L’UNIVERSALITE DE LA FRANC-MACONNERIE. UNE UTOPIE ?

23 Août 2025 Publié dans #Planches pour padawans

INTRODUCTION

A l’ouverture de nos travaux, le V\M\ déclare :

À. la Gloire du Grand Architecte de l'Univers,

Au nom de la Franc-Maçonnerie Universelle

E t sous les auspices de la Grande Loge de France,

 

La notion d’universalité m’interpelle. J’aime l’idée d’une vision et d’une démarche partagée par tous, partout. Et pourtant, la singularité des êtres humains jette une ombre sur cette idée. Comment des hommes que séparent les mœurs, les cultures, les croyances, les profils psychologiques, les distances, la nature des difficultés qu’ils rencontrent pourraient ils, sans exception, adhérer à un unique mode de recherche et de perfectionnement moral et intellectuel ? Car c’est dans cet idéal, commun aux FF\MM\ libres et de bonnes mœurs se rejoignent. Mais le peuvent-ils ? Et le font-ils ?

Voyons d’abord une définition un peu académique de l’universalité.

Cette notion est tirée du latin universalis : « ce qui est tourné vers l’un », elle-même issue du grec katholikos : « ce qui est selon le tout ». Elle désigne ce qui est valable pour tout l’univers et donc pour tous les hommes. Le terme là s’oppose au particulier. Aristote, l’utilise en logique pour qualifier une proposition dont le sujet s’applique à tout individu « de la classe considérée ». D’une classe considérée…. Il y aurait donc plusieurs universalités. Ce qui ne me surprend pas. Et il ne faut sans doute pas chercher à fusionner l’universalité de l’Homme et celle de la F\M\.

Vu de ma fenêtre, deux choses sont véritablement universelles au sein du groupe des humains. La première, sans que cela soit discutable, est que chaque être vivant nait et meurt. La seconde est l’Univers commun dans lequel ce drame se déroule. Tout le reste est soit affaire d’individus, soit de groupes caractérisés d’individus. Car chacun voit midi à sa porte. Dans une forme d’ethnocentrisme débridé, chaque société tend à considérer qu’elle est l’incarnation de l’universel.

Mais qu’en est-il du groupe des F\M\ ? On ne peut pas taxer la F\M\ de l’intention de vouloir incarner l’universel. Nous appellerions cela « l’universalisme » (qui implique qu’il est possible d’appliquer des normes, des valeurs ou des concepts généralisés à tous les peuples et à toutes les cultures, quels que soient les contextes dans lesquels ils se situent). Par contre il faut s’interroger sur l’universalité.. Parle-t-on d’une universalité de principes au sein de la F\M\ ou de la capacité (et l’intention) de la F\M\ à s’adresser au monde. Ou encore, cela signifie-t-il seulement que la F\M\ pratique une méthode de pensée faite de complète et entière liberté qu’elle offre à tous sans distinction d’origine, de classe ou de confession ? Cette dernière proposition est bien sûr à rapprocher de la première, l’universalité de principes.

 

L’UNIVERSALITE INTRINSEQUE A LA F\M\ EXISTE-T-ELLE ?

Il n‘a échappé à personne que la F\M\ est terriblement plurielle. Obédiences, rites, rituels, géographie… L’universalité de la Franc-Maçonnerie, s’il en est une, ne peut pas être dans sa forme apparente, mais dans son fond. Mais ce « fond » est il vraiment universel ? Nous trouverons des points communs aux maçonneries, mais cela suffit il ? Au fond du fond, il y a l’objectif, et là, il me semble que nous tenons une bonne piste mais j’y viendrai plus loin. Je vais me faire un peu l’avocat du diable, histoire de m’assurer qu’au final, je n’ai pas jeté le bébé avec l’eau du bain.

 

La piste de l’initiation

S’il est vrai qu’il existe un premier point commun aux maçonneries, c’est bien l’initiation. C’est là bien évidemment une question de fond mais l’initiation emprunte les formes et la culture de l’endroit où elle s’exprime. La maçonnerie n’est qu’une forme culturelle qui s’adresse aux hommes de cette culture, en ce sens, elle n’est donc en rien universelle à ce titre.

Ceci est sans doute vrai pour les symboles également. Je prends comme exemple notre devise « liberté égalité fraternité ». Elle ne renvoie pas à des valeurs universelles, elles sont seulement politiques et ne s’expliquent que par notre histoire française. Il existe des endroits du monde où culturellement l’individu ne compte pas en tant que tel et où c’est, par exemple, la famille qui est centrale, ce qui est assez à l’inverse de notre culture. Ces civilisations ne peuvent donc pas accepter des valeurs comme les nôtres, car ils ne s’y reconnaissent pas. En tout cas, je vous assure que le simple concept de « liberté » aurait des significations bien différentes dans certains endroits du monde où j’ai vécu. Gardons nous donc de projeter dans le monde des valeurs qui ne correspondent qu’à nous, sous prétexte que nous les considérons universelles. On en revient à notre ethnocentrisme.

A priori, quand on considère l’entropie des chocs entres cultures, qui peut mener à la guerre et à la haine, nous sommes dans une utopie. Fausse piste.

 

Le fond…

Sur la question du fond, l’analyse est plus compliquée car il existe deux maçonneries assez incompatibles quant aux valeurs qu'elles véhiculent :

  • La F\M\ régulière construite sur le respect absolu des Landmarks et qui applique le principe d'une labellisation de son fonctionnement par la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA). Non seulement le fonctionnement de ces obédiences doit être "régulier" (respect des Landmarks) mais il doit être "reconnu" par Londres avec pour corollaire le fait que les loges ne peuvent avoir de relations qu’avec d’autres grandes loges régulières…)
  • La F\M\ libérale ou adogmatique, celle du siècle des Lumières, s'appuie sur l'Homme doué de Raison qui s’est s'émancipé du carcan des vérités révélées, des superstitions et de l'ignorance principe. Cet Homme nouveau correspond à l'idéal humaniste de la franc-maçonnerie libérale, qui réunit aujourd'hui la plupart des obédiences françaises (GODF, DH, GLFF, LNF, GLTSO, GLF-MM, OITAR, GLMU, GLMF, et… la GLDF).

La GLDF qui n’oblige pas à la croyance en Dieu, mais qui travaille malgré tout au nom d’une transcendance ou d’un principe créateur (GADLU) et qui refuse l’initiation féminine (comme les visites de SS\ d’ailleurs) s’établit un peu entre ces deux maçonneries, l’ensemble présentant des choix irréconciliables. La GLAMF (pure création politique…) rentrerait également dans ce moule.

Ce dernier commentaire met en lumière la diversité des principes surtout au sein même des obédiences dites libérales. Mais il y a aussi les oppositions des obédiences. Il semble qu'il n'y ait pas de possibilité de synthèse dans ces considérations

 

La forme du fond : les rituels

 

Le rituel, avec son environnement symbolique relève du fond. Fond qui revêt toutefois des formes multiples puisque articulé sur des rites, qui eux-mêmes peuvent êtres pluriels au sein d’une même obédience. Mais là aussi, la pluralité de la forme du fond ne laisse pas espérer, a priori, l’universalité.

Pour la plupart des francs-maçons, le rituel revêt une dimension transcendante qui leur permet de se connecter au divin ou d’atteindre des niveaux supérieurs de conscience. Pour d’autres, en revanche, le rituel constitue simplement un moyen d’instaurer un cadre propice au sein d’une communauté composée de membres divers, favorisant ainsi la réunion des sensibilités et le maintien de la tolérance. Dans les deux cas, il y a une dimension pavlovienne de conditionnement. Ces divergences se reflètent dans l’importance accordée à la pratique rituelle lors des tenues, qui varie selon les loges et les obédiences. Par exemple, les loges anglaises ne font que dérouler leur rituel (on ne planche pas), tandis que dans certains ateliers français, les rituels sont réduits au strict minimum. On dénombre une dizaine de rites encore pratiqués dans le monde, alors qu’une soixantaine ont existé au cours de l’histoire. Cette diversité offre à chaque franc-maçon la possibilité de choisir la forme qui correspond le mieux à sa sensibilité et à son intellect.

Cette liberté nous ne la contesterons à personne.

Ceci signifie d'une part que ce n'est pas la forme des rituels qui détermine l'Universalité de la F\M\, mais qu’il faut pouvoir considérer que cet Universalité, sil elle existe, peut vivre sous des formes diverses, et que c'est l'existence de cette diversité de forme qui permet à chacun, selon son propre caractère, de pratiquer une voie qui lui convient pour atteindre justement à cette Universalité.

Et bien sûr, tout cela nous ramène à la méthode maçonnique et son ambition pour le monde, notre temple. Nous en arrivons au fond du fond.

 

LA VOLONTE D’UNIVERSALITE DE LA F\M\ DANS SON RAPPORT AU MONDE

L’Universalité de la F\M\ n’est donc pas à chercher dans le fond politique (recherche de régularité, principes), ni dans les pratiques rituelles, mais dans le fond spirituel, pris au sens large. C'est-à-dire dans sa capacité (et surtout son intention) à s’adresser au monde.

Rappelons-nous nos objectifs : un homme meilleur qui aura peut-être l’opportunité, et l’envie, de peser pour un monde meilleur. Là, pris dans le sens général, nul ne contestera que toutes les maçonneries s’accordent.

Mais même ici je vois apparaitre des éléments qui ne sauraient être universels : cet homme qualifié de meilleur et ce monde qualifié de meilleur, le sont dans les critères de la société dans laquelle le F\M\ évolue. Notre maçonnerie à nous, baignée de principes judéo-chrétiens, n’est sans doute pas celle de tous les F\M du monde.

Chaque homme, une fois entré dans le domaine initiatique, suit en complète liberté et en toute indépendance morale, spirituelle et intellectuelle un chemin qui lui est rigoureusement personnel mais qui reste influencé par son environnement, sa culture et son éducation. Il ira bien sûr vers la lumière, à la recherche d’une vérité improbable, mais sa vérité et uniquement sa vérité. On pourrait penser que s’il est quelques chose d’universel dans la symbolique de la F\M, c’est bien la lumière…. Mais est-elle vraiment la même dans tous les endroits du monde ?

Peut-être pas. Par contre, la volonté d’entreprendre le voyage initiatique est, elle, sans doute de nature universelle.

Pour cela nous partageons une méthode. Elle n’a rien de mystérieux. Elle réside dans l’emploi d’un mode d’investigation et d’expression qui devrait permettre aux hommes de tous les temps et de toutes les races de se comprendre. C’est le langage du sentiment et de l’imagination. Il a pour nom: symbolisme. Le symbole n’impose rien, il ne contraint la pensée de personne. Et puis, à y regarder de près, les F\M\ laissent plus les symboles parler en eux qu’ils ne parlent des symboles. Ca c’est universel, même si dans sa diversité la F\M\ peut donner le même nom à certains symboles mais pas nécessairement le même sens. La F\M\… et les FF\MM\….

Il n’est pas possible d’expliquer le cheminement de l’initiation par le symbolisme: l’initiation se vit, elle ne s’exprime pas. Et il y a autant de ressentis que d’initiés. Et autant de chemins que de marcheurs. Alors, l’universalité…..

 

CONCLUSION

Ce qui serait universel dans la F\M\ ne résiderait donc pas dans les différences visibles entre les frères, mais dans une essence permanente et immuable profondément enfouie en nous, et qui nous est commune à tous. Mais ce qui nous est commun, c’est surtout d’être différents et libres. C’est aussi la confiance que nous porterons à nos FF\ d’où qu’ils viennent.

Pour finir, on comprend que l’universalité ne peut découler, ni d’une organisation centralisée, ni d’une unité de pensée et d’action imposée par une discipline hiérarchique. Si elle existe, elle ne peut être que le fruit de la pratique quotidienne d’une éthique et de la poursuite d’une ascèse initiatique individuelle. Indicible et forcément plurielle.

Alors, la F\M\ n'est peut-être pas aussi universelle que je l’aimerai, mais ce n’est pas bien grave, car où que j’aille, un F\ me reconnaitra et m’appellera toujours « mon F\. ». Il n’y a rien qui ne porte mieux l’espoir que cela.

J’ai dit

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LE SACRE

4 Juillet 2025 Publié dans #Planches pour padawans

Minute symbolique

 

Il est difficile d’aborder la question du sacré sans immédiatement évoquer son contraire strict, le profane. Est profane est ce qui ne relève pas de valeurs initiatiques ou nées d’une révélation (idéologie, religion…) ou celui qui n’appartient pas à un groupe réuni autour de telles valeurs. Est profane, ce qui fait partie d’une réalité « ordinaire », une réalité commune et ouverte, accessible.

Le mot « sacré » vient du mot hébreu « qadosh » qui est basé sur l’idée de séparation et de la mise à part du peuple d’Israël. C’est cela qu’il faut sans doute en retenir au premier chef : c’est quelque chose de « séparé du reste » (donc du profane). Il désigne ce qui est inaccessible, indisponible, mis hors du monde normal. Il désigne un monde inintelligible et d’espoir où l’homme se transcende et transcende ses peurs.

Les barrières sont, selon les cas, celles du mystère de l’initiation ou encore celles, non moins mystérieuses, de la foi ou de la doctrine, de l’idéologie. Il est donc étroitement associé à l’existence d’une Tradition.

Le sacré semble s'identifier avec le divin comme dans le cas des religions archaïques, mais le sacré dépasse le simple fait religieux dans la mesure où il n’est pas forcément lié à la notion de croyance, de foi, qui est la condition pour intégrer un mouvement religieux quel qu’il soit. La Franc maçonnerie articule ses pratiques sur un sacré non religieux sans pour autant gommer toutes les influences spirituelles liées à l’environnement socioculturel de son développement

Est-ce à dire que le sacré et le religieux sont forcément liés ? C’est probablement une vision que les antiques ou modernes auraient volontiers partagée mais que nos contemporains ont tendance à élargir.

Ne parle-t-on pas du caractère sacré des lois, de l’amour sacré de la Patrie (la Marseillaise), où ici le sacré ne s’oppose plus au profane. Mais où il revêt la notion de plus haut respect possible pour une chose, une institution ou un concept. Et sans doute, l'adhésion à cette chose, cette institution ou ce concept. Et puis en "adhérant" on rejoint une communauté de pensée ou de valeurs (on se déprofanise, on s'endoctrine ou on se discipline selon que ces valeurs sont dominées par le spirituel, le religieux ou le juridique...).

