’examiner les idées qu’il reçoit, qu’il emprunte ou qu’il s’approprie, et de les dépouiller ainsi de leurs préjugés. Une réflexivité qui ne serait pas en même temps une critique de soi serait seulement une introspection psychologique ou une revue du “monde intérieur”. 

 

Un mot sur des « produits » particuliers du couple pensée-réflexion

Le jugement

La réflexion est donc la condition indispensable à toute remise en question, de soi, du contexte, des autres. Elle dirige vers l’évaluation ou le jugement.  Elle dépouille la pensée de ses préjugés, ce qui est proprement philosopher. Mais si c’est bien la réflexion qui pose les bases du jugement, c’est la pensée seule qui peut produire le jugement éclairé, la réflexion étant juste la mécanique de production du jugement par la pensée. C’est aussi la pensée qui en permet la suspension, donc le recul et la réserve… occasion de nouvelles réflexions…. Peut-être du pardon aussi, après le jugement. Car pour pardonner, il faut réfléchir, ce qui au final nous rend capable de respect et de compassions et nous permet de passer du moi au nous. Le pardon étant la reconnaissance fraternelle de l’erreur, la sienne, ou celle de l’autre. C’est un impératif tant moral que politique. Il est alimenté par me couple pensée/réflexion

L’imagination et la créativité

Voilà un produit plus strictement lié à la pensée. En matière de créativité, la réflexion relève plus de la réalisation de la création (outils, techniques, chronologie) que du processus créatif stricto sensu. Comme la pensée, l’imagination et la créativité qu’elle peut induire sont des processus des plus intimes. Quand Rodin crée son penseur (en train de penser à qui à quoi) mais tous les créateurs qui veulent représenter un homme pensant n’adoptent pas la pose exprimée par Rodin.

La liberté dans cet espace y est totale. L’imagination créatrice n’a pas de limite dans la manière de s’exprimer. A haute voix, en fermant les yeux, d’autres écrivent, dessinent, sculptent ou ont simplement besoin de solitude (création purement mentale). L’imagination nous aide à définir et à organiser nos expériences, à apprendre à réfléchir et à créer. En philosophie, penser c’est être pensant (la certitude que je peux atteindre l’objet de ma pensée) et non pensif (l’expression du doute).. La création nait de la pensée, c’est pour cela qu’elle ne se raisonne pas, l’art, le beau ne se raisonnent pas, ils ne génèrent pas le doute.

Je suis le sujet qui pense et qui réfléchit.  De par ce sentiment je sais que j’existe, cela m’aide à créer et cette création devient mon choix. Bachelard pense que les images constituent l’instance première de la pensée. L’imagination est le processus par lequel les images sont créées animées et peuvent être sources de joie, de bien être, d’élan vers une meilleure version de soi-même. C’est un processus actif qui me permet d’utiliser mon esprit pour justifier des idées, mes idées. Elle m’aide à définir et organiser mes expériences et à créer. Serge Carfantan dit que nos réflexions façonnent nos expériences et nos résultats dans la vie. J’aime bien penser, cela me permet d’être rêveuse, d’orienter mes idées et les façonner à ma manière pour faire preuve d’imagination, d’inventivité. Tandis que réfléchir c’est travailler c’est tout cela que nous tentons de faire et de trouver en maçonnerie au travers de la symbolique des rituels. Dans la symbolique au 3e degré la parole est considérée comme perdue, parce que, selon la légende maître Hiram a remporté son secret dans la tombe. La recherche de ce qui est perdu, la parole, devient alors la recherche de l’être. Le maître est alors capable de lire et d’écrire, et dès lors de penser et réfléchir le maître perdu se retrouverait il au centre du cercle ? Entre l’équerre et le compas ? En réfléchissant, Oui. Et le je/il alors sous les symboles du compas du cercle et du volume.

L’apprentissage

La pensée réflexive nous permet de développer des compétences d’ordre supérieur : en nous permettant de relier de nouvelles connaissances (savoirs) à celles déjà possédées, de penser en termes abstraits et conceptuels, en nous amenant à appliquer des stratégies de mise en œuvre de l’action et en nous obligeant à comprendre ces stratégies

 

Pour finir, brièvement 

Nous sommes doués de conscience. C’est la conscience qui permet la pensée  comme la réflexion et comme le passage de l’une à l’autre. Utilisons-la et faisons en usage si l’on veut vivre. On ne peut vivre (être) sans penser L’homme doit penser : penser c’est exister et exister c’est penser C’est une clé pour trouver l’harmonie avec soi-même point Je ne peux me contenter d’exister sans réfléchir. Cogito ergo sum.

 

Nous avons dit

Lire la suite

GLOIRE AU TRAVAIL

31 Août 2019 , Rédigé par Olivier M., Philippe A. Publié dans #Planches au deuxième grade

« Gloire au travail ». Dernier cartouche proposé à l’apprenti compagnon lors de son augmentation de salaire. Sa portée semble si évidente dans le contexte (du travail en loge) qu’on cesse très vite de s’interroger sur la pertinence de glorifier ce travail.

Mais, je me pose la question: le travail, avant de m’interroger sur son éventuelle glorification, c’est quoi ?