Le sacré, nous l'avons créé. Il n'est pas surnaturel, il a été établi par l’homme dans le but d’ordonner sa compréhension du monde et la façon dont il entend s'y mouvoir pour vaincre ses peurs les plus élémentaires. Celle de la mort, celle de l’inconnu et celle de la solitude. Si nous faisons l’expérience du sacré, c’est précisément pour échapper à notre condition d’être fini et mortel mais biologiquement grégaire. Et là, les sociétés, l’Homme, depuis des temps reculés (Neandertal...déjà), s’est montré particulièrement prolixe. Entre totémisme, animisme, religion ou autres courants spirituels ou philosophiques nous avons su inventer des corpus sémiologiques, sémantiques, spirituels mais aussi des lieux clos pour nous en imprégner et les partager

Et au-delà des valeurs et des lieux, nous avons aussi réinventé le temps. Le temps sacré. Et là, nous nous offrons de découvrir l’éternel recommencement qui nous relie à nos origines abolit l’angoisse face à la mort, à l'inconnu et au miroir. Par notre seule volonté, nous réactualisons le temps mythique de la genèse (astrophysique....) par le jaillissement de la lumière comme au premier matin du monde… Nous devenons un peu contemporains des dieux. Au final, le sacré, n'est pas. Nous le percevons en le matérialisant (intérieurement) et il se manifeste alors dans les lieux, les êtres et les rites.

La dimension archétypale du sacré en fait l’union d’un symbole et d’une émotion. Le Sacré est bien une transcendance qui ne console pas, mais qui rassure. Elle libère des angoisses car le sacré nous l’avons conçu dans cet objectif. Inatteignable, inconciliable avec la raison pure, mais défini. Je pense aux chrétiens et à la promesse de la vie éternelle… Bien sûr c’est l’un des termes du pari de Pascal mais cela a suffit à des générations. C’est sans doute vrai pour d’autres formes d’idéologies ou de systèmes de valeurs. Depuis que je suis en F\M\, où je suis déjà mort plusieurs fois, au moins deux…, je crois que j’ai éliminé la mort (la mienne au moins) de mon prisme. Je transcende ma peur. L’espace sacré de nos travaux ne procure-t-il pas cette paix intérieure partagée, libérée des contingences profanes ? En cela, je crois qu’il est aussi libérateur. Mais nous sommes seuls face à ce sacré-là et nos ressentis ne peuvent pas être standardisés.

 

 

 

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L'EPOPEE DE GILGAMESH - Partie I (l'histoire)

14 Avril 2025 Publié dans #Planches sur le marbre

INTRODUCTION

Je vous propose ce midi un sujet qui est au programme de la classe 6ème… mais nous devrions nous en sortir, j’ai bon espoir. Je n’ai pas beaucoup travaillé car je me propose surtout de vous conter cette saga mésopotamienne. A une autre occasion, je vous proposerai, si vous le souhaitez, que nous examinions ensemble la portée du contenu philosophique ou moral de cette histoire.

Pour nombre d’entre vous ce ne sera peut-être pas nouveau, pour d’autres, eh bien ce sera l’occasion de découvrir ce mythe (ou quasi mythe puisque le protagoniste principal, GILGAMESH, a réellement existé)  C’est une histoire d’amour, d’amour fraternel (voire mieux) et de mort. Enfin surtout la peur de la mort et la quête de l’immortalité. C’est aussi un témoignage de la transformation de soi et des limites humaines. L'épopée de GILGAMESH aura une influence absolument considérable, vous le verrez plus loin, à la fois sur la Bible et sur la mythologie grecque.

Cette épopée de GILGAMESH est le premier récit imaginaire écrit connu de l'histoire de l'humanité Mais nous n’en connaissons pas l’auteur. Elle a été écrite au XVIIIème siècle avant JC dans le contexte de la Mésopotamie antique, une région florissante située entre les fleuves Tigre et Euphrate (là où on ne peut pas manger d’omelette). C’est donc 10 siècles avant l’Odyssée… Le texte de cette épopée est tiré d’une douzaine de tablettes cunéiformes sumériennes (en langues akkadienne).

Pour rappel, au IVème millénaire avant JC, Sumériens et Sémites se regroupent pour constituer la civilisation «akkadienne», au sein de la Mésopotamie qui occupait en gros l’espace de l’Irak actuel. Le pays est alors constitué de «Cités-Etats» indépendants, plus ou moins toujours en rivalité ou en guerre.

C’est vers 2650 qu’aurait probablement vécu GILGAMESH, roi d’Uruk, une de ces cités-états située le long de l’Euphrate, dans le Sud de l’Irak actuel, et nommée aujourd’hui Warka.

Avant d’entamer ce récit, je voudrais commenter sur son titre. L’épopée de GILGAMESH est aussi c’elle d’ENKIDU, l’autre protagoniste de l’histoire qui porte une charge philosophique pas moindre que celle de GILGAMESH. Nous verrons comment.

 

DEROULE DE L’EPOPEE

GILGAMESH et ENKIDU

  1. GILGAMESH règne en tyran sur la cité d’Uruk une des principales cités sumériennes de Mésopotamie.
  2. Il est décrit comme un roi absolument terrible. Il est au deux tiers humain et un tiers divin. Il est trois fois plus grand que tous les autres humains. Il est incroyablement beau, incroyablement fort, et terrorise les habitants : Il profite de sa force pour asservir les jeunes gens. Il courtise de manière très autoritaire les jeunes filles, en fait des courtisanes. Il pratique de surcroit et assidument le droit de cuissage sur toutes les jeunes épousées. Il n’a pas d’ami et son comportement révèlent, je crois, l’ennui.
  3. Mais des plaintes montent d’Uruk et les dieux, qui n’aiment quand même qu’à moitié voir un mortel manifester tant d’ubris, décident de tempérer ses excès. Pour cela, le père des dieux, ANU, charge ARURU déesse créatrice, de façonner un être qui soit exactement comme GILGAMESH : aussi grand, aussi beau, et aussi fort. Comme il était sans rival, personne n’osant le défier, ils décident de lui en donner un.
  4. C’est ainsi qu’ENKIDU, façonné dans l’agile, arrive sur terre, près d’Uruk.
  5. Il arrive tout nu, velu comme un singe, il mange par terre, court après les animaux, il les mange tout cru et il boit en lapant l'eau des lacs… il ne parle pas, comme les animaux. C’est un sauvage.
  6. Un chasseur voit cette espèce de monstre terrifiant et court immédiatement vers le palais de GILGAMESH pour dire à GILGAMESH qu'il y a une espèce de monstre terrifiant qui se balade dans la forêt
  7. GILGAMESH, qui connait le pouvoir des femmes, décide de ne pas se fatiguer,  choisit la plus ravissante de ses courtisanes,  la joyeuse (SHAMHAT), pour amadouer le monstre. La joyeuse est pourvue d’appâts qui débordent de partout, et, sans peur de la bête, elle entreprend de le séduire. Et ça marche…Elle s’accouple avec lui pendant sept jours. Au final ENKIDU est fou amoureux. La joyeuse en profite pour le civiliser : elle le lave le rase, l'habille. Elle lui apprend à parler, à manger des aliments cuits avec des ustensiles de cuisine…bref, elle en fait un être civilisé. Elle lui parle, évidemment, de GILGAMESH, le puissant.
  8. ENKIDU, qui reste une créature du défi de la nature, se alors rend à Uruk où il rencontre GILGAMESH. A son entrée de dans Uruk, ENKIDU est accueilli par une foule en liesse qui voit en lui son sauveur. Effectivement, après qu’à un mariage, ENKIDU ait interdit au roi venu exercer son droit de cuissage, l’entrée de la chambre nuptiale, les deux hommes se battent férocement
  9. Mais comme ils sont parfaitement à égalité, aucun des deux ne l'emporte. Et finalement, après des heures de bagarre, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et ils deviennent les meilleurs amis du monde. Et là, commence une histoire d’amour fraternel. Un amour puissant...

 

La quête de la gloire

  1. Nos deux compères, avides de gloire, décident de partir à l’aventure ensemble pour terrasser des monstres terrifiants et surnaturels. L’idée c’est bien évidemment de revenir à Uruk en héros et de séduire encore plus de jeunes filles. NINSUN, la mère de GILGAMESH, qui incarne la sagesse et le soutien maternel dans les moments critiques, les conseille pour cette aventure. Ils décident d’affronter le terrible HUMBABA, gardien de la forêt de cèdres. Le cèdre est une richesse formidable pour la construction, notamment navale
  2. Les deux héros prennent donc la route des cèdres. En trois jours de marche (au lieu de 3 mois)  ils ont franchi 1600 kms, mais chaque nuit GILGAMESH fait des songes prémonitoires angoissants, qu’il confie à ENKIDU.  Mais ENKIDU lui interprète ses rêves de manière positive et l’assure qu’ils ressortiront vainqueurs.
  3. Ils arrivent dans la forêt de cèdres et vont à la rencontre du terrible HUMBABA. GILGAMESH l’attire en commençant à couper un cèdre ce qui agace le gardien de la forêt. Les combats font rage. Mais SHAMASH (dieu du soleil) jette dans la dernière bataille les treize grands vents, et l’ouragan qui va bloquer le géant afin de l’immobiliser et de l’aveugler. GILGAMESH et ENKIDU réussissent alors à abattre HUMBABA. GILGAMESH abat alors les cèdres et les fait flotter vers Uruk.
  4. La déesse ISHTAR, à la suite de cet exploit se sent très attirée par GILGAMESH. La gloire qu’il porte sur lui fait qu’elle le trouve de plus en plus à son goût. Elle lui propose le mariage, une vie de délices etc… Mais c’est sans compter sur sa réputation de croqueuse d‘homme. GILGAMESH lui rappelle comment elle a consommé ses anciens amants et refuse donc les avances d’ISHTAR.
  5. ISHTAR, humiliée, demande à son père (ANU), de lui envoyer un taureau céleste pour le punir. Le dieu de la lune tente de l’en dissuader mais ISHTAR menace de libérer les âmes des enfers. Pour ne pas prendre ce risque (qui serait terrible pour les humains), ANU satisfait à la demande de sa fille et envoie le taureau à Uruk.
  6. C’est une bête terrible, qui tue cent hommes à chaque fois que ses sabots frappent le sol… GILGAMESH et ENKIDU  l’affrontent. Encore une fois, l’union faisant la force, ils sont victorieux. Ce qui leur vaut une certaine admiration de la population.

 

La mort d’ENKIDU

  1. Mais la mort du taureau céleste contrarie les dieux qui veulent alors venger cet affront. Après discussion entre eux, il est décidé, selon le souhait d’ANU, qu’ENKIDU doive mourir pour punir GILGAMESH. Ils envoient un songe en ce sens à ENKIDU qui tombe malade en sachant qu’il va mourir. ENKIDU se révolte contre les dieux et surtout contre la Joyeuse qui lui a ouvert tout un monde dont il ne pourra au final pas profiter. En quittant sa situation « animale » et en devenant un homme civilisé, il a aussi perdu l’absence de peur de la mort. Il s’insurge contre l’inutilité de ce qu’il a vécu jusqu’alors et maudit la Joyeuse.
  2. C’est là que SHAMASH intervient. Pour lui faire remarquer que bien sûr il va mourir, comme tous les hommes. Mais que la Joyeuse lui a donné tout ce qu'on peut donner de plus beau à un humain : permis de découvrir l'amour, de devenir un humain, de rencontrer l'amitié, d'être civilisé, de découvrir la culture et d'avoir des aventures magnifiques. Et que c'est grâce à la joyeuse qu’il a eu une belle vie avant de mourir. ENKIDU, qui réalise enfin tout cela, change d'avis se met à la bénir la Joyeuse. Malgré cela, il reste malade. Il reste alité pendant douze jours avant de mourir, honteux de n’avoir pas péri sur un champ de bataille.
  3. La mort d’ENKIDU, son seul véritable ami, pour ne pas dire amour, provoque le désespoir de GILGAMESH.
  4. Il est dévasté. Il ordonne le deuil et offre de magnifiques funérailles à son ami. Ce faisant il prend conscience de sa propre mortalité ce qui le terrorise.

 

La quête de l’immortalité

  1. GILGAMESH offre alors des sacrifices à Shamash avant de revêtir une peau de lion et partir errer dans la steppe. A la recherche de l’immortalité. Et cette immortalité, il compte bien l’obtenir  auprès d’OUTA-NAPISHTIM, seul homme connu à avoir reçu le don d’immortalité.
  2. Son périple est long et périlleux. Il parvient devant une montagne dont le sommet atteint la voûte du ciel, appelée « Monts Jumeaux », qui chaque jour, gardent l’entrée et la sortie du Soleil. Il y rencontre l’Homme-scorpion et ses femelles, redoutables et terrifiantes, qui gardent la montagne. L’Homme-scorpion dit à GILGAMESH que personne n’a pu traverser le passage de la montagne, ni faire ce chemin où l’obscurité est totale. "C’est une épreuve. Cent mille pas dans l’obscurité de ta vie. Et cent mille de tes plus noires pensées pour compagne !"
  3. Ils le laissent passer, constatant les épreuves et efforts fournis pour parcourir un si long chemin. Le vent du Nord frappe le visage de GILGAMESH ; l’obscurité est profonde, sans la moindre lumière, mais il continue d’avancer sur « l’itinéraire du Soleil ».
  4. Ses peurs lui font perdre conscience. A midi, le soleil règne et GILGAMESH se réveille dans le Jardin-des-Arbres-à-Gemmes. SHAMASH s’adresse alors à lui «où vas-tu GILGAMESH?  La vie que tu cherches tu ne la trouveras pas».
  5. GILGAMESH ignore l’avertissement et continue son périple. Il arrive au bord de la mer où règne SIDOURI, la cabaretière des dieux et gardienne des enfers, qui lui tient un discours similaire à celui du Dieu SHAMASH et  lui rappelle son humaine condition.
  6. Il lui demande alors comment trouver OUTA-NAPISHTIM ; elle le lui indique, afin qu'il poursuive sa quête. Mais pour cela, il devra traverser l’océan et les eaux mortelles pour atteindre l'île des Bienheureux. Seul le passeur des âmes, nommé OUR-SHANABI, pourrait l’emmener sur l’autre rivage. En précisant toutefois que personne n’a jamais franchi les eaux mortelles.
  7. GILGAMESH décide d’aller voir OUR-SHANABI. Mais agacé par sa rencontre avec SIDURI et ne pouvant tolérer un refus, il décida d'effrayer l'homme en hurlant et en tuant Ceux-de-pierre, les amis rocailleux du passeur.
  8. Comprenant que son interlocuteur était fou, OUR-SHANABI accepte de lui faire traverser la mer et lui demanda ce qui le mettait dans un tel état de rage. GILGAMESH lui conta la mort de son ami et lui exprima son désespoir à l'idée de connaître une fin aussi tragique. OUR-SHANABI se montra compréhensif, mais l'informa que la traversée allait être retardée, par la faute même de GILGAMESH. En effet, c'étaient Ceux-de-pierre qui lui permettaient de flotter sur l'eau.
  9. OUR-SHANABI lui confia la mission de construire un radeau, pour se rendre sur l'eau de manière plus conventionnelle. Ainsi, les deux compères purent embarquer pour trois jours de voyage. OUR-SHANABI prévint GILGAMESH qu'il ne devait en aucun cas toucher l'eau, celle-ci pouvant aspirer ce qui lui restait de vie.

 

Rencontre de OUTA-NAPISHTIM 

  1. Finalement, GILGAMESH arrive auprès d’OUTA-NAPISHTIM qui lui révèle alors le secret de son immortalité : le dieu ENLIL (chef des dieux) avait décidé de noyer le monde, mais EA (maître des eaux douces souterraines) l’avait averti de la catastrophe et lui avait conseillé de se construire un bateau pour survivre. OUTA-NAPISHTIM sauvera ainsi sa famille, les animaux, les domestiques et les artisans du déluge. A la suite de quoi, les dieux accordèrent l’immortalité à OUTA-NAPISHTIM  ainsi qu’à sa femme.
  2. Comme GILGAMESH insiste, OUTA-NAPISHTIM  le met au défi de rester éveillé pendant six jours et sept nuits pour prouver sa valeur. GILGAMESH échoue et finit par s’endormir. OUTA-NAPISHTIM lui fait donc comprendre qu’il ne peut pas vaincre la grande mort s’il est incapable de vaincre la petite mort (sommeil). GILGAMESH finit par accepter sa condition de mortel.
  3. Prise de compassion pour GILGAMESH la femme d’UTNAPISHTIM lui offre une herbe de jouvence, mais sur le chemin de retour vers Uruk, un serpent lui dérobe les herbes.

 

La fin de l’histoire

  1. Il arrive donc bredouille à Uruk. Il monte sur les remparts et contemple la ville qu’il trouve magnifique. A ce moment il comprend qu’il il va lui falloir accepter son sort.

 

GILGAMESH n’a pas trouvé le secret de l’immortalité, mais en étant allé au bout de lui-même, il a accompli sa métamorphose intérieure : il n’a pas trouvé l’objet de sa quête, mais il a trouvé la sagesse. Il a appris à mieux se connaître, et à mieux accomplir sa part d’humanité.

L’histoire ne va pas plus loin. En terme cinématographique on pourrait pense que ça se termine en eau de boudin… Pas de morale, pas de promesse. Du point de vue d’un franc-maçon, évidemment, c’est différent.

L’épopée de GILGAMESH, exprime l’attitude universelle et invariable de l’homme devant la condition humaine. C’est aussi « l’épreuve » de la Connaissance. GILGAMESH a quitté « sa maison » pour aller vers « soi-même ». Il y réussi au travers d’épreuves et de rencontres, qui sont autant de voyages initiatiques. Et cela peut nous inspirer…. Mais ce sera pour une prochaine fois.

 

A suivre: L'EPOPEE DE GILGAMESH - Partie II (le questionnement)

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HIRAM  EST    MORT - LE  RELEVEMENT :  NÉCROMANCIE OU ALCHIMIE SPIRITUELLE ? QUE S’EST-IL PASSE ?

3 Avril 2025 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches au 3ème grade

Prologue

Je  partage  ce  jour  mes  interrogations  quant  à  la  nature  réelle  du phénomène mis en scène lors du rituel d’élévation et qui aboutit à ce non-aboutissement qu’est la Maitrise. C’est à dire aux transformations de  l’esprit  et  à  l’éveil  de  la  conscience  qui  a  été  induit  en  moi  au moment du relèvement.  Je vous livre mes pensées du moment, mais ma quête n’est pas terminée.

J'ai  dû  me  convaincre  –  avec difficulté  -  que  le  fait  d’avoir  été  témoin  de  la  mort  d’Hiram  et vaguement  associé  à  son  relèvement  (mode  narratif  au  RF)  ne faisait au final pas de différence que si j’avais, comme au REAA (mode  participatif),  été  acteur  du  drame.  Ceci  dit,  c’est  là  une convention   de   confort,   qui   s’appuie   sur   ma   perception   de l’Universalité de la F\M\et qui me permet d’écarter une partie du débat. Je suis bien d’accord qu’elle mériterait un petit travail d’analyse pour un ritualiste.  La « mécanique » de l’élévation est basée sur la  capacité détectée d’un Com\ à se  projeter en lui- même par stimulation rituélique quel que soit le mode narratif ou participatif retenu. On pourrait imaginer que la stimulation soit de nature et de force différente selon le mode. Avec des difficultés de mise en scène qui magnifient de manière différente l’alchimie (au sens vernaculaire) de la reconstitution du psychodrame. Car en  effet  il  s’agit  de  faire  vivre  au  postulant  sa  propre  mort physique afin de le libérer du carcan de ses pesanteurs terrestres et   lui   permettre   de   poursuivre   son   voyage   en   élevant   sa conscience. Mais ceci n’est pas l’objet de ma planche. Toutefois, on  y  reviendra,  il  faut  garder  à  l’esprit  que  l’élévation  ne « fonctionne » que dans le cadre d’une mise en scène sans faille, conditionnante.

 

Introduction

Je vais passer rapidement sur le meurtre d’Hiram, l’allégorie étant a priori plus facile à décrypter. Le mythe nous révèle un homme de l’art reconnu  mais  héros  inattendu,  courageux,  incorruptible,  capable  du sacrifice  ultime  pour  protéger  ce  en  quoi  il  croit.  Face  aux  fléaux meurtriers que sont l’ignorance, le fanatisme et l’ambition démesurée Hiram  va  intérioriser  sa  peur,  refuser  l’injustice,  et,  au  final,  se résigner  à  changer  de  plan.  D’un  point  de  vue  alchimique  les  trois coups portés pourraient   correspondre à une purification du corps, de la parole et de l’esprit.   J’imagine des métamorphoses de l’âme dans cette course solaire.

Le  drame  d’Hiram  peut  se  référer  à  la  marche  apparente  du Soleil : les trois meurtriers seraient alors les trois derniers mois de  l’année  pendant  lesquels  le  Soleil  descend  dans  les  signes inférieurs  et  semble  fuir  à  jamais  notre  hémisphère.  Cependant, après le solstice d’hiver, on le voit se relever et bientôt il reparaît dans  tout  son  éclat.  De  manière  analogue,  nous  voyons  notre Respectable Maître Hiram sortir de son tombeau et revenir à une vie nouvelle.

Ce sont les premiers changements de niveau de conscience d’Hiram. J’ai assez rapidement admis que les trois mauvais CC\ étaient moi.

J’ai  aussi  admis  l’idée  que,  malgré  le  fait  d’avoir  été  innocenté  du crime par des maitres bienveillants - qui ont su fermer les yeux sur ce qui  aurait  pu  passer  pour  des  traces  suspectes  sur  mes  gants  et  mon tablier - j’étais certainement un peu coupable de ce meurtre sacrificiel. Le contraire pourrait signifier que je ne suis porteur d’aucun métal, ce que même le plus candide de mes FF\ ne pourrait imaginer.

Hiram est donc mort. Il a fait le choix de l’intégrité. Du point de vue du mythe, Il devait mourir pour renaitre, c’est l’archétype du sauveur. Il est mort pour avoir transmis et pour n’avoir pas transmis. Transmis, car pour être tué par des CC\ il faut les avoir élevés à cette fonction. Il  a  donc  instruit  ses  meurtriers.  Pas  transmis,  car  le  plan  de  son œuvre, ses secrets, le mot de Maitre, disparaissent avec lui.

 

Ma question

Stimulé pour m’identifier à Hiram durant le rituel,   il devient évident que ma mort morale, symbolique et initiatique est nécessaire. C’est la clé  pour  me  pour  sensibiliser  au  besoin  de  lutter  contre  les  vices, passions et préjugés, aux instincts délétères. L’idée est bien de mourir à soi-même.

Ayant  indirectement  participé  à  l’émancipation  de  l’ensemble  des MM\ (Par  ma  propre  culpabilité  puis  l’assimilation  au  sacrifié) j’initie  alors  le  cycle  de  la  recherche  de  mon  corps  qui  va  aboutir  à mon relèvement.

Ce  n’est  que  bien  plus  tard,  après  la  cérémonie,  en  pensant  à  ce moment  précis  du  relèvement,  qu’une  question  a  commencé  à  me tarauder.   Résurrection,  assomption,  réincarnation,  transmigration  de l’âme,   opération   ordonnancée   par   un   Vénérable   « passeur »   ou « conducteur   des   âmes   (psychopompe)   et   nécromancien ou   alors alchimiste ?  De  quoi  parle-t-on,  que  m’est-il  arrivé ?  Quelle  science était à l’œuvre ?

Y-a-t’il derrière cette manipulation du mort (thanatopraxie) l’idée de m’arracher mes secrets ? Cette parole perdue voulait-on la puiser en, moi ?   On se souviendra que la première version de la légende voyait dans  le  relèvement  du  cadavre  la  recherche  des  secrets  de  l’univers que le défunt avait emmenés dans la tombe. Et il y a des empreintes d’inspirations bibliques: Sem, Cham et Japhet, les trois fils de Noé, qui se rendent à la tombe de leur père pour tenter d’y  découvrir  quelque  chose  à  son  sujet,  qui  les  guiderait  jusqu’au puissant secret que détenait le prédicateur.

 

Approche des réponses possibles

Mais dans le cas du relèvement au troisième degré, le déroulement des faits  contrarie  cette  première  lecture.  D’emblée  je  suis  amené  à m’interroger   sur   l’utilité   et   la   fin   de   ce   relèvement.   Il  y   a eu transmission de quelque chose : que l’on m’a donné, pas que l’on m’a arraché. Je n’étais pas le simple thanatonaute de service. J’étais l’objet du fiat lux, le réceptacle d’une nouvelle étincelle initiatique.

Je  comprends  alors  que  le  Vénérable  Hiram  et  les  autres  Hiram  qui m’ont  relevé  n’étaient  pas  des  mages  noirs,  des  chamanes  ou  des nécromanciens. Pas de formules magiques destinées à réveiller la vie. Ils n’attendaient rien du pouvoir divinatoire du mort et ne se sont pas tournés  vers  mon  passé  à  moi  pour  comprendre  leur  avenir  à  eux. Simplement, des démiurges bienfaisants ramenant à la vie spirituelle l’homme déchu enfermé dans son enveloppe terrestre.

Alors, alchimistes ? Sans doute...

Les différents rites maçonniques, ont fait l’objet d’une double écriture ouvrant la voie à une double lecture : une voie d’élévation morale est offerte aux maîtres maçons dont les actions sont entièrement guidées par les vertus « théologales »  (Foi, Espérance, Charité) et cardinales (Prudence, Tempérance, Force d'âme, Justice) et une voie initiatique, symbolique inspirée par la quête alchimique conduisant l’adepte de l’état d’homme ordinaire à celui d’homme transcendant ou du moins ascendant. Ces deux voies ne s’excluent pas. Elles agissent conjointement car elles sont l’une et l’autre des chemins d’élévation spirituelle. Il appartient à chaque Mde trouver en chacune une part de sa propre nourriture spirituelle, en toute liberté de conscience.

Je rappelle que le but du processus alchimique, en alchimie spirituelle est de créer un équilibre parfait entre toutes les composantes de l’être, après qu’elles aient été purifiées et fortifiées: cet équilibre permettant d’atteindre le “centre de soi”.

L’alchimie   spirituelle   (symbolique,   adogmatique,   ésotérique, occulte) est une pratique spéculative qui consiste à accomplir un chemin   personnel   de connaissance   de   soi et   de purification intime,   afin   de   renaître   sous   la   forme   d’un   être   nouveau, conscient  et  éveillé.  L’alchimiste  est  celui  qui  considère  que  la matière  contient  en  elle,  de  manière  cachée  et  amalgamée, la vraie  lumière. La  matière  est  donc  à  la  fois  ce  qui  porte  la lumière, et ce qui lui fait ombre. Au final, l’hermétisme recoupe largement l’alchimie spirituelle et sa définition : l’hermétisme est la doctrine occulte des alchimistes spéculatifs.

Un  des  aspects  évocateurs  du  travail  alchimique,  en  alchimie spirituelle  et  symbolique,  comme maçonnique  est  bien  de  passer des Ténèbres à la Lumière.

L’alchimie maçonnique est fractale ou gigogne plutôt. Il y a une aide interprétative  par  l’alchimie  entre  l’initiation  et  la  Maitrise  mais également au sein même des diverses degrés proposée par le rite. Des alchimies dans les alchimies.

Les  trois  grades  pouvant  correspondre  aux  trois  étapes  majeures  de l’Œuvre  dont  les  étapes,  en  simplifiant  beaucoup  sont l’œuvre  au noir   ou putréfaction de   la   matière   (nigredo),   l’œuvre   au   blanc (albedo, purification de la matière, l’œuvre au rouge (rubedo, le Grand Œuvre, le retour à l’unité)

Ce processus alchimique a débuté dans le cabinet de réflexion par la mort du vieil homme (calcination, première étape de l’œuvre au noir) pour finir à  la Maitrise.

De la même manière, le rituel d’élévation à la Maitrise, reprends ces trois étapes.

Je subodore même, ou espère – mais je suis un idéaliste - qu’un cycle   alchimique   symbolique   se   répète   au-delà   du   troisième degré,  ce  qui  pourrait  justifier  ma  perception  que  la  Maitrise n’est pas un achèvement mais un début... et peut-être la véritable initiation.   Les   initiations   maçonniques   sont   une   suite   de dissolutions  et  de  coagulations  ou,  si  l’on  préfère,  une  suite  de déstructurations    et    de    reconstructions    qui    permettent    la transmutation  au  sens  alchimique  du  terme  et  invitent  le  franc- maçon à passer de l’Œuvre au noir à l’Œuvre au rouge.

 

L’interprétation alchimique

Je reviens au rituel d’élévation.

Alors, alchimistes, les Hiram autour de moi le sont forcément

L’état dans lequel on découvre le corps du Maître, en putréfaction et décomposition, est bien la première phase de l’œuvre. L’œuvre au noir (nigredo, la séparation), qui amène à la dissolution. Des flux d’énergie, émis par mes FF\ m’envahissent et provoquent ma dissolution. Je comprends que la partie inaltérable de moi Hiram, mes os, ma matière, va se dissocier de mon esprit. Cette putréfaction (de la materia prima, la pierre brute) est une première forme de purification. Des sens, au profit de l’esprit. Une branche du compas tressaille déjà sous l’équerre.

La seconde phase du processus alchimique est l’œuvre au blanc (albedo : solution et distillation, c’est l’extraction). C’est le premier point parfait de la Maitrise qui initie la séquence. Maintenant, c’est moi qui libère des flux d’énergie vers ce qui m’etoure, je rayonne, et je réalise mon alignement avec le monde. C’est de début d’une phase de recomposition. Un pont entre les Ténèbres et la Lumière (passage de la pierre brute à la pierre polie).