Si je pars sur une base scientifique (ma propension naturelle) je me dis que le travail d'une force (qui peut être un homme) est l'énergie (l’effort)  fournie par cette force lorsque son point d'application se déplace (ou plus généralement pour créer quelque chose : mouvement, objet, art, autre être humain… la maïeutique etc…). La science rejoint donc assez bien la philosophie : le travail est précurseur de la création et de la transformation. Donc de la production de valeur. A priori cela semble honorable. Cela inclus le travail profane, boulot alimentaire ou métier exercé dans l’exaltation, générateur, selon les cas, de grandissement spirituel, de frustrations, de reconnaissance. En outre, le travail est avec quelques autres occupations humaines (comme le rire), le propre de l’homme. Les animaux ne travaillent pas, ils obéissent à leur instinct. L‘homme est conscient et volontaire : il imagine ce qu’il veut créer et développe ses capacités de penser.  Il se construit. Et il construit sans doute un peu l’autre dans la mesure où le travail est une activité à vocation fondamentalement sociale.

D’ailleurs pour Henri Wallon (1879-1962), travailler c’est « contribuer par des services particuliers à l’existence de tous, afin d’assurer la sienne propre ». Ceci était sans doute encore plus vrai dans des périodes plus reculées de l’histoire où le travail se concevait parce qu’il fallait compenser la disproportion entre les besoins d’un groupe d’humains et les ressources naturelles dont il disposait. A y penser, cette disproportion persiste, ou se redécouvre, ailleurs… mais c’est un autre débat

Au début du XIXe siècle, une autre conception du travail se fait jour : le travail est désormais défini comme une liberté créatrice, "l'essence de l'homme"…. Honorable, mais il me semble que les Lumières s’estompent un peu… ?

En plus de l’honorabilité il faudra quand même un peu creuser pour savoir si on peut aller jusqu’à glorifier… Car le travail peut être contrainte, asservissement, voire, pour Nietzsche, constituer « la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulière

Sévère…. Mais alimenté par notre besoin exagéré d’action - le travail est une forme d’action à laquelle nous tendons à donner  une valeur éminente par lui-même et à l’exalter pour ce qu’il constituerait un devoir pour l’homme digne qui nous amène dans une sphère très « économique » où la contemplation et l’introspection n’ont pas toujours leur place. A tort d’ailleurs car ces deux éléments mettent en quelque sorte de l’ordre et du discernement dans l’action.

Mais puisque je me suis mis dans une posture qui voudrait démontrer que le travail peut-être a priori glorifié  je vais encore éliminer des formes délétères de considérations glorifiantes du travail :

« Arbeit macht frei »…  le travail libérateur prôné par les nazis, mouvance reprise  par Vichy avec  Travail, Famille, Patrie. Le mensonge, le reniement de la liberté individuelle, la dictature de l’opératif contraint. C’est un cas extrême mais il a existé, et il existe encore. Ailleurs et loin il est vrai….

Puis les 30 glorieuses : l’individu reprend sa place au centre d’une mécanique de construction économique mais avec des valeurs exacerbées de productivité et d’efficience mais qui pourraient donner raison à Nietzsche….

 

 

Et pourtant, car le travail stimule notre intelligence et nos perceptions, il semble que nous puissions y puiser notre humanité pour peu que l’on sache distinguer, derrière la conception moderne du travail, le droit inaliénable à l’oisiveté et à la contemplation

 

Il convient sans doute maintenant de distinguer le travail en tant que devoir moral naturel de l‘Homme du travail rituel en loge. Du travail spéculatif (je rappelle la définition du verbe spéculer  en philosophie : méditer… On est loin de la recherche de profit matériel…).

En loge, le travail cesse d’être une lutte, une charge ou un asservissement. Il est librement consenti alors même que son premier « produit », la vérité, est reconnu inatteignable. Mais il est un autre « produit ». Un produit qui est aussi carburant de la pensée : la liberté. Cette capacité que nous développons à nous diriger librement vers l’infini d’un objectif indéfinissable nous offre des paliers successifs de spiritualité et participe à la réalisation de soi et  à l’épanouissement des autres Il est certain que le travail en usine ou au bureau n’offre pas nécessairement les mêmes perspectives de grandissement et d’accomplissement….

J’ai lu sur le blog « Le Chemin » : « le Travail en Loge n’est que l’aboutissement du travail réalisé en dehors de la Loge pour le préparer. Il nécessite un sérieux effort personnel en amont, sans lequel la fréquentation de la Loge ne présenterait que peu d’intérêt ». On me propose ici un flux orienté extérieur-intérieur qui m’interpelle : j’avais pourtant la sensation que c’est mon action dans la cité qui était dépendante de la capacité développée en loge à me remettre en question pour apurer mon jugement ou mes perceptions, mon rapport à l’autre. Au mieux, ce flux est bidirectionnel. D’ailleurs c’est ce flux extérieur-intérieur qui est le plus souvent responsable de la dilatation des métaux en loge…

Je reste à penser que travailler à l’amélioration de la société est envisageable parce que nous travaillons – en loge – à l’amélioration de l’homme. La loge est un lieu privilégié et exclusif pour ce faire. L’autre flux correspond à un apport d’expérience qui peut enrichir les échanges… ou les empoisonner. D’où d’ailleurs ma faible propension pour les travaux sociétaux purs, que je peux effectuer en dehors du temple, et uniquement dans les domaines où je suis compétent. De tels travaux en loge, même s’ils sont une occasion pour des SS\ et des FF\ de conjuguer leurs idées, ce qui est honorable (mais pas nécessairement glorifiable) sont rarement conclusifs en raison de la « technicité » des sujets et donc relativement stériles. Si la F\M\ influence, ou nourrit, la réflexion politique, ce n’est sans doute pas au niveau d’un atelier.

Le travail spéculatif sur nous même, par le truchement du symbolisme dont il faut en  permanence affiner la compréhension, relève d’une alchimie spirituelle.  Ce travail-là, a pour seul produit dynamique la quintessence, celui qui nous hisse le long du fil à plomb et qui en même temps nous transporte sur le plan intérieur. L’esprit ne domine pas la matière, il s’en détache mais ne l’ignore pas. Notre travail est là.

Alors, gloire au travail ? Glorifier le travail ? Le travail, dans tous ses aspects est éminemment honorable, car l’effort requis, quels qu’en soient les moteurs ou stimuli, et le travail bien fait  doivent être honorés. Mais le travail spéculatif, celui qui permet à toutes les autres formes d’effort de s’exprimer dans  la sagesse, offre un éclat unique, un rayonnement qui fait sa gloire, c’est à dire sa visibilité et sa puissance d’impact sur l’Homme unanimement et positivement reconnue par ceux qui le pratiquent et ressenti par ceux qui ignorent cet effort fourni par nous.

Lire la suite

« AU COMMENCEMENT ETAIT LE VERBE ». IL Y EUT LA PAROLE, IL NE RESTE QUE DES MOTS

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A., Alain V. Publié dans #Planches pour padawans

 

Prenons un instant au mot ces mots, et, sans rester au pied de la lettre, relisons tout cela de manière globale. Il ne semble pas question de nous faire discourir sur la signification ou l’interprétation de l’évangile ou d’une une notion théo-ontologique … l’idée ici étant de plus rassembler des pensées éparses mais utile dans la construction des sociétés humaines par la mécanique de la cristallisation et de la perversion éventuelle du langage.

Dans cette proposition, a priori, on nous propose de passer de la fonction génératrice du verbe au langage puis au potentiel destructeur ou mémoriel du mot, c'est-à-dire à la perversion éthique du verbe. Elle semble en effet exprimer un sentiment de perte à travers la nostalgie d'une origine idéalisée. Elle nous donne à penser que le verbe serait supérieur à la parole elle-même supérieure aux mots. Le mot qui apparait comme la forme tangible du verbe, parlée ou écrite. Avec toutes les dépravations ou délices qu’il peut porter (fruits de l’utilisation du langage par l’homme imparfait, créatif, violent, blessant, charmant….)

On nous propose donc un voyage et une histoire. « Au commencement (Ἐν ἀρχῇ) était le verbe ». Le prologue du 4e Évangile celui de Saint-Jean dépasse la question d’une croyance quelconque pour nous offrir une histoire du commencement de l’Univers dans une version ésotérique et métaphysique. En cela, même l’agnostique le plus véhément peut y trouver matière à un questionnement existentiel au plan humain et un apport à sa recherche de vérité au plan métaphysique sans nécessairement s’immerger dans la cosmogonie biblique. Ce travail n’implique aucun part pris…. A la condition toutefois qu’il isole la fonction « commencement » de l’archè de sa fonction « commandement » (commandement de la foi…).

Et puis, avec un peu de recul, au vu des différences existant entre les diverses traductions de ce texte (rappelons qu’il existe plusieurs versions de la Bible, du fait d’une évolution entre traductions des textes en araméen, hébreu et grec de la Bible, depuis deux siècle) on peut s’interroger sur le côté extrêmement relatif de l’œcuménisme du message contenu : la variété possible des interprétations en n’en entache-elle pas l’universalité ?  Du même coup, l’agnostique peut justifier son positionnement d’autant que l’hyperbolicité du doute sera toujours, pour lui, plus forte que le support métaphysique proposé dans ce texte.

Le mot-clé ici, c’est le mot. Mais soyons prudents. Les sujets qui parlent de « mots » sont souvent trompeurs. Ils ciblent une fraction du sens de « mot », mais jamais toute son étendue. En général, ils instrumentalisent le terme pour faire parler de thèmes plus ou moins proches. Ils s’appuient sur la dimension courante et commune du terme pour appeler des notions philosophiques plus précises. Le mot n’est-il donc pas déjà, ici, pour nous, outil et non plus expression d’un sens ?

Le raccourci proposé, qui nous évite le passage par la lumière (Fiat Lux), la nuit et le jour (qui peut emmener fort loin aussi les F\M\), nous donne une indication de l’intention dans le questionnement. Ceci étant dit, comme les mots, la lumière fut et est encore.

Il est probable que la parole et la lumière soient les deux faces d’une même pièce, entraînant chez l’initié, la vue au-delà des apparences visuelles et l’audition au-delà de l’épellation des mots. La parole est un médiateur accessible à l’homme, pas la lumière qui reste du domaine surhumain.

On ne nous propose donc pas de gloser sur  une notion ontologique qui ne se marierait qu’imparfaitement avec l’essentiel des voies du G\O\D\F\ au R\F\ mais bien sur la mécanique de la cristallisation et de la perversion éventuelle du langage.

 

Quels sont les rapports entre la Parole et le Verbe ?