Sur le plan intérieur l’œuvre au blanc consiste d’abord à accueillir la Lumière dans la matière, à la laisser descendre en nous, en n’y faisant plus obstacle. C’est une montée vers un état d’extase consciente, une illumination.  C’est  tout  le  sens  du  travail  de  rectification  de  l’être, notre VITRIOL. Ensuite, lorsque ce processus s’accomplit, la matière devient transparente et laisse passer la Lumière que nous allons alors diffuser et au mieux la rendre accessible aux autres. Mon ego et mes déterminismes ont été dépassés. Désormais le Corps est spiritualisé en même temps que l’Esprit est coagulé (a pris consistance).

La  symbolique  du  mouvement  qui  s’opère  à  partir  de  là,  ouvre  la troisième  dimension.  Passer  du  plan  au  volume,  de  l’équerre  au compas,  prendre  de  la  hauteur,  offre  des   perspectives  radicalement nouvelles.  C’est  une  autre  forme  de  silence  qui  se  tait.  Dans  ce mouvement, je décris un arc de cercle, ce cercle qui empêchera que je me perde.

Mais je n’en suis pas là. A ce moment, il n’y a rien où se perdre. Je suis seul avec moi-même, sinon en moi-même, et je suis simplement sinon en moi-même, et je suis simplement invité à réveiller mon M:. intérieur.

Alors non, Hiram ne ressuscite pas. Je fais le choix de m’identifier à lui.  Je  contribue  alors  à  la  transmission,  c’est  mon  devoir.  Comme Hiram a fait le sien de payer de sa vie.

Et puis arrive l’application du cinquième point parfait de la Maitrise et la révélation du mot. C’est le moment de l’éveil effectif.  Cet éveil est sans aucun doute l’élément le plus fort de l’élévation. C’est le point d’orgue de la transmission de la Tradition.

Le  Vénérable  Maître  réalise  là  l’œuvre  au  rouge  (rubedo),  dernière phase    de  l’Œuvre.  C’est  le  stade  de  la  réalisation  de  la  « Pierre Philosophale » (le Grand Œuvre) qui me donnera le moyen d’effectuer ma purification par l’exaltation, ma transmutation intérieure définitive et mon couronnement en moi « roi ». En maçonnerie, on traduit cela par influence spirituelle.

Le  Vénérable  Maître  qui  me  relève  me  permet  d’ouvrir  mon  esprit, d’intérioriser le monde et mon propre monde, de ramener mon “moi” à la conscience entière de son état primordial. La conscience devient alors   le   parfait   équivalent   du   Corps   qui   exprime   désormais   la réinstallation finale de l’Esprit dans la matière (sa domination). Je suis définitivement relevé,  uni à moi-même.

C’est la phase finale du solve et coagula. L’ordre intérieur est rétabli. ORDO AB CHAOS.

 

Un mot sur le mot

C’est bien par la transmission du mot substitué que le Com\ devient le fils et successeur d’Hiram. Si résurrection il y a, on voit qu’elle est purement alchimique. Si la gestuelle permet de relever le corps, c’est seul le mot glissé à l’oreille qui porte la vie et me libère. Parce que j’y ai été préparé (y compris par les autres  points)  -  et  que  je  suis  volontaire.  Si  ce  n’était  pas  le cas,  nous  parlerions  de  superstition.  Je  vais  pouvoir  élargir progressivement  le  champ  de  ma  conscience  et  acquérir  une maîtrise  plus  étendue  sur  les  forces  de  l’inconscient.  Mon maître intérieur, n’est pas le gardien du code moral dicté par le groupe ni un dieu qui culpabilise et punit. C’est simplement ce qui se trouve entre moi et moi.

Un mot qui n’en est pas un mais qui en remplace un autre, pas par    analogie,    ni    même   pour    évoquer    un    rapport    de ressemblance  avec  le  précédent.  Le  mot  substitué  ne  signifie pas en lui-même, il autorise seulement la reconnaissance. En fait, ce n’est que l’expression de la parole qui est perdue. C’est le   trou   dans   la   carte   qui   révèle   l’existence   d’un   secret. L’image  de  ce  secret  nous  la  laissons  à  l’imagination  de chacun,    selon    sa    culture,    son    passé,    ses    choix,    ses engagements et surtout ses rêves.

Nous  sommes  ainsi  exhortés  à  ne  pas  nous  contenter  de l’apparence des choses mais à en chercher l’essence. L’esprit derrière  la  lettre,  le  sens  derrière  le  mot.  Et  puis,  que  nous importe  cette  perte  puisque  nous  savons  que  les  secrets  ne peuvent être que dérisoires ou incommunicables ?

Un  autre  symbole  qui  révèle  l’infinité  de  la  tâche  qui  nous incombe.

 

Ce que je comprends de ce qui s’est passé

Hiram ne se réincarne pas en moi, pas plus que je ne me réincarne en Hiram. Hiram renaît dans le nouveau M:. exalté. En moi, il poursuite son œuvre de construction du Temple.

Le seul élément réel de transmission c’est l’exemple vécu, intériorisé. C’est l’influence spirituelle qui éveille les germes d’esprit qui dorment en   moi.   Car   l’esprit   ne   se   transmet   pas.   La   réalité,   c’est   la renaissance - ou la révélation - des qualités d’Hiram à travers moi. Ce qui était dans le tombeau ce n’était que ma part de vice et de passions.

On m’invite plus à sublimer mes pensées de manière positive que de m’astreindre à  éliminer toutes mes      scories.    Il  s’agit d’une réconciliation  intime.  Le  Temple  extérieur  a  disparu  aux  yeux d’Hiram.  Il  est  maintenant  en  moi,  en  mon  cœur  -  la  Chambre  du Milieu   de   mon   être.   Ma   culpabilité   a   disparu   aussi.   Je   prends conscience  que  je  ne  suis  rien,  et  en  même  temps  que  je  suis  tout. J’étais possédé par le beau et je l’ignorais.

Lorsque j’ai reçu l’influence, elle s’est focalisée dans ma conscience, le  centre  à  partir  duquel  elle  rayonne  et  devient  perceptible  de l’extérieur.  Je  suis  le  centre  du  cercle.  Mais  je  dois  aussi  laisser  la lumière jaillir en moi et laisser l’autre la puiser. C’est seulement à ce moment-là  que  tout  l’être  s’illumine.  C’est  ainsi  que  nos  FF\ nous reconnaissent, y compris dans notre altérité. Le compas m’a permis de dissocier mon esprit des contraintes matérielles. Cette métamorphose est résolument de nature alchimique.

App\ puis Com\  j’ai travaillé sur la connaissance du soi et le   passage   progressif   du   moi   au   soi.   Je   dois   désormais explorer ce centre mystérieux qui va me permettre de mettre en relation   avec   la   totalité   du   monde.   Je   rechercherai   sans craindre les éléments obscurs de l’inconscient et travaillerai à les intégrer par la construction de ma connaissance.

En  passant,  ce  nouveau  M\ est-il  aussi  ou  plus  radieux que jamais ?  Pour  ne  pas  nous  entrainer  dans  une  affligeante  et stérile  discussion  sur  ce  sujet,  j’ai  bien  envie  de  vous  offrir mon  interprétation:  la  phase  Hiram  en  moi  est  sans  doute aussi  radieuse  que  du  vivant  du  Maitre  (ce  que  suggère  le rituel,  le  phénix  renait  identique à  lui-même) mais  ce  qui  est certain, c’est que le nouveau moi en moi est plus radieux qu’il n’avait   été   (plus   heureux,   plus   fort   qu’avant,   pleinement vivant,  ayant  appris  à  vivre  en  conscience,  et  ayant  mieux compris ce qui constituait l’essentiel de son être... et debout). J’ai   dépassé   la   mort.   Non,   en   fait,   on   m’y   a   préparé. Heureux ? On le serait à moins.

 

Conclusion

Nous portons tous à l’intérieur de nous un noyau divin en la personne de notre M\ intérieur.   Alors je regarde le dieu en moi, il est à mon image.  Il  unifie  les  contraires  et  réalise  une  synthèse  des  opposés.

Régénéré  après  une  triple  mort  morale,  symbolique  et  initiatique  alchimique  donc  -    je  suis  censé  être  capable  de  réaliser  en  moi l’harmonie, l’équilibre. Il faudra trouver un équilibre nouveau, réunir de qui est épars, rassembler autour de la pensée et de l’esprit collectif et  des  imaginaires  de  chacun.  Car  ne  dit-on  pas  que  le  réel  est  la somme de tous nos imaginaires ?   Le Tout est esprit et il nous habite, l’Univers est mental... et nous l’habitons. Nous ne le façonnerons que parce que les autres pourront s’imprégner de notre esprit, et pas parce que nous l’aurions simplement voulu ou rêvé. Ce qui m’est offert par le  mot  c’est  une  énergie  en  mouvement  intérieur,  une  orbite  qui  se conjuguera à celle de l’autre. Et l’on comprend alors que ce « rien » qu’est la pierre brute, en fait, contient le Tout.

Cette alchimie initiatique ne consiste donc pas en une transformation matérielle,  mais  en  une  transmutation  de  l'esprit  et  de  la  conscience qui me permettra de vivre selon nos codes, selon la Loi de l’Harmonie Universelle,   avec   pour   corollaire   le   devoir   de   participer   à   la construction  du  temple,  à  la  transmission  et  ainsi  à  la  régénération permanente. Mais il y a quand quelque chose d’un peu magique dans tout ça, non ? Et cette magie a un nom : l’Amour.

 

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CAHIER DU RITUEL D’APERITIF

3 Avril 2025 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Pseudo-délires

                                                   

 

 

 

CAHIER DU RITUEL D’APERITIF

Rite Traminer Rectifié

 

6025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

Il ne s’agit pas ici d’une parodie de rituel, et, même si l’humour n’en n’est pas absent, nous attendons de ce rituel qu’il nous rappelle à nos devoirs et à notre discipline morale, partout où nous sommes, car le monde est notre temple.

 

Note

La mention FF\ dans le texte peut être remplacée par FF\  et SS\ selon le modèle de participation

 

RITUEL D’APÉRITIF

 

RAPPEL

Les travaux peuvent être ouverts dès lors que six MM\ sont présents, le collège dans le Rite Traminer Rectifié  (RTR) ne comptant que six plateaux. Point n’est besoin de rappeler que le rituel ne peut pas être utilisé en présence de profanes (sauf exception validée par les FF\ présents).

 

FONDATION DU COLLÈGE

 

On prépare un sac avec XX jetons. 6 sont de couleur rouge et portent un numéro de 1 à 6.

A leur arrivée les convives tient un jeton sans regarder. Dès que les 6 jetons rouges ont été tirés, il est inutile de continuer la distribution. Les porteurs des jetons rouges sont amenés à tirer le dé de fondation. Ils lancent leur dé chacun à leur tour dans l’ordre du numéro du jeton.

  • Le dé de fondation présente les 6 plateaux
  • Si le lanceur tombe sur la face Grand soiffard, il occupe le plateau et désigne son collège. Le dé ne sert plus. Il peut désigner des FF qui n’avaient pas de jetons rouge.
  • Si c’est un autre plateau, il l’occupe et passe le dé au suivant qui lance le dé à son tour.
  • Dans tous les cas, si on tombe sur une face plateau déjà occupée, on relance le dé jusqu’à tomber sur un plateau non occupé.
  • Quand tous les plateaux sont pourvus le dé ne sert plus.

Rappel : dès qu’un plateau est attribué, l’officier prend la bonne place autour de la table. Si la disposition de la (ou des) table(s) ne permet pas la formuler proposée on s’assied librement.

 

OUTILS DES MEMBRES DU COLLEGE

Le Grand soiffard dispose d’un gros tire-bouchon, les Premier et Second Pochards ont un tire-bouchon plus petit. Le compte-goutte choisit librement son outil. Alternativement, le Grand Soiffard peut porter un thyrse.

Note : pour faciliter l’appropriation du rituel, l’outil y est représenté par un maillet

 

PLACE DES OFFICIERS

 

 

Les autres participants s’installent où ils veulent sur les colonnes

 

OUVERTURE ET FERMETURE DES TRAVAUX D’APERITIF

(on peut à souhait remplacer FFpar SS\ ou par SS\ et FF\)

GRAND SOIFFARD 

Mes FF\, nous sommes réunis parce qu’il fait (choisir parmi : chaud, froid, humide, sec…ou autre motif) sous le regard bienveillant de Dionysos. Je vais procéder à l’ouverture des travaux.

Debout et à l’ordre mes FF\

RAPPEL : au RTR, le signe d’ordre consiste à élever ses deux mains « en toit », au-dessus de la tête. Le Grand Soiffard et les deux Pochards portent leur maillet ou autre outil du moment au niveau du ventre.

Je rappelle que ce signe d’ordre forme un delta dont la base est le haut de la tête. Ce delta est l’initiale de Dionysos sous l’égide duquel nous travaillons. C’est aussi l’initiale des sept valeurs fondamentales du rite : Discrétion, Désir d’être ensemble, Détermination, Décontraction mais Dignité, Délectation et Déglutition.

 

Nous ritualisons l’apéritif afin que chacun puisse boire en même temps et que chacun arrive au même stade dune extase mystique, qui petit à petit envahira nos psychés et nous conduira vers un égrégore qui nous emportera hors de l’espace et hors du temps.

Ce que nous allons consommer ne sont pas que des boissons. Ce sont des révélateurs de l’esprit, l’expression du travail de l’homme, l’expression du vivant, de la transformation du fugace en durable.

Prenez place mes FF\

F\ Premier Pochard, que buvez-vous ?

PREMIER POCHARD

Je bois (choisir : du vin blanc, du vin rouge, de la bière, du whisky,  autre...) Grand Soiffard

GRAND SOIFFARD 

Je prends note de votre engagement. Et où peut-on espérer trouver (selon la réponse : du vin blanc, du vin rouge, de la bière, du whisky, autre...)

PREMIER POCHARD

Au centre d’un coffre bien clos qui retient le froid sauf le whisky qui peut vivre à l’extérieur de ce coffre sans nuire à ses vertus apéritives Grand Soiffard

GRAND SOIFFARD 

F\ Deuxième Pochard, que buvez-vous ?

DEUXIEME POCHARD

Je bois (choisir : du vin blanc, du vin rouge, de la bière, du whisky,  autre...) Grand Soiffard

GRAND SOIFFARD 

Je prends note de votre engagement. Et quelles sont les vertus premières de cette boisson sacrée ?

DEUXIEME POCHARD

Elle stimule la fraternité, la liberté de conscience et de parole et nous rapproche

GRAND SOIFFARD 

F\ Compte-gouttes, que buvez-vous ?