L'utilisation du mot Verbe ou Logos dans l’Évangile de Saint Jean est à l'origine d'un grand malentendu. Ce malentendu porte sur la différence à opérer entre le Verbe - le Logos, de la pensée grecque - et la parole parlée. Le verbe n'est pas la parole parlée. Les deux mots désignent deux choses différentes. En utilisant le mot verbe pour désigner la parole parlée on entretient donc une ambiguïté. La parole parlée se situe à l'intérieur de la relation interpersonnelle tandis que le verbe se situe à l'extérieur de cette relation.

Le verbe nomme les choses. La parole les dit. La parole s’appuie sur le système d’une langue pour communiquer et les mots en sont les outils fonctionnels. Donc ces termes ne peuvent être comparés. Ils sont séquentiellement constitutifs d'un système inné : le langage

Le Logos recouperait donc deux notions ayant une seule et même origine. Dans un cas la traduction latine admet le féminin (la parole) dans l’autre le grec n’admet que le masculin (le verbe). Il peut apparaître que le Verbe et la Parole appartiennent à deux niveaux d’éveils différents. D’un niveau Divin pour le premier et d’un niveau Humain pour le second. Le Verbe représenterait l’intention divine et la Parole sa mise en œuvre effective. Le Verbe n’est pas l’ombre de la parole. Autrement dit il n’y aurait pas de manifestation de l’intention divine (ou de la dictature des forces et des éléments) sans la médiation de la parole au plan humain. La parole est une voie d’expression compréhensible de l’homme, elle est une modalité d’expression typique de l’homme qui ne fait que traduire le principe supérieur à celui-ci.

Il existe donc un lien naturel et hiérarchique entre Verbe et parole : le Verbe est donc une parole en action au plan ontologique, la Parole serait alors la traduction efficace du Verbe au plan humain.

Une autre expression de la différence entre verbe et parole parlée est donnée par la différence entre la lettre et le mot. L'exégèse commune se fait sur la base du mot. L’exégèse juive se fait sur celle des lettres. Pour la pensée juive la lettre pour l'écriture et le son pour la parole sont la base de la signification car ils signifient l'exception personnelle.   

Ces  différences dans les traductions ou les cadres de références,  qui penchent soit du coté humain soit du coté divin inaccessible au premier se retrouvent en franc-maçonnerie. La parole perdue du franc-maçon souligne notre éloignement avec la tradition primordiale suite à la chute. Notre travail consiste donc à tenter de la retrouver en rassemblant ce qui est épars. La quête spirituelle du maçon serait donc directement liée à cette fameuse parole originelle.

En franc-maçonnerie la recherche de la centralité universelle par l’analogie nous donne l’établissement du fameux Axis Mundi qui relie tous les centres par le jeu des correspondances (ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, selon Hermès Trismégiste), donc le Logos trouve sa source dans un centre suprême. La faculté de l’initié est de révéler la lecture du centre de chaque chose comme de lui-même au niveau microcosmique et macrocosmique.

Il existe donc bien un lien naturel et hiérarchique entre Verbe et parole : le Verbe est donc une parole en action au plan ontologique, la Parole en serait alors la traduction au plan humain.

Et puis surtout si le verbe est donné, la parole, elle, est prise mais perd son sens au moment où elle s’exprime. Dans la sphère démocratique, le peuple perd sans doute sa capacité d’émancipation dès qu’il s’est exprimé.

 

La parole

Il est courant de définir la parole comme l'instrument par lequel l'homme exprime ses pensées. On peut ajouter qu'elle exprime non seulement des pensées, mais encore des sensations et des sentiments, conformément à la division ternaire de l’homme (esprit, âme, corps). Le but de la parole est de propager au dehors une impression intérieure, de faire partager une conviction, d'insuffler un enthousiasme, en somme, d'imprimer à la matière un ébranlement spécial, dont les modalités soient les signes sensibles de notre émotion intime. En tout cas de transmettre, de signifier et de faire comprendre.

Mais comment s’établit la compréhension ? La transmission voulue par la parole (parlée ou écrite) ?

On ne peut développer cette question sans évoquer brièvement le thème de l’herméneutique philosophique.

L’herméneutique est une discipline qui se définie traditionnellement comme l’art de comprendre, c'est-à-dire comme le savoir permettant de déchiffrer le sens ou d’interpréter un texte. Aristote fera de l’herméneutique, la langue qui doit rendre en mots, la pensée des hommes. Avec Heidegger l’herméneutique connaîtra une nouvelle révolution : la compréhension n’est plus limitée aux textes, c’est l’affaire de toute existence humaine. La compréhension n’est plus un outil dont l’homme dispose, mais la structure même de l’homme.

Pour Gadamer, moins radical,  la compréhension est l’attitude générale propre à l’existence humaine, mais cette attitude doit être fondée dans l’histoire et le langage. Or, si toute compréhension repose sur notre usage du langage, Gadamer confère alors à l’herméneutique un fondement ontologique, c'est-à-dire une base, une preuve, dans le domaine de ce qui est, de ce qui existe, car c’est notre langage qui nomme les choses. Il montrera pourquoi notre compréhension du monde repose en premier lieu sur le langage. Le langage joue le rôle de structure de compréhension.  Pour lui, l’expérience effective de la pensée est précisément celle de la parole, puisqu’elle se déploie dans le champ de la langue. Cette expérience de la pensée, actualise sur le mode du dialogue, la structure à préalable qui est celle de la question et de la réponse.