COMPTE-GOUTTES

Je bois (choisir : du vin blanc, du vin rouge, de la bière, du whisky,  autre...) Grand Soiffard

GRAND SOIFFARD 

Je reconnais votre persévérance. Et vous, F\ Porte-clés, que buvez-vous ?

PORTE-CLES

Je bois (choisir : du vin blanc, du vin rouge, de la bière, du whisky,  autre...) Grand Soiffard. Je rappelle également que les FF qui ne seront pas en état de conduire devront me remettre les clés de leur véhicule.

GRAND SOIFFARD 

Votre dévouement vous honore F\ Porte-clés. Nous saurons être vigilants. Et vous, F\ Rossignol des Parvis, que buvez-vous ?

ROSSIGNOL DES PARVIS

Je bois (choisir : du vin blanc, du vin rouge, de la bière, du whisky,  autre...) Grand Soiffard.

GRAND SOIFFARD 

Que cela puisse éclaircir votre voix quand elle deviendra lumière. Je prends note de votre engagement et vous propose de recevoir le mien : je boirais (choisir : du vin blanc, du vin rouge, de la bière, du whisky,  autre...)

Les FF\ des colonnes indiqueront leur souhait au COMPTE-GOUTTES  quand l’atelier sera en récréation.

Mais, F\ Compte-gouttes, quel est le premier devoir d’un Compte-Gouttes en tenue d’apéritif. ?

COMPTE-GOUTTES

C’est de s‘assurer que le réfrigérateur et le bar sont bien garnis Grand Soiffard

GRAND SOIFFARD 

Assurez-vous qu’il en soit ainsi et revenez porter la bonne nouvelle à cette table

Le compte-goutte se lève, ouvre et referme le frigo et revient s’asseoir

COMPTE-GOUTTES

Le réfrigérateur et le bar sont bien garnis Grand Soiffard

GRAND SOIFFARD 

Rien ne s’oppose donc à nos travaux. F\ Premier Pochard veuillez informer vos F\ et S\ que nous allons pouvoir avancer sur le chemin de la déglutition

PREMIER POCHARD

F\ Deuxième Pochard, le Grand Soiffard nous invite à avancer sur le chemin de la déglutition

SECOND POCHARD

F\ Compte-gouttes, le Grand Soiffard nous invite à avancer sur le chemin de la déglutition

COMPTE-GOUTTES

FF\ qui décorez les colonnes, le Grand Soiffard nous invite à avancer sur le chemin de la déglutition

PREMIER POCHARD

L’annonce est faite Grand Soiffard.

PORTE-CLE

Grand soiffard, il faut toutefois rappeler à cet auguste aréopage que l’abus de boissons peut rendre nos trajectoires incertaines et induire des collisions, même morales

GRAND SOIFFARD 

Merci F\ Porte-clés pour ce rappel, mais on ne va quand même pas passer la journée là dessus.

Debout et à l’ordre mes FF\

Nous avons laissé la porte des hommes et la porte des Dieux, ignorant l’instant présent, nous prenons la porte du milieu.

Imaginons qu’un jour, passé du grain de raisin à la goutte de vin, quand notre travail intérieur nous aura arrondis, affinés, déshabillés du superflu, nous reconnaitrons en l’autre ce grain de raisin, symbole de la transformation végétale qui lui aussi, à travers des discussions partagées, nourri de doute, d’espérance, permettra d’inviter au partage de la jouissance du présent, enrichissant ainsi la boisson d’origine en un nectar encore plus riche

Prenez place mes FF\

Que l’on décore cette table.

 

COMPTE-GOUTTE

Grand Soiffard, nous n’avons pas désigné les Officiers chargé de cette noble tâche !

GRAND SOIFFARD 

F\ Compte-gouttes, tout à l’heure vous avez trouvé le réfrigérateur. La main de Dionysos vous a guidé. Qu’elle continue à le faire. Allez quérir les liqueurs requises. Vous pourrez vous faire assister par les Premiers et Deuxième Pochard ou par qui vous le souhaitez. Moi je reste ici pour garder la maison car on ne sait jamais...

COMPTE-GOUTTE

F\ Premier Pochard et/ou F\ Deuxième Pochard (et autres…), vous voudrez m’assister

GRAND SOIFFARD 

A mon coup de maillet la libre déambulation vaut droit. .

Les officiers désignés prennent les commandes des FF\ sur les colonnes et garnissent la table. Quand tout est sur la table aux endroits prescrits :

GRAND SOIFFARD 

Mes FF\, à mon coup de maillet, nos travaux reprennent force et vigueur . 

F\ Deuxième Pochard, assurez le service.

PORTE-CLE

Grand Soiffard, ne craignez-vous pas que l’abus de travail nous rende impropres au travail ?

PREMIER POCHARD

Grand Soiffard, je pense que le F\ Porte-clés nous rappelle un de nos principes sacrés.

GRAND SOIFFARD 

En effet. Glorifions donc le travail en l’encourageant.

Debout et à l’ordre

F\ Rossignol des Parvis, remplissez votre office.

ROSSIGNOL DES PARVIS

(Chante) C'est à boire, à boire, à boire
C'est à boire qu'il nous faut

Repris une fois par tout le collège, puis une autre fois par toute la table

GRAND SOIFFARD 

Mes FF\, à mon coup de maillet, je clôturerai ces préludes à l’action. Nous ne boirons alors rien que pour boire.

Les préludes sont clôturés et il commence à faire soif. Nous ne sommes plus à l’ordre. Procédons mes FF\, et tirons autant de rafales qu’il en faudra pour nous préparer à ce qui nous est préparé

COMPTE-GOUTTE

 Que ces boissons, symbole de l’intelligence, élèvent notre esprit

Le COMPTE-GOUTTES  frappe dix fois rapidement sur la table avec l’outil dont il dispose

On peut picoler librement

 

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DOUZE A TABLE OU LE PROBLÈME DU PRÉSENT SON RAPPORT AU PASSÉ, À L’AVENIR ET À L’ÉTERNITÉ

3 Avril 2025 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Pseudo-délires

 

Verbatim d’une petite bouffe entre amis, où il ne sera pas question d’alimentation (ou presque)

Pièce maçonnique en 1 acte pour 12 acteurs

A jouer en salle humide vers la fin des agapes car le plateau de fromages joue un rôle central

CONTEXTE : La semaine dernière, j’avais invité quelques amis pour une agape verbale autour du temps. Étaient autour de la table Platon, Nishida Kitaro, Karl Rahner, Franz Kafka (arrivé en retard, très en retard. Encore le temps…), Saint Augustin, Blaise Pascal, Emmanuel Kant, Gottfried Leibnitz, André Comte-Sponville, Galilée et Isaac Newton. Comme nous avions pris le parti de nous concentrer sur l’essentiel, et étions convenus que l’on éviterait les longues digressions, sur l’espace, le bonheur (quoique...) et le mouvement. Du fait de cette dernière petite contrainte, Aristote a finalement décliné l’invitation. Nous avons survécu à son absence.

 

 

Philippe : (debout) Merci mes amis d’avoir répondu à mon invitation. Je sais que certains sont venus de loin et d’il y a longtemps, propose donc que nous tirions une santé pour nous donner la verve et le courage d’aborder le sujet de ce midi : le problème du présent son rapport au passé, à l’avenir et à l’éternité

Santé

Philippe : « Le problème du présent son rapport au passé, à l’avenir et à l’éternité »,  il me semble que le maitre mot ici semble être le temps. Qu’est-ce que ce temps ? Galilée ? (s’assied).

Galilée (plutôt » nauséeux, reste assis) : Pfff… faites sans moi, le voyage a été trop long. Je vais écouter vos étoiles. Demandez à Isaac…

Isaac : (se lève) N’ayez pas d’inquiétude, il est tombé dans les pommes avant que nous arrivions, il s’en remettra, c’est sans gravité». Bien.  Il faut en effet d’abord définir le temps

Murmure d’approbation dans l’assemblée (sauf Blaise)

Blaise : Bof….

Isaac : Pas d’accord Blaise ?

Blaise : (resté assis) A priori Je pense qu’il est impossible et inutile de définir le temps. Si je dis temps, tous, voient le même objet : ce qui suffit pour faire que ce terme n’ait pas besoin d’être défini. Quoique ensuite, en y pensant, puisque certains tiennent à le mesurer... Mais bon, continue Isaac 

Isaac : C’est simple, c’est de la physique. Il en occupe toutes les équations. C’est un paramètre qui est le fondement de la mécanique classique; en effet, il permet de décrire le mouvement des corps dans l’espace en donnant leur position à des instants successifs. Dommage qu’Aristote nous boude, il aurait eu des idées. Pour faire court … (murmure de soulagement dans l’assemblée) …: le temps est mathématique, mesurable, linéaire, continu et à écoulement uniforme du passé vers le futur. Pour autant il est réversible (alors que la précédente propriété laisserait à penser que le temps est fléché et irréversible) : en effet, on explore avec les mêmes méthodes mathématiques le passé et l’avenir ; par exemple, il est aussi facile de déterminer les marées et les éclipses passées que les marées et les éclipses futures ; ainsi, sur le papier, les planètes pourraient tourner à l’envers : tout ce que la nature fait, elle pourrait le défaire selon le même processus. Mon temps n’est donc pas fléché. Il ne crée pas et ne détruit pas non plus. Passé et futur se ramènent au seul instant présent. Plusieurs d’entre vous en sont déjà d’accord je présume. J‘ai dit (plutôt tonitruant et se rassied)

Gottfried : (lève la main) Je peux ?

Philippe : Nous t’écoutons

 Gottfried : (se lève) Isaac, tu nous présentes l’espace et le temps avec des caractères absolu et infini qui en feraient des attributs divins. Ce n’était peut-être pas ton idée, mais tu voudrais qu’ils soient les conditions premières des choses matérielles. Et là, ma pensée diverge…

Galilée : (assez bas) verge…

Philippe : Tu avais dit que tu te contenterais d’écouter, si c’est pour dire des c… Reprends Gottfried

Gottfried : Merci, je reprends donc. L’espace et le temps ne sont qu’un certain arrangement, ou un certain ordre général entre les choses  et n’existent pas par eux-mêmes mais ils existent tout au contraire dans les relations entre ces choses. Mais bon, on ne va pas en faire un fromage. A propos, il reste du Brie ? (se rassied)

Un ange passe (le plateau de fromages)

St Augustin : (se lève) je profite de l’ange qui passe Je reviens à ta conclusion Isaac, elle se défend, mais ta rhétorique est un peu limitative. C’est d’ailleurs pour cela que tu penses arriver à une définition...  Attends, je reprends mes notes, que dis-je, mes confessions. Voilà..., Livre XI. Je me cite » :

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ? » (se rassied)

A ce moment, une forêt d’index se met en mouvement pour gratter les tempes des convives.

Augustin, profitant de ce petit flottement en profite…

Augustin : (se  relève) Je m’explique.  Le temps existe comme une image de l’esprit, il n'a pas d'être réel.  Il existe trois temps, le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Toute la réalité du temps tient dans ces trois modes selon lesquels nous temporalisons le présent : la mémoire, la perception, l’attente. Le temps est donc pour nous une triple action de l’esprit. On dit qu’il y a trois temps au temps alors qu’en fait, il n’y en a qu’un seul. Et cela donne son existence au temps. C’est un peu la conclusion d’Isaac, même s’il est plus difficile de voyager dans mon temps que dans le sien apparemment  (se rassied)

Philippe : (resté assis) Je risque une parenthèse. Pour moi la conservation du passé et l’anticipation de l’avenir ne procèdent que d’une seule et même seule faculté, l’imagination. L’imagination est la résultante de cette triple action. Elle n’est possible que par l’effet de l’attente et de la mémoire sur la perception.   Ce fait, cette imagination est peut-être la première entrave au bonheur. Mais il est vrai que l’on s’était entendu pour ne pas aborder ce thème...

Karl : (lève la main) Désolé de t’interrompre, Philippe, mais c’est pour apporter de l’eau à ton moulin.

Philippe : Aaah mon sauveur, je t’en prie Karl

Karl : (se lève) Notre imagination conserve ce qui a disparu et anticipe ce qui est à venir, par elle il me semble qu’en esprit nous élargissions ce point, dans une certaine mesure, et c’est cela que nous appelons notre vie: le présent dont nous devons  profiter (ton « bonheur » Philippe), parce que le passé n’est plus, et le futur pas encore. Pour finir, je ne partage pas la sérénité de Tintin. J’ai l’impression que la vie semble se résumer à un  petit point inquiétant où ce qui n’est pas encore devient subitement ce qui n’est plus . Le temps nous laisse démunis. Cet instant n’est donné que pour un instant et seulement à la suite d’un moment précédent qui se dérobe lorsqu’on essaie de le saisir, et qui rend impossible toute tentative de le vivre une seconde fois. En conséquence, tout mouvement de la vie intérieure et toute action physique se déroule dans le cadre du temps et est soumis à la loi inexorable de la succession. C’est moche non ? (se rassied)

Nishida : (bondit de sa chaise) Ton petit point inquiétant Karl c’est l’instant, c’est l’extrémité du présent absolu. Tu vois tout en noir ! Tout ce qui est se situe dans le temps. C’est la forme fondamentale de la réalité. Or, le temps se situe dans le présent qui lui-même se situe dans le soi. En réalité, le véritable soi n’est autre que le soi présent. Mais il y a aussi une sorte de temporalité englobante car le temps tourne dans  un maintenant éternel ! (se rassied)

Philippe : (se lève). Là, désolé,  je vole la parole (je suis chez moi !) . Quel enthousiasme. J’entends bien, Nishida, que ton présent absolu a un goût d’éternité. Que l’identité même du temps soit cet éternel présent qui le compose n’est pas pour me déplaire. Le temps, en tant qu’éternel présent, ne serait alors plus composé de dimensions temporelles, il n’y aurait pas d’avant, pas d’après, pas de dimension temporelle mais simplement un maintenant sans autre fin. Le temps serait donc intrinsèquement l’éternité d’un présent absolu. ?

Nishida : (resté assis) C’est tout à fait ça... Boit un coup, tu es tout pâle.

Philippe bois un verre

Philippe : Je reprends. On reviendra peut-être sur tout cela, mais, j’ai envie de nous remettre dans le temps. J’ai l’impression que nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir, trop lent à venir, comme pour hâter son avènement, ou alors nous rappelons le passé pour l’arrêter. Car le présent, le plus souvent, nous blesse. Que chacun ici examine ses propres pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque pas au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, seul l’avenir est notre fin. Nos pensées sont alors respectivement regrets et crainte et la perspective du bonheur promis de l’instant présent est trop fugace pour que nous sachions ou voulions en profiter pleinement 

André: (resté assis) Et pourtant Philippe, il faut vivre aujourd’hui ! On peut se souvenir du passé ou rêver de l’avenir ? Bien sûr ! Mais ce rêve et ce souvenir n’existent eux-mêmes qu’au présent. Le temps s’impose à toi : tu ne peux l’utiliser pour agir qu’à condition d’abord de t’y soumettre.

Philippe : Mais pour agir, sagement j’entends, ne faut-il pas tenir compte du passé et de l’avenir ? » (s’assied)

André: (resté assis) Bien sûr que si ! Mais attention, vivre au présent, ce n’est pas vivre dans l’instant. Agir, c’est toujours continuer un certain passé, préparer un certain avenir… Mais cette continuation et cette préparation n’ont elles-mêmes de réalité qu’au présent. C’est pourquoi l’action et la fidélité sont tellement importantes : parce qu’elles seules peuvent donner au passé et à l’avenir cette actualité sans laquelle ils ne sont rien. Devoir de mémoire, devoir de responsabilité. Le passé n’existe plus ; mais il est à connaître et à transmettre. L’avenir n’existe pas ; mais il est à faire. (se rassied).

Augustin lève la main

Philippe : Oui Tintin ? Vas-y

Augustin : (se lève) Ton problème Philippe, c’est une perception exacerbée de la dynamique du temps qui s’écoule (Isaac hausse ostensiblement les sourcils) – non Isaac,  pas l’espace dans lequel il s’écoule

 (Grognement de l’intéressé).

C’est ton temps sensible, apparent. C'est l'esprit qui introduit la dimension du passé, du présent et de l'avenir. Le temps n'a donc pas d'être en lui-même, mais encore une fois il n'existe que dans l'esprit ou notre conscience, c’est-à-dire qu’il s’enracine dans notre subjectivité. Il n’est au final composé que d’inexistences qui définissent le temps réel, le temps absolu (par opposition au temps sensible). Il ne faut pas confondre le temps sensible, que l’on perçoit, et qui est relatif, avec le temps absolu qui le sous-tend. Nous en sommes tous victimes... 

Philippe : (resté assis) Donc dire que le temps est absolu, c’est dire qu’il n’appartient, ni au monde extérieur (matériel et sensible), ni à notre esprit. Il existerait, même si le monde ou notre esprit n’existaient pas ? 

Augustin : « C’est l’idée ». (se rassied)

Blaise : (se lève)  Au risque de passer pour un sceptique,  j’ai le sentiment  que la temporalité de la conscience humaine fait nous ne saurions vivre au temps présent. Nous ne saurions faire autre chose que de tendre à un avenir comme à une finalité. Nous ne faisons que travailler pour un meilleur avenir, ou plus exactement, pour l’idée que nous nous faisons du meilleur avenir. Autrement dit, nous nous engageons, dès notre naissance ou au moins dès l’âge de raison, dans toutes sortes de jeux dont l’enjeu est un heureux avenir ». Alors le présent, tu sais.... » (se rassied)

Emmanuel lève une main.

Philippe : Emmanuel tu as un commentaire à faire ?»

Emmanuel : (se lève) Oui, je voudrais abonder à ce que dit Augustin. Le temps ne peut être un objet réel, parce que s’il l’était, on pourrait se représenter un temps vide d’objets, le temps pourrait exister indépendamment de tout objet réel

Isaac laisse échapper un nouveau grognement (Emmanuel ne s’interromps pas)

Il ne peut pas non plus être une propriété inhérente aux choses en soi, car alors, il devrait être connu a posteriori - je vous rappelle que est dite a posteriori, toute connaissance qui dépend de l’expérience - et ne serait par conséquent pas la condition même de toute expérience ; or, le temps est nécessairement la condition même de toute expérience, car on ne peut se rapporter à rien sans nous référer au temps ; donc le temps est a priori; donc s’il est a priori il ne peut qu’être une structure de notre esprit. Sic demonstratum… 

Ceci dit,  si le temps est subjectif, cela ne l’empêche pas d’être nécessairement objectif par rapport à tous les phénomènes et, par suite, par rapport à toutes les choses qui peuvent se présenter à nous dans l’expérience. Le temps est " réel " en ce qu’il est une forme de notre esprit que nous ne pouvons nier et qui est universelle pour tout être humain. Subjectif ne s’oppose pas à objectif et n’est nullement synonyme d’illusion. Subjectif veut dire " qui appartient à l’esprit humain " et objectif,  que tout être humain normalement constitué doit percevoir les phénomènes dans le temps et que nous ne pouvons avoir aucune expérience sans le temps. Ainsi, plutôt que " subjectif", je préfère dire, " idéalité transcendantale " (toussotements). Le temps est idéal, car il n’est pas un être réel et transcendantal : il préexiste aux objets de l’expérience et en conditionne la connaissance (se rassied)

Isaac : Je crois qu’il a dit, il était temps…

Philippe : (assis) Il faut qu’on avance, nous n’avons pas encore abordé la question de l’éternité. Mais avant, Pascal a parlé de temporalité de la conscience, est-ce que ce n’est pas confondre temps et temporalité. Quelle est la différence ? »

André lève la main

Philippe : Aaah, André va nous éclairer. Nous t’écoutons

André: (se lève)  Je me cite : La temporalité, c’est le temps tel qu’il apparaît à la conscience : c’est le temps vécu, le temps subjectif, le temps de l’âme, si l’on veut. Elle est surtout composée de souvenirs du passé et d’anticipations du futur : la mémoire et l’imagination nous occupent davantage que l’attention ; l’espérance ou la nostalgie davantage que l’action ! Ce que j’appelle le temps, au contraire, c’est la durée telle qu’elle existe objectivement, dans le monde ou la nature. Or, dans la nature, rien n’est jamais passé ni futur, tout est présent : le réel, c’est ce qui existe actuellement. D’un côté, donc, une temporalité toujours distendue, dans notre esprit, entre le passé et l’avenir ; de l’autre, un temps réel, toujours concentré dans le présent »

Philippe : (resté assis) Quel est le plus important ?

André : Les deux  sont nécessaires. Mais le temps, d’un point de vue philosophique, est plus fondamental : parce qu’il contient la temporalité (la mémoire et l’imagination n’existent elles-mêmes qu’au présent), alors que celle-ci ne saurait le contenir tout entier. Notre conscience est dans le monde, bien plus que le monde n’est dans notre conscience (se rassied)

Philippe : (toujours assis) Bon, mais alors l’éternité maintenant? Il me semble qu’il y a deux manières de voir les choses : ou bien  l’éternité est une durée infinie, infinie en amont du temps présent (passé) et infinie en aval du temps présent (futur) ou alors une réalité en dehors du temps. En somme l’éternité est le sans-temps qui contient tous les temps. Il me semble que cette seconde définition donne un bon point de départ. Isaac ?

Isaac : (se lève) D’accord avec ça. Il y a d’ailleurs une dimension symbolique du temps qui nous en offre une image ..... 

Philippe : (assis, l’interrompt) Je vois où tu veux en venir mon F\, mais on s’écarte peu du sujet non ?

Isaac : Que nenni mon bon F\ !  Comme moi tu travailles de midi à minuit, dans un temps (et un espace soit dit en passant) protégé des tumultes extérieurs, un temps immobile mais actif, dynamique et créatif. C’est un éternel présent dont on ne saurait dire qu’il a été ou qu’il sera. Ce temps se recrée en permanence. Cette relativisation du temps et de l’espace est une façon de morceler l’éternité. De tenues en tenues nous surgissons dans une éternité nouvelle mais identique. Comme nous, elle est hors du temps, mais nous ne le faisons qu’en pointillé. (se rassied)

Augustin : (se lève) Chers amis, vous semblez tenir à opposer présent et éternité. Or la seule chose que l’on peut opposer à l’éternité, c’est la durée. L'éternité n'est pas la durée sans limite et sans fin. Elle est justement la négation de la succession, du mouvement et du devenir, c'est le mode d'existence d'un être qui, par nature, serait immobile, supérieur et extérieur au temps. Elle n'est donc pas un lieu, mais plutôt un état, ou mieux encore un éternel présent. Elle n'est pas une froide solitude, mais la joie d'être en présence de Dieu, une plénitude de Vie. C’est le « perpétuel aujourd’hui » de Dieu. Dieu est celui qui est, celui qui a été et celui qui sera. L’instant, pour lui, n’existe pas et, a fortiori, la durée qui n’est qu’une somme déterminée d’instants accumulés. Vivre une vie d’homme, c’est expérimenter consciemment la durée, ce qui est impossible à la divinité éternelle. Et pour expérimenter cette durée en homme libre, il ne faut pas simplement ajouter des instants au passé, remplir à nouveau ce qui est devenu vide, en clair subir passivement la dualité ; il faut, au contraire, s’en libérer en vivant pleinement cet éternel présent. (se rassied)

Blaise : (resté assis) Aaah ces jansénistes…Augustin....Bien tragique position que celle de l’homme, perdu entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, perdu entre la finitude de toutes ses connaissances et l’infini de la sagesse divine, perdu encore entre un passé qui n’est plus et un avenir qui n’est pas encore, perdu enfin entre un instant insaisissable et une éternité impossible. Ce présent est une prison aux murs opaques ! 

Isaac : (resté assis) Je te trouve bien lyrique Blaise. Allez, Je laisse parler le F\M\ en moi. Non, cet éternel présent n’est pas, comme tu le suggères Blaise, une prison aux murs opaques, mais bien une ouverture vers l’équilibre de la sagesse, un affranchissement définitif de la dualité, une porte cette fois grande ouverte sur l’univers où l’homme libre est à sa juste place en tant que lien pensant entre le macrocosme et le microcosme

Karl : (resté assis)  Je rejoins Tintin. Cet éternel présent  est plutôt un aboutissement du temps projeté dans le temps depuis l’au-delà du futur, c’est-à-dire depuis une éternité eschatologique. Elle est en devenir dans l’être humain lui-même et dans chaque instant du temps, l’humain peut remettre toute chose à Dieu, dont lui-même. Mais bon, vous ne serez pas tous d’accord... 

Augustin : (resté assis)  La difficulté ici c’est qu’on ne comprend pas le concept d’éternité précisément parce qu’on essaye de le comprendre à partir du schéma classique de temporalité. Or le temps – tout comme l’espace – n’existent pas (Isaac s’étrangle) : ils ne sont qu’une création de Dieu. Par ailleurs, le processus de création n’admet pas intrinsèquement de temporalité, cette création est intrinsèque à Dieu lui même. Elle n’est donc pas un processus qui admet une temporalité puisque la temporalité est elle même création de Dieu. On ne peut donc situer la création dans une temporalité quelconque puisqu’elle préexiste à toute forme de temporalité, d’une certaine façon elle est, comme Dieu, éternelle

Philippe : (se lève) On avait dit pas de religion ! Heureusement que je n’ai pas invité Marc-Alain Ouaknine sinon nous serons encore là demain matin. Je propose que l’on s’arrête là. De toute manière tout le monde a sans doute un peu raison. Tiens, Platon on ne t’a pas entendu mais je t’ai senti très attentif… (se rassied)

Platon : (se lève) Je vais prendre les choses un peu à revers… Je pose que nous sommes d’accord qu’il faille distinguer le monde sensible (celui dans lequel nous vivons) de celui des idées, l’intelligible ? Bien (toussotements autour de la table toutefois, mais c’est l’ainé, alors...). Eh bien, pour moi les concepts, notions et idées abstraites existent réellement : ils sont immuables et universels. Ainsi ce monde des Idées est l’éternité même: fixe, universel et sans aucune temporalité. En cela, elle reste dans l’unité. Même Tintin doit s’y retrouver…. Cela dit, il y a une dimension quantique qui me plonge encore dans le doute : ou bien l’être des Idées est éternel au sens de ce modèle intemporel du temps, et seul l’être des choses qui participent à elles est temporel, ou bien tout être est temporel, et l’éternité des Idées n’est rien d’autre qu’une durée temporelle illimitée. Ou alors les deux à la fois… Là je cale un peu. (se rassied)

Philippe : (resté assis) Tu n’es pas le seul à te nourrir de contradictions. Si je m’en réfère à un échange très récent avec Hegel (il m’a aidé à faire les courses pour ce soir mais était déjà invité ailleurs), et si j’ai bien compris, il n’oppose pas l’éternité et le temps mais au contraire définit cette notion par et à travers le temps. Son temps est du pur écoulement du maintenant dans la succession. Pour lui le temps même est éternel. Je suis complètement dérouté  par l’idée de définir l’éternité à partir de cette succession. C’est éminemment paradoxal. Enfin, je dis ça, je ne dis rien… »

Minuit plein. On sonne à la porte. Philippe va ouvrir à Franz Kafka.

Philippe : Bienvenue Franz

Les deux vont s’asseoir

Franz : (en s’asseyant) Désolé pour mon retard, avec les problèmes de stationnement à Colmar ma voiture s’est métamorphosée en prune (de 135 euros). J’ai du marcher.

Philippe : Franz, tu arrives un peu après le match, mais on était juste en train d’évoquer l’éternité, tu imagines bien ce que nous avons pu nous dire. Tu as un éclairage pour conclure ? 

Franz : L'éternité c'est long, surtout vers la fin 

La tablée s’esclaffe : « Ah ah, on la connaissait déjà celle-là ! ». Elle est de Woody Allen !).

Franz : « Oui bon… mais n’y a pas de quoi rire, chez moi tout se termine toujours par l’échec, ou la mort. Vous avez déjà fini de manger ? »

FIN

 

Avec une dédicace spéciale à celui qui a largement inspiré le texte,

mon ami et Frère

Pa:. B:.ID

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LE POINT, LE CENTRE ET LE CERCLE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches au 3ème grade

 

Des voyages entre les mondes

 

Préambule

Je vous propose ce midi un petit travail sur mon premier, et sans doute dernier (car il est sans fin), travail de M\ : le cercle, son tracé et sa signification. Le cercle des voyages, de la connaissance et de la reconnaissance.

Le compas est l’outil qui rend possible le travail sur le Cercle qui figure mon esprit et le foyer de ma connaissance. …. et celui de pouvoir m’y tenir au Centre.  Tracer ce cercle, c’est mon devoir de M\, c’est un engagement au travail et au progrès.

Le cercle. Le mot nait plus souvent dans la bouche des MM\ qu’il n’apparait dans nos rituels. Je sais bien que si vous me perdez, vous me trouverez entre l’équerre et le compas (mon dernier pas). Je sais aussi qu’au centre du cercle le M\ ne peut pas se perdre etc… etc…..  Toutefois, je ne crois pas avoir reçu de mode d’emploi….

 

Le tracé

A l’origine, bien sûr il y a le compas vers lequel on m’a dirigé depuis l’équerre. C'est-à-dire vers l’esprit qui doit me permettre de dominer la matière, ou de moins me permettre de l’influencer. Tracer un cercle c’est donc un appel à l’action, à sa propre action.