L’homme parle parce qu’il a des idées et que parler, c’est toujours, peu ou prou, dire l’idée que l’on a derrière la tête.  Etre debout et parler, toute la dignité de l’homme est résumée dans cette double attitude. 

 « Il ne convient pas que les bons se taisent » Ennius.

L’homme parle pour dire la vérité. « Le Verbe (la parole dans ce cas) a pour origine le vrai » Saint Augustin. 

Dès les premiers temps du monde, quand l’homme a commencé à s’organiser en sociétés, la langue à induit des imaginaires puissants, parce que la langue est le territoire le plus immédiat de la parole.  Or, la parole n’est pas qu’un simple moyen de communication, de constat ou de jugement. Que l’on songe à la promesse, au serment, à la déclaration d’amour ou de guerre, la parole fait advenir quelque chose qui n’était pas avant elle et qui, tôt ou tard, porte un risque, une audace, une transgression bref, une éthique. 

La valeur de la parole écrite ou orale (dite, proférée, hurlée, susurrée...),, contient des caractéristiques, qui la rendent apte à proclamer une vérité et à défendre des valeurs humanistes qui lui garantissent sa qualité éthique. La parole éthique doit être le reflet de la pensée : chargée de faire la transition entre les deux modes de l’existence humaine, la matière et l’esprit, elle relie l’action et l’idéologie qui la sous-tend. L’action, permet à l’idéologie de s’élaborer et en contre partie, la pensée inspire les actes et vérifie qu’ils obéissent à ses principes. La parole est capable d’agir directement dans l’histoire des hommes.  Elle influe sur les hommes et au-delà, sur les événements, elle peut réconcilier idéal et réalité.

Le Verbe arrache l’homme à sa condition humaine, il transforme un destin subi en destin dominé, une fois doté d’un sens. 

Aujourd’hui la Parole se retrouve sur la Toile, ce qui la rend à la fois plus ouverte, plus rapide et plus universelle, plus meurtrière aussi.

 

Les mots, qui restent…. Qui blessent ou apaisent

Qu’est ce qu’un mot ? Dans la langue, tout élément ou presque peut être dit « mot ». Les noms ? Ce sont des mots. Les verbes ? Encore des mots. Les adjectifs ? De même. Les adverbes et les prépositions ? Ce sont des mots aussi. Le terme « mot » regroupe un ensemble vaste et hétérogène.

On peut dresser un parallèle entre le mot dans le langage et la chose dans le réel. De la même façon, que tout peut être une « chose » dans le réel, tout peut être un « mot » dans le langage. Le terme est vague et en conséquence assez peu maniable et, au final, susceptible d’être perverti... ou exalté.

Et, s’il y a une magie des mots c’est bien dans la possibilité pour le langage de dire plus qu’il ne le faudrait…ou ne le voudrait. Cette capacité du langage doit-elle être louée ou combattue ?

« Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Horace nous incite à retranscrire les connaissances à l'écrit dans un but de transmission des savoirs.

Si l’on ne peut réfuter le potentiel de résilience de l’écriture sur la transmission, il faut aussi admettre que, pour ce qui est de la persistance elle n’a sans doute pas de monopole:

  • Il est des traditions orales qui perdurent, avec, il est vrai, des dérives possibles (linguistiques ou de déficience mémorielle)
  • Il est des mots prononcés, non écrits, qui durent et marquent et plus que des écrits : celui qui les reçoit mais parfois aussi celui qui les prononce : les serments, la rumeur, la diffamation…

…Ni monopole donc, ni garantie offerte.

Alors ces mots sont-ils "forteresses de la pensée" ou déchets ? La persistance du mot relève finalement moins du sens que de son utilisation dans un contexte donné. La réussite ou l’échec de la transmission est moins le medium employé, qu’il s’agisse de l’écrit ou de l’oral, que l’usage qui en est fait, cet usage étant révélateur de la bonne ou de la mauvaise volonté dont font preuve l’émetteur et le récepteur.

Soit… Mais ce n’est pas cette volonté là qui explique le souvenir du mot. Si nous jouons un peu avec la citation d’Horace que nous transformerions en « Les paroles s’envolent, les mots restent ». C’est bien la volonté (ou acte manqué) du choix du mot par l’émetteur et l’ « involonté » de l’enveloppe cognitive et du vécu du récepteur, sa sensibilité et son code moral propres, qui feront la différence. La blessure de certains mots est incurable au même titre que la puissance de certains serments est ineffaçable.

Et il en est juste de même pour la communication non verbale dont on dit qu’elle représente près de 80% de nos transmissions.

 

Conclusion

Dans notre engagement maçonnique, c’est le mot qui peut nous trahir. Notre langage, nos mots, parlés ou écrits, doivent s’articuler dans une pratique morale, dans l’éthique de notre serment et de notre engagement. Il y a sans doute un peu de jouissance malsaine dans la pratique de la polysémie et de l'ambiguïté au cœur des rhétoriques.

A la fois Sisyphe et Prométhée, on peut déplorer qu'aujourd'hui, malheureusement, et même en Loge, on constate qu'on se gargarise de mots et qu'on ne va pas plus loin, alimentant ainsi la conclusion d'Alain BAUER, Michel BARAT et Roger DACHEZ dans "Les promesses de l'ombre" que ce qui ressort des Loges est « une eau, au mieux tiède, sinon froide ».

Soyons attentifs à cela, car nos langues modernes, nos langues vivantes, recèlent bien des arcanes que nous négligeons, car nous négligeons presque toujours ce qui est à notre portée, pour nous enquérir de ce qui est lointain et nébuleux.