Le cercle est la plus parfaite des figures géométriques et représente, a priori,  l’image de l’infini. L’infini car il peut s’étendre à souhait mais aussi car sa circonférence n’a ni début ni fin. Comme son centre d’ailleurs. Sous forme de point, le centre devient le cercle parfait. Son immatérialité le sublime encore d’avantage. Il est tout l’espace (enfin, le tout… ) contracté.  Le Tsimtsoum de la Kabbale.  Il est Un.  Seule sa manifestation peut être plurielle J’y reviendrai, c’est un peu plus compliqué que ça. Enfin disons que ce n’est qu’une partie de la réponse.

Je reviens un moment au tracé et au compas. L’usage de cet outil ne peut se contenter de sa simple possession.  Il faut également mobiliser sa volonté : c’est elle qui place la pointe sèche pour déterminer le centre. Mais aussi être capable d’un dessein,  d’une intention, couplée à une certaine connaissance de soi-même : il s’agit de bien choisir l’écartement des bras du compas. Bien choisir c’est embrasser un espace qui correspond à notre capacité à appréhender le manifesté.  Il faut lutter contre l’ignorance de nos limites et agir en conscience. On pourrait s’y perdre à ne pas y prendre garde

L’usage raisonné de mon compas témoignera des progrès que j’aurai accomplis. En connaissance et en sagesse.  Il révèlera ma part sacrée …. Ma part d’infini et d’éternité. Ma contribution à l’ordre et à l’harmonie universelle.

En progressant, les bras du compas pourront s’écarter, le rayon va croitre, de nouveaux cercles concentriques se créeront. Mon univers est en expansion et je n’atteindrai la circonférence que pour la voir disparaitre au profit d’une autre, plus lointaine. Concentriques ou pas d’ailleurs, selon que ma perception du Principe évoluera ou pas. Et puis, même le compas peut avoir des ratés quand la main tremble.

 

Le centre et la circonférence, qui est la poule ?

Le centre, point immatériel, incréé, manifestation de mon être, ou bien le cercle qui contient la manifestation de ma pensée et de l’effet de mes actes  et qui transforme le point en centre ?

A ce stade, j’ai envie de conclure que seul le centre a véritablement une importance. Tout s’organise autour de lui. C’est le centre du cosmos. Microcosme et macrocosme. Un cercle, une circonférence, n’existent pas sans un centre. Celui ci détermine la circonférence qui elle même détermine l’intérieur limité (qui réunit ce qui est épars) et l’extérieur, illimité, qui reste à découvrir. C’est un départ et un aboutissement à la fois. Les rayons que l’on peut parcourir dans les deux sens. Ces rayons dont les extrémités distales forment, dans leur infinité, la circonférence donc la limite que nous imposons à l’expression du Principe moteur et de l’influence que l’on peut avoir sur les choses.

Je me repens immédiatement à la pensée que si le cercle sans son point central – qui contient virtuellement toutes les circonférences  - n’a aucune signification, le point sans le cercle n’en a sans doute pas plus, et sans doute pas d’utilité.

 

Mais alors quelle est relation spatiale des deux ?

Comme je suis tombé dans la marmite de René GUENON alors que je n’avais pas 5 ans, je commence par là et je lis :  « (…)  nous pouvons dire que, non seulement dans l’espace, mais dans tout ce qui est manifesté, c’est l’extérieur ou la circonférence qui est partout, tandis que le centre n’est nulle part, puisqu’il est non manifesté ; mais le manifesté ne serait absolument rien sans ce point essentiel, qui n’est lui-même rien de manifesté, et qui, précisément en raison de sa non-manifestation, contient en principe toutes les manifestations possibles, étant véritablement le « moteur immobile » de toutes choses, l’origine immuable de toute différenciation et de toute modification»

C’est du Guénon et ça secoue un peu. Pour me refaire une santé je tente de feuilleter quelque autres pages chez d’autres auteurs et je tombe sur une citation de Pascal « le centre est partout et la circonférence nulle part »… en parlant de l’infini.

Troublant, non ?

Je retrouve la même citation dans un autre ouvrage,  qui me dit que Pascal ayant lui-même plagié le Trismégiste, aurait en fait déclaré «  Dieu est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part ».

Ah... Pas tout à fait pareil... Dieu, l’infini ou le cercle ? Le cercle ou la sphère ? Je reviendrai sur la sphère plus tard.

Je suis de toute évidence face à une autre expression de la dimension quantique de nos symboles.

Alors qui est partout et qui est nulle part ? Important à savoir si je souhaite sillonner cet espace, que j’ai moi-même matérialisé. A ce stade de mes connaissances, je ne peux que me persuader que Guénon et Hermès ont tous les deux raison. Un principe créateur, peut très bien être partout et nulle part, comme le produit de la création (la pensée du créateur). Tout dépendra sans doute du point de vue choisi. En tout cas, je laisse la réponse à cette question à mes frères plus instruits. Ce qui ne m’éclaire guère sur le lieu de mes voyages, mais ne m’interdit pas de raisonner mes voyages dans le système centre/cercle. Car si vous voulez me retrouver, il faudra bien savoir où il est ce centre….

 

Dans quel sens voyage-t-on dans cet espace ?

Pour aborder cette question, il faut préalablement comprendre le centre, ou du moins le point qui deviendra le centre quand la (première) circonférence aura été tracée.

Selon Euclide le point n’entre en relation ni avec le temps, ni avec la matière. Sorti du temps et de l’espace, il échappe à l’usure, tout en symbolisant l’unité fondatrice du tout.

On peut aller plus loin dans l’interprétation du point en faisant appel à l’arithmétique, à la voie hermétique et l’éclairage de  la Kabbale. Toutes ces pistes nous renvoient à une double lecture.

Le point, immatériel, qui représente l’unité arithmétique, est le plus petit des nombres si on les considère tous dans leur infinité. Mais aussi le plus grand, car l’unité qui peut se répliquer indéfiniment les contient virtuellement tous. C’est un peu ce que dit Euclide.

De même, dans la Table d’Émeraude on peut lire: « (…) Et comme toutes les choses ont été, et sont venues d’une, par la médiation d’une: ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique, par adaptation (…) ».

La Kabbale m’emporte un peu plus loin dans double signification qui est aussi celle du « iod » (10eme lettre de l’alphabet hébraïque qui rappelle les 10 sefirots). Dans le monde supérieur (le haut de l’arbre séfirotique), « iod » est le centre au sens de principe, celui qui contient toute chose, le Un. Il relève du principe de transcendance, pour un croyant c’est un peu la volonté divine. Puisqu’il dépasse la finitude du monde réel, il peut être universellement partagé

Dans le mode inférieur, par contre, il est le germe qui est contenu dans toute chose. Là, nous faisons appel au principe d’immanence, au réel et au tangible.

Je me risque ici à une petite interprétation personnelle. La partie transcendante du point qui va devenir un centre est immuable, est fixe à l’endroit que je lui ai réservé dans l’espace. C’est le germe planté dans la terre. La version immanente du point est celle qui va se dilater vers une périphérie, générer un horizon à notre pensée et à notre volonté, et au final, donner son caractère de centre au point originel.

J’ai donc un centre, ou toute dispersion est entravée et qui est moi (Dieu en moi) et des voies de progression qui en émanent… dans la limite que je me suis imposée. Ceci dit, Le centre n’est moi que si je sais y revenir. A priori, je navigue donc de l’idée, de l’intention, de manière centrifuge, sur un rayon, par l’action, vers la fameuse limite de mes capacités et de mes connaissances (perçues dans le centre). A maturité du processus, soit la circonférence s’éloigne et je continue à progresser sur ce rayon, soit la vue s’obscurcit, et je dois reconsidérer, peut être pas mon dessein, mais la voie choisie et l’incomplétude de mes connaissances. Alors je me redirige vers le centre, sur le même rayon, ou sur un autre, pour revenir ensuite vers l’extérieur en suivant un autre rayon. Donc, si je considère le centre comme le dessein ou le désir, et la circonférence comme un aboutissement (résultat de l’action), les rayons représentent les stratégies possibles, je voyage donc dans les deux sens… de partout à nulle part …

A y penser, si ce centre, ce point fixe du dispositif, où qu’il soit, est situé sur l’axis mundi, alors la transformation du cercle en sphère par sa rotation, évoque un monde où il y a un haut et un bas que je connais depuis mon plus jeune âge. Car chaque voyage dans l’univers cercle/centre est un voyage sur notre fil à plomb.

 

Conclusion

Une fois de plus, une magie quantique m’interpelle. Mon centre est partout ou nulle ne part, mais il est moi. L’espace entre le centre et la circonférence du cercle n’appartient qu’à moi. Je suis l’univers et son centre. Et pourtant…

Et pourtant, nous sommes tous les centres de l’Univers. C’est ainsi et là que nous nous retrouvons. C’est là que nous affirmons, notre moi s’affirme. Mais c’est parce que nos projections particulières sont dans la périphérie, la circonférence, que nous formons un groupe. La diversité de ce groupe, qui enrichit nos échanges, est bien dans le nombre infinis des points du cercle. C’est de là que nous observons le monde… mais le petit bout de la lorgnette est bien au centre.

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PENSEES ET QUESTIONS SANS REPONSES RELATIVES A LA FRATERNITE ET SON EXERCICE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Grains de sel et coups de gueule

Cinq minutes de symbolisme

 

 « La formule républicaine a su admirablement ce qu’elle disait et ce qu’elle faisait; la gradation de l’axiome social est irréprochable. Liberté, Égalité, Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les trois marches du perron suprême. La liberté, c’est le droit, l’égalité, c’est le fait, la fraternité, c’est le devoir. Tout l’homme est là. » (V. Hugo, Le Droit et la Loi)… Eh non, ce n’est pas de moi…

La fraternité serait donc le devoir. Oui, et c’est même notre premier devoir. La lecture de Victor Hugo, sa gradation, passe de l’homme libre (liberté), à l’homme de bonnes mœurs (égalité) puis à l’homme fraternel.

Pour ma part, il m’a d’abord semblé que fraternité est mère des deux autres. Et puis j’ai découvert un ouroboros lexical. L’alpha et l’oméga se confondent, car la fraternité est quand même ce qui nous permet, au final, de fonder la solidarité, c'est-à-dire la considération du fait que tous les hommes, pas seulement les F\M\, sont nos frères, libres et égaux.

D’un côté, une vision cléricale de la fraternité qui nous offre une fraternité universelle de l’Humanité. « Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant naître d’un seul » (Bossuet – Politique -… qui doit quand même revoir un peu la physiologie de la reproduction…). C’est de la maïeutique divine Elle est également biologique et phylogénétique ce qui lui donne un avantage de crédibilité.

De l’autre côté, pour peu que certains puissent s’affranchir des religions du livre, nous constatons, que nous avons, nous F\M\, été l’objet d’une seconde maïeutique, celle de la porte basse… même mère, donc frères…. Cet accouchement arrivant en général à l’âge de raison, il est plus simple d’expliquer les arcanes de nos devoirs à nos FF, qu’à des nourrissons qui seront offerts en pâture à des sociétés qui sauront faire germer, sur le terreau de la fraternité universelle, le fanatisme, l’ambition personnelle et autres… la ligne est fine, les mauvais compagnons ne vous diront pas le contraire.

Bref. La fraternité, premier devoir car elle est le ciment du groupe. Et la dimension de groupe est le bonheur (enfin ce qui pourrait s’y apparenter le plus) d’être F\M\. La maïeutique quasi socratique qui nous relie fait de nous un peu un massif corallien (une génération sert de support à la suivante et le tout grandit). Nous n’existons en tant que F\M\ que parce que nous sommes connectés aux autres F\M\ (la Chaine d’Union), au-delà même du phénomène de reconnaissance. Cela implique une fraternité effective.

Et pourtant on ne choisis pas ses FF\ (même si on fait le choix d’en avoir, contrairement à une fratrie génétique) et il faut un immense travail sur soi mais aussi en directions des autres pour les reconnaitre en fraternité. Après il faut bien admettre que notre tropisme pour l’autre peut être variable. Nous sommes capables d’asséner des « MTCF» à des F\M\ dont nous n’arrivons pas ou plus à discerner les vraies valeurs ou dont nous n’apprécions pas le comportement…Nous continuons à le faire car nous ne savons pas si c’est notre perception qui est pervertie ou si le métal de l’autre est vraiment prépondérant.

Mais ces perceptions ou ces intuitions qui parfois s’opposent sont essentielles dans la genèse de la fraternité. Comme de la solidarité d’ailleurs (je ne sais pas qui génère qui dans ce binôme) la fraternité se construit en force et dans l’adversité. Sans risque de conflit, ou au moins d’opposition, s’il n’y avait pas de questions communes et une diversité de réponses, aurions-nous envie de nous rassembler et de renforcer notre lien social ? Bien sûr que non !

Evidemment, pour passer du moi au nous il faut être aussi capable de respect et de compassions. Capable de pardonner aussi, le pardon étant la reconnaissance fraternelle de l’erreur, la sienne, ou celle de l’autre. C’est un impératif tant moral que politique.

Nous dégustons la diversité, nous nous enrichissons par elle. Et nous trouvons ainsi en loge une certaine hygiène mentale qui est finalement le fruit de notre fraternité. Et cette loge a tout pour nous préparer à appréhender la fraternité plus vaste des hommes, à nous y fondre. Oui, (en principe) car elle est une projection réductrice de l’Univers, de la société profane et des éléments individuels qui font de l’homme un univers en soi. Ces mêmes éléments d’ailleurs qui fusionnent entre les frères en tenue et qui sous-tendent l’égrégore, expression psychique de notre fraternité.

Mais cette fraternité pratiquée en loge nous rend-elle capables de contribuer hors du temple à l’émergence et la prise de conscience de ce qu’est la fraternité des hommes ?

Et passé la porte du temple, que fait vraiment le franc-maçon citoyen ?

A-t-il conscience, au quotidien, de s’engager activement dans la mutation de sa relation à l’autre ou dans la métamorphose de l’image qu’il donne ? Son élan humaniste ne se brise-t-il pas dès les parvis ?

Armé de la « vocation libertaire indéniable de la Maçonnerie » (L. Campion), de cette anarchie presque sage qui est un peu la passion théorisée de la fraternité, s’engage-t-il vraiment dans la cité ?

Une mission complexe, exigeante, qui impose de garder l’espoir car la fraternité universelle s’oppose aux fraternités d’une multiplicité de communautés. A quand une morale universelle ?

Le citoyen F\M\ doit se poser ces questions à tout instant, et il ne peut répondre pour personne.

Pour autant, il aura sans doute conscience qu’enrichi des travaux communs de la loge, où il aura appris à mieux communiquer, où il est sorti naturellement de son isolement, et que, même s’il agit individuellement, il n’est plus seul.

Nous sommes seuls ensemble. C’est la force de notre Ordre.