A l’exhortation de Descartes et Leibniz nous pourrions cultiver un langage qui évite la confusion. Il serait malgré tout plus réaliste sans doute d’apprendre à distinguer ce que dit un homme et ce qu'il pense.

La parole parcourt désormais le monde à la vitesse de la lumière, il nous reste à nous les hommes, la responsabilité de lui préserver une visée humaniste, en cherchant à fonder nos actions sur les valeurs de liberté, de justice, de fraternité. Et de choisir nos mots, justement, car c’est la seule chose qui restera, ayant imprimé irréversiblement les esprits, l’histoire et la société. 

La beauté du langage est-elle là, ou dans le fait d’être purgé de toute erreur ou bien nous contenterons-nous de la musique des mots ? Après l’envol de ces derniers mots, que nous restera –t-il demain ? Quels appuis, quelles voies, quelles voix pour prolonger notre voyage initiatique ?

Nous avons dit (A\V\ et P\A\)

 

Avril 6017

 

Autocitation sur la musique des mots..

 « J’ai trouvé un bien beau mot ce matin.

Il trône dans mon salon

Et pourrait fort bien s’accommoder du vôtre.

Et puis, cela change.

On peut bien sûr en parler.

Mais le mieux c’est de le dire.

Car le mot dit chante son nom,

Avez-vous remarqué ?

Comme une note de musique.

Alors que le mot parlé,

Lui, ne fait que le dire.

A-t-il d’ailleurs quelque chose à dire ?

Le mot parlé a un sens.

Mais le mot dit en a quatre milliards

Que l’on peut encore multiplier

Par les langues, les accents et les défauts de prononciation.

La sagesse serait-elle de dire les mots

Et ne pas les parler ?

De peindre et dépeindre en sonorités

Plutôt qu’en rhétorique ?

Cette logorrhée-là cesserait peut-être alors

D’être une diarrhée littéraire.

Peut-être même aurions nous,

Rêvons un peu,

Du plaisir à nous entendre ?

(Silex Muet et Relents de Mauve, 1993)

 

Lire la suite

TRAVAIL COLLECTIF ET PENSEES PARALLELES SUR EQUILIBRE

8 Mai 2019 , Rédigé par Claudine A., Etienne L., Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Cla\ A\, Eti\ L\, Phi\ A\

 

Avant d’entamer nos travaux, nous n’avons pas résisté au besoin de nous assurer d’une sémantique collectivement comprise. Notre amie Wiki, nous dit «concept qui décrit les situations où les « forces » en présence – les parties dans le cas d'une métaphore – sont égales, ou telles qu'aucune ne surpasse les autres ».

Bon début. L’équilibre est donc justice, santé mentale, politiquement correct etc...  C’est donc une chose bonne.... L’un d’entre nous ajoute quand même : l’équilibre n’est peut-être pas perfection, puisque des éléments négatifs existent même s’ils sont compensés par des éléments positifs de même poids réel ou perçu (nous préférerions sans doute tous vivre une situation de déséquilibre en faveur de ce qui nous fait du bien...). Par contre il peut être bonheur intérieur pour peu que l’équilibre personnel élimine de l’équation à la fois le passé (« passions tristes » de Spinoza, les nostalgies, regrets qui nous tireraient en arrière) et le futur (mirages de l’espérance : le pire des maux car il est une négativité). Jouir du moment présent (amorphatie), moment étroit en constant renouvellement... Bref, bonheur n’est donc pas nécessairement équilibre. Mais ce n’est pas le débat.

L’équilibre peut sembler a priori être opposé au mouvement, mais dans les situations réelles il n y a généralement pas d’équilibre sans mouvement. Il n’y sans doute pas de mouvement possible sans déséquilibre : par exemple la marche qui est une somme de déséquilibres compensés immédiatement. Comme le vélo. Comme la circonspection et l’introspection : questionnement intérieur, déséquilibres de la pensée et, au final, expression balancée pour ne pas blesser et laisser la porte ouverte aux pensées divergentes.

Nous avons toutefois ressenti, collectivement encore, que l’équilibre n’est pas une donnée manichéenne. Nous n’opposerons pas le bien au mal, les dieux et les maîtres ... nos graduations sont plus fines.

Trois visions complémentaires de l’équilibre se dessinent : un ternaire bien de chez nous. Qui s’articule bien avec nos grades. Ces éléments, bien partiels, couvrent :

  • L’équilibre personnel perçu : celui du corps, du cœur et de l’esprit
  • L’équilibre de l’homme dans la société : moteur de l’harmonie et vecteur de la tolérance
  • L’équilibre, somme de déséquilibres instables : la transgression constructive

 

L’équilibre personnel perçu : celui du corps, du cœur et de l’esprit

Là nous sommes dans le « connais-toi toi-même » et l’amélioration du F\M\. Un syndrome qui débute dès 3 ans avec sa première manifestation : d’où viens-je ?

Au premier degré, l’équerre est placée sur le compas, indiquant qu’à ce grade on ne peut demander plus au néophyte que confiance et sincérité. La position de l’équerre symbolise aussi qu’à ce grade la matière (l’humanité) domine encore l’esprit (la fraternité).

L’équilibre fait référence à un ensemble de synergies ou de facteurs qui s’opposent et que l’individu met en balance, avec ses perceptions propres. Les mêmes facteurs ne vont pas générer la même forme d’équilibre chez une personne et chez une autre. La perception d’équilibre, tous facteurs conservés, peut encore évoluer dans le temps avec l’âge ou la situation de l’intéressé. La notion d’équilibre n’a de sens que si l’on dispose d’un système ou de la capacité à mesurer (la perception née de l’introspection et du silence intérieur). Equilibre et mesure, voilà bien deux notions cheminant aux côtés du maçon dans sa quête.

Une forme d’équilibre particulière pour le F\M\, est celui qui existe entre sa vie profane et sa vie maçonnique. La sérénité des deux côtés du temps et de l’espace est sans doute un gage de performance philosophique. Se jeter en maçonnerie pour oublier un malaise profond dans la vie profane serait sans doute inefficace dans la perspective du rôle que le F\M\ devrait jouer dans la société.

Les facteurs de recherche d’équilibre ce sont sans doute nos émotions, qui vont ordonner nos pensées dans une hiérarchie qui nous est propre et pèse de fait sur la nature parfaitement personnelle de cette notion d’équilibre. Le triptyque corps, cœur et esprit fonctionne dans cet équilibre unique lorsque chaque élément ne prend pas plus d’importance (perçue) qu’un autre.

Combinés aux émotions (contrôlées, équilibrées elles aussi : il faut attendre le repli des décharges émotionnelles pour qu’elles soient utiles), le niveau et le fil à plomb offrent au F\M\ une référence symbolique qui va aider sa recherche. Le fait que ces outils soient individuels mais à usage collectif vont lui permettre de s’intégrer à la construction de l’édifice commun où son équilibre sera transmis à l’équilibre du tout et y concourra.

L’équilibre intérieur qui permet une expression juste et dosée des passions, vient renforcer la signification de la parole. La clé est bien le discernement dans l’externalisation des passions. La brutalité, l’absence de discipline, d’étiquette maçonnique (comme profane d’ailleurs) fait que notre discours et sa perception par l’autre nous renvoie au rang de l’animal. C’est la maladie de l’âme.

Derrière cette sagesse il y a une morale garantie par nos vertus, l’équilibre physique et émotif. Par extension, la vertu est donc équilibre.

L’équilibre n’est pas un instant parmi d’autres. C’est un état que chacun cherche à faire perdurer (semble en contradiction, mais ce n’est qu’apparence, avec l’idée évoquée plus bas de la recherche essentielle du déséquilibre). Et cela est un effort du quotidien : il faut purger les écarts d’influence trop importants par la compensation... du sec par l’humide, du chaud par le froid... On y retrouve des bribes d’alchimie et nous finissons par comprendre que notre microcosme individuel obéis finalement aux mêmes règles que le macrocosme (le monde). Cette recherche de l’équilibre intérieur-extérieur est possible dans une dualité intuitive corps-esprit, une sorte d’auto-symbiose. Cet état doit toutefois être nourri : c’est l’abondance des connaissances, acquises ou transmises, qui assure l’apport d’énergie mentale nécessaire pour assurer les transferts émotifs qui offrent sa stabilité au triptyque. Cette connaissance apporte également la capacité à mesurer, jauger, évaluer la vraie position d’équilibre. Cette connaissance, nous vient largement d’en dehors de nous, des autres. Elle nous révèle la dépendance, à l’équilibre de l’autre et sa perception du nôtre, sur notre propre équilibre. Ce chemin est long. L’Apprenti en perçoit vaguement les enjeux et les réalités. Le Compagnon, qui pourra s’enrichir de la parole et du voyage amplifiera cette combinaison des équilibres. Il en fera usage plus sagement, de midi à minuit, et dans la société.

 

L’équilibre de l’homme dans la société : moteur de l’harmonie et vecteur de la tolérance

Ici, on aborde l’autre aspect de notre philosophie : la relation au monde et l’amélioration de la société. Il est ébauché véritablement à partir de 5 ans.

Au second degré, l’équerre est entrecroisée avec le compas. La morale du symbole devient sincérité et discernement. À ce degré, les deux forces, esprit et matière, s’équilibrent.

En Franc-Maçonnerie, le symbole du pavé mosaïque et l’équerre nous remémorent cette notion d’équilibre. L’équerre marie harmonieusement le plan vertical et le plan horizontal et nous prépare à l’autre dimension : l’intérieur et l’extérieur. Les lignes immatérielles de la limite du blanc et du noir expriment le niveau intense de cohésion des contraires et la fragilité de l’équilibre entre les éléments qui constituent notre environnement.

Cet équilibre s’apparente, ou est, l’harmonie. On a évoqué plus haut cette « paix » intérieure et ses dépendants. Ici, le niveau d’interaction avec l’environnement (humain, géographique, cognitif, culturel...) est l’essence. Pour autant, l’harmonie n’est pas synonyme de sérénité et d’innocence, pas tout à fait. Car l’harmonie est l’unité des contraires (chez les Grecs, la déesse Harmonie est le symbole de deux sentiments incompatibles : l'Amour et la Haine.). Elle procède de choses, d’idées, de positions possiblement divergentes mais qui agissent ensemble de manière positive.

Si l'équilibre concerne uniquement la quantité, la pesanteur, les rapports de force, l'harmonie, elle, implique la qualité et la convergence des qualités vers une fin commune. La névrose égalitaire qui agite notre époque s'explique par l'oubli de cette distinction essentielle.

L’un des buts du maçon n’est-il pas de chercher cette manifestation de l’équilibre et de l’harmonie ? La route qui mène le F\ ou la S\ de l'apprentissage au compagnonnage, puis à la maîtrise peut s'analyser comme le passage de l'horizontal à la verticale et donc l’aider à trouver son équilibre.

Et l’équilibre trouve alors une autre dimension : l’autre et le moi. Il est capital, dans cette approche, de rechercher la dynamique des équilibres (ou des déséquilibres). Les équilibres statiques ne sont pas de mise quand le jeu complexe des émotions, des perceptions et des connaissances croisées nous mettent face à l’autre. Le déséquilibre de la marche vers l’autre est paradoxalement essentiel dans la construction.

Cette gymnastique physique, intellectuelle et morale, dont le Compagnon va devenir friand car elle devient méthode, lui permet de comprendre le regard des autres, mais aussi le sien propre, sur lui-même. Son miroir, il le contemplera avec exigence, sans complaisance. Car ce qu’il verra, c’est ce que voit l’autre. Et ceci est capital dans l’échange constructif avec les FF\ et SS\, mais aussi dans la capacité à véhiculer les valeurs maçonniques dans le monde profane.

A ce grade c’est également l’équilibre des droits et des devoirs (ceux-ci l’emportant largement sur les premiers, la pondération positive spontanée du F\M\ se fera en faveur des devoirs). Et parmi ces devoirs, ceux que le F\M\ a vis-à-vis de la société sont fondamentaux. Il y sera préparé et aidé par ses FF\ et SS\. Au-delà des valeurs de solidarité, de fraternité, de liberté qu’il sera amené à faire valoir, sa perception des équilibres multiples (intra-individu ou inter-individu) lui offrira la justice, la tolérance et le pardon. Le fléau de sa balance, bien réglée, pointera toujours son glaive à la verticale. Mais le glaive nous rappelle que la force peut être mise en œuvre.

 

L’équilibre, somme de déséquilibres instables : la transgression constructive

Dans sa quête de vérité, le Franc-maçon sait qu’il ne pourra jamais atteindre la vérité absolue. La vérité ne peut être perçue dans son intégralité. Sa quête est une succession d’équilibres (acquisition d’une idée, d’un raisonnement, d’une rhétorique...) et de déséquilibres (doute, remise en question, exposition à des idées contraires, adverses voire simplement différentes...). C’est bien l’instabilité, la fugacité, des deux états qui fait avancer et nous dirige vers ce but, sans doute inatteignable, de l'harmonie universelle. Cette harmonie universelle résulte de l'équilibre engendré par l'analogie des contraires. Comme pour la marche, il n’y a pas d’antériorité au déséquilibre par rapport à l’équilibre. Il y a une continuité dynamique. Comme d’ailleurs il n’y a pas de véritable maitrise des causes et des effets de ces états.

Oswald Wirth a écrit : « Nos efforts ne peuvent aboutir qu’à des solutions provisoires, destinées à apaiser momentanément notre soif de curiosité. Mais bientôt nous concevons la vanité des réponses dont nous nous étions contentées, et nous cherchons toujours sans nous bercer jamais d’illusions en croyant que nous avons trouvé ».

Ce qui caractérise le F\M\ c’est la conscience de cette alternance, qui n’est pas sans évoquer la théorie des jeux. Chaque situation d’équilibre ou de déséquilibre (au niveau de l’acquisition d’éléments de sagesse ou de vérité) est un palier, mais un moment bien bref qui nous fait basculer vers un niveau supérieur d’acquisition ou de compréhension. ... immédiatement générateur de doute, bien évidemment.

L’équilibre en maçonnerie, c’est la combinaison de cette pluralité des équilibres. Fraternité et tolérance qui en résultent ne doivent toutefois pas faire oublier au Compagnon que ce sont les écarts de la route qui donnent du relief à notre pensée et qui alimentent l’hyperbolicité du doute.

La transgression (pas de la constitution ou du Règlement Général... . bien sûr) est notre devoir de déséquilibre. Et pour qu’il y ait transgression « il faut que l'acte soit intentionnel, qu'il soit porteur de sens, et risqué » (Georges Balandier).

La transgression c’est accepter un désaccord plus ou moins profond avec une idée et/ou opinion commune, s'aventurer hors des sentiers battus, développer ou tester des idées nouvelles en s’offrant un nouveau point de vue. La « vision stéréoscopique » induite affine nos analyses et affûte nos écoutes.

Et pour être transgressif en franc-maçonnerie, il faut être symboliste. : sortir des cadres convenus, embrasser l'univers symbolique nécessaire à l’introspection. C’est le risque à prendre pour structurer et orienter la pensée.

Mais l'équilibrisme a fait son temps. « Nous n'avons le choix qu'entre les deux termes de cette alternative : restaurer par l'harmonie un ordre vivant ou nous laisser imposer un ordre mort et mortel par une force sans âme qui annulera toutes les autres » (Gustave Tibon).

La transgression mesurée, rendue possible par un usage éclairé du levier est ce déclic qui nous ramène vers d’essentielles positions de déséquilibre, comme pour prendre un nouvel élan. Marchons, marchons, marchons... au pas du Compagnon

 

Nous avons dit.

 

14 juillet 6018

 

Lire la suite