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LE FRANC-MAÇON ET LA PEUR POSITIVEE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches pour padawans

 

INTRODUCTION

L’idée de ce travail m’est venue d’un éclairage sur la peur tiré d’un ouvrage de Frank Herbert, «Dune». Parmi les protagonistes de cette saga, le Bene Gesserit : une organisation féminine de pouvoir spirituel et religieux.

Face à une situation de danger, les sœurs du Bene Gesserit  disposent d’un mantra, une litanie contre la peur. Je la cite : « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi ».

La peur tue l’esprit… petite mort… oblitération totale… Effrayant ! Méchante peur alors ? Obstacle à la liberté, à la libre pensée, à l'ouverture aux autres, à l'éveil de la conscience ? Cette peur, souvent mauvaise conseillère qui limiterait la portée de notre espace moral et empêcherait l’accession à toute forme d’harmonie?  Bien sûr, tout cela est un peu vrai.

Mais dans l’homme et la société des hommes, rien n’existe qui n’ait pas une certaine utilité. La peur n’y échappe pas et c’est un phénomène assez universel pour que l’on s’y penche. De ceux qui n’ont peur de rien et qui le disent (et qui se mentent un peu sans doute) à ceux qui ont peur de tout et qui ne le montrent pas…. nous avons tous une relation à ou une connivence avec la peur. Nous sommes conçus pour cela.

Alors, faut-il avoir peur ? La peur est-elle bonne ? Ou est-ce une inéluctable malédiction ?  Et pour le F\M\ cela-fait-il une différence ?

Dans ce qui va suivre je vais essayer de « décriminaliser » la peur.

Je vous propose une approche en 3 parties : l’origine de la peur, les champs d’émergence de la peur et pour finir, le F\M\ et la peur.

 

L’ORIGINE DE LA PEUR

Cette litanie du BG ne cherche pas à supprimer la peur, mais nous invite simplement à la laisser nous traverser et prendre du recul sur son action. En lisant plus lentement, je me dis qu’il y a là une incohérence apparente : « Je ne connaîtrai pas LA peur », et plus loin « J’affronterai MA peur ». Je crois qu’il faut lire : la peur n’existe pas « per se », mais par contre la mienne, elle, elle existe bien.

Oui, car c’est moi qui l’ai créée. La peur n’existe pas en tant qu’agresseur, elle est le fruit de mon imagination qui travaille sans le contrôle de la raison ou de la volonté. Je ressens de la peur en pensant et en imaginant des choses négatives à propos d’une certaine situation, d’un avenir inconnu, du risque perçu d’une hostilité ou même d’un simple désaccord. On se fait du «cinéma négatif intérieur» en mettant en place dans notre cerveau, des scénarios qui ne se réaliseront jamais (le plus souvent), d’autant que le cerveau ne fait pas la différence entre un mal réel et un mal imaginaire. Ce ou celui qui a généré ta peur n’y est pour rien. Je cite Emile COUE[1] : "Quand l'imagination et la volonté sont en conflit, elles sont antagonistes, c'est toujours l'imagination qui gagne, sans exception ».

D’ailleurs, les neurosciences, ont depuis longtemps confirmé le mécanisme physiologique de la peur

Une zone du cerveau, l’amygdale, reçoit et traite en primeur toutes les sensations visuelles, tactiles, auditives et olfactives transmises par l’organisme, elle est également capable d’agir sur l’organisme de différentes manières. Ainsi, en cas de danger, elle déclenche la réponse physiologique de la peur. Ces réactions interrompent toutes les autres tâches que le cerveau est en train de réaliser à ce moment.

La vitesse d’action du circuit de la peur, une fois qu’il est mobilisé, dépasse celle de la prise de conscience d’un événement dangereux. L’amygdale a déjà «vu» le danger – car il y a apprentissage des signaux de risque - et a activé une réaction physique avant que le cortex cérébral, siège de la conscience, ne soit activé. L’apprentissage des facteurs de la peur rend son expression quasiment pavlovienne.

Bref, je sais maintenant où nait la peur

Par contre, l’utilité de la peur, ou ses vertus, s’il en est, ne sont pas évoqués dans cette litanie. Quand même de quoi me poser la question de ce qu’est vraiment la peur…. D’autant que le chemin que nous avons tous emprunté ne nous met pas nécessairement à l’abri.

 

LES CHAMPS D’EMERGENCE DE LA PEUR

Alors ? La peur existe, soit. Mais qu’est-elle et quand survient-elle ? La peur c’est quoi et par rapport à quoi s’exprime-t-elle ?

Le dictionnaire nous dit que la peur « est une réponse émotionnelle à une menace ou un danger réel ou perçu ». Oui, la peur peut résulter de menaces réelles ou imaginaires et peut être une réaction à des situations externes ou à des projections mentales face à un avenir incertain. Je n’évoquerai pas ici les cas spécifiques de l’anxiété qui est une peur sans objet (ou la peur d’avoir peur), et des phobies…. celles-ci se caractérisant par une peur démesurée et dépendant d'un ressenti plutôt que de causes rationnelles, d'un objet ou d'une situation précise et relevant souvent de la médecine. Une peur parmi d’autres. Même mécanismes, mais dans une version exacerbée.

A ce stade je voudrai juste nous amener à distinguer la peur de l’angoisse : nous avons peur de ce que le monde extérieur pourrait nous faire, mais sommes angoissés par la façon dont nous devrions agir face au monde. L’angoisse est donc la peur de nous même... un cas un peu particulier donc.

Alors, de quoi avons-nous peur en général ?

Je ne sais pas s’il faut introduire une gradation dans les déclencheurs de la peur… mais il faut bien commencer quelque part. J’irai donc de l’instinct vers le subtil. De l’émotion brute vers l’émotion mémorielle, du subconscient vers la conscience.

Au premier rang de nos peurs communes, l’idée que notre survie peut être menacée (je ne l’associe pas ici à la peur de la mort qui relève d’un autre mécanisme, moins primal). Notre animalité nous a donné l’instinct de survie. Il s’agit d’un mécanisme inné qui est en nous depuis que nos ancêtres ont eu à fuir des prédateurs. C’est la forme de peur la plus élémentaire, enracinée dans notre instinct de protection contre le danger. Elle déclenche une réaction de lutte ou de fuite ou même l’immobilisme, préparant le corps à affronter, éviter ou fuir les menaces physiques. Notre amygdale provoque par exemple une subite immobilité, comme pour passer inaperçu. Le battement du cœur s’accélère, préparant un éventuel effort physique pour fuir ou se battre. Les pupilles se dilatent, pour mieux voir. Chez l’animal, le poil se hérisse afin de paraître plus grand. Le système moteur est même mis à contribution pour esquisser un mouvement de défense.

Cette réaction pour la survie est, comme la douleur, est un signal d’alarme de la nature pour prévenir d’un danger.  Il s’agit d’une peur tangible dont le motif est en général clairement identifié. C’est un peu ce qui nous arrive quand nous sommes surpris par un bruit ou un geste inattendu. Sauf que dans ce cas la peur disparait instantanément quand l’innocuité du facteur est identifiée.

Ce signal d’alarme peut aussi être transmis, partagé entre individus. L’évolution nous a en effet dotés de capacités très fines pour transmettre, mais aussi pour reconnaître les émotions chez nos semblables : par les expressions du visage, la voix ou encore les postures et les gestes. Il protège donc autant le groupe que l’individu. Par contre, selon les cas il peut être précurseur de la panique collective. Une folle-peur, comme nous aurions un fou-rire.

Naturellement, la seconde catégorie de nos peurs relève de l’existentiel, de l’intangible. Au premier chef, la peur de la mort : une peur profonde qui découle de la prise de conscience de notre mortalité. C'est d’abord la peur de sa propre mort ou de la fin de l'existence, souvent liée à des questions sur le sens et la finalité de la vie. C’est la peur la plus forte sans doute car elle peut être permanente, ou du moins surgir à tout moment. Elle peut même finir par nous empêcher de vivre. Oui, car la mort étant inéluctable et indubitable, elle annihile tout espoir. Comme elle est aussi un défaut d’existence, elle stimule de manière obsessionnelle notre imagination.

Cette peur nous distingue de l’animal, qui, a priori, ne doit pas avoir conscience de sa finitude, de sa mortalité inévitable. Pour beaucoup, la peur de la perte d’un être proche relève de la même puissance. C’est peut-être même une peur plus terrible encore. Elle peut même occulter la peur de sa propre mort, je crois que c’est souvent le cas. C’est le mien. Dans mon cas elle relève même de l’angoisse. La peur de la maladie ou de la douleur entrent dans le même moule, celui des fins non prédictibles.

Cette peur de la mort peut être modulée en intensité par les croyances et les promesses d’un monde d’après. Cet espoir d'un au-delà chimérique demeure bien souvent le seul refuge de ceux qui sont abîmés par la peur.

Cette peur de la mort soulève des questions de fond, certaines dont la réponse est assez triviale : « Est-ce une peur naturelle et inhérente à la condition humaine ?». D’autres qui demandent sans doute plus d’échanges : « Comment influence-t-elle nos actions et nos quêtes de sens ? » ou encore  « l'acceptation de la mortalité est-elle une forme de sagesse supérieure à la tentative de la nier ? ». Je ne vais pas tenter de répondre à ces questions, vous le ferez peut-être.

Ici, le F\M\ qui voit sa mort simulée plusieurs fois dans son parcours est peut-être mieux équipé… Il est vrai qu’il est destiné à renaître…

Cette peur de la mort est donc celle de l’inconnu y compris de l’altérité. Là nous abordons une peur plus générale. Celle des choses qui ne nous sont pas familières, incertaines ou qui dépassent notre compréhension, de l'avenir, de ce qui pourrait arriver après la mort ou de tout ce qui échappe à notre contrôle. Cette peur c’est donc aussi celle de l’autre, et le plus terrifiant, c’est que son moteur – l’ignorance de l’Autre ou sa négation - est parfaitement volontaire…

Cette peur de l’autre, c’est juste le contraire de l’amour. Le contraire ce n’est pas la haine ou l’indifférence. C’est bien la peur. Cette peur qu’il nous faudra comprendre, analyser en permanence pour que la fusion fraternelle opère. C’est vrai dans le monde profane. Ca l’est encore plus en F\M\.

En termes généraux, elle est inversement proportionnelle au degré de connaissance du réel. C’est la peur de la prédestination de la vie, du surnaturel et de l’absence de contrôle sur l’avenir. Ici elle se manifestera par le fatalisme ou la croyance dans des volontés tierces (divines ?) elle sera apaisée par des dogmes, exclusifs de tout questionnement, que ces dogmes soient religieux ou politiques. Elle peut aussi conduire au désespoir pour ceux qui sont confrontés à la possibilité que la vie n'ait pas de sens ou de but inhérent. Elle est, à y penser, assez proche de la peur du changement. Ces peurs existentielles sont sans doute les plus castratrices et les plus sujettes à des dérives comportementales délétères (racisme…) et elles sont omniprésentes. Car la peur est toujours au cœur des comportements négatifs et destructeurs. La haine, le mensonge et le fanatisme sont de véritables réactions et attitudes basées sur la peur. 

Il est d’autres peurs. Des peurs « sociales » : la peur du jugement ou du rejet par les autres, la peur de la culpabilité, la peur de déplaire ou de blesser sans intention… Je crois qu’une bonne partie de mes peurs à moi rentrent dans cette catégorie.

La peur de l’échec nous est plus dangereuse, elle peut scléroser la pensée et contrarier notre parcours. Je cite Paulo Coelho[2] "Il n'y a qu'une chose qui puisse rendre un rêve impossible, c'est la peur d'échouer".

Assez en rapport avec la peur de l’échec, l’exercice de la liberté absolue peut aussi receler une crainte, et celle-là nous y sommes confrontés au quotidien. C’est celle de la responsabilité écrasante que représente le fait de choisir sa propre voie et de donner un sens à sa vie. La peur de faire les mauvais choix ou de subir les conséquences de sa liberté peut nous paralyser. Sa version amplifiée relève de l’angoisse telle que je l‘ai définie plus haut.

 

LE FRANC-MAÇON ET LA PEUR

Bien. Nous avons le tour des peurs possibles. Et chez les F\M\, comment la peur existe-elle? Une malédiction ou un outil ? Alliée ou ennemie ? Et d’abord, pourquoi le franc-maçon se préoccuperait-t-il des peurs?

En franc-maçonnerie, la peur n'est véritablement pas un thème central, mais elle joue un rôle dans la tradition symbolique et morale de la fraternité. C’est une des vulnérabilités du F\M\ contre laquelle il devra lutter mais dont il faudra néanmoins qu’il se nourrisse.

L’amour fraternel se construit quand les peurs s’effacent. Pour cela, il faut s’être débarrassé d’un maximum de nos métaux mais également être capable d’accepter les fragments métalliques qui persistent en nous mais aussi chez l’autre. Les accepter et exorciser la peur qu’ils peuvent susciter. Il est essentiel de comprendre nos peurs de l’autre (quand on ne sait pas de quoi on a peur, c’est peut-être là qu’on a le plus peur). La nature humaine rend cet exercice difficile.

En bref, comprendre et vaincre ses peurs fait naitre l’amour. C’est sans doute pourquoi les concepts de peur et de courage sont souvent en filigrane dans les rituels, les enseignements et les allégories maçonniques. La F\M\ nous encourage à surmonter nos peurs personnelles afin de nous épanouir spirituellement et moralement.

Tout au long de la voie maçonnique, les FF\ sont donc invités à comprendre d’abord, puis à dominer leurs peurs et à mener une vie fondée sur le courage, l'intégrité et la recherche de l'excellence morale. La peur est donc quelque chose qu’il faut transcender dans le cadre de notre transformation personnelle et du développement d'un meilleur rapport – plus éclairé - à soi et surtout aux autres.

Par exemple, l'initiation comporte des étapes qui suscitent intentionnellement l'inconnu et donc une certaine appréhension, voire une forme de peur symbolique. On peut citer le passage dans le Cabinet de Réflexion, les épreuves symboliques des éléments, ou le bandeau sur les yeux, représentent une confrontation avec l'obscurité et l'inconnu.

Ces moments ne visent pas à terrifier, mais plutôt à provoquer une introspection, à tester la détermination du récipiendaire, l’aider à, se débarrasser de l'ignorance (symbolisée par la peur) et à symboliser le passage de l'ignorance à la lumière, à un nouvel état de conscience de soi et d'illumination. Bref, à lutter contre la peur du noir, la même que celle des enfants.

Le F\M\ doit ainsi au quotidien vivre ses peurs. Il ne s’agit pas de les combattre, ni de ne pas les avoir. Il s’agit de les vivre, de les expérimenter et d’arriver à les accepter, à les intégrer profondément en nous-mêmes. Il s’agir d’une transmutation parfaitement alchimique.

Cette transmutation nous permettra de faire face à l’autodépréciation, car il ne s’agit pas de remplacer l’humilité que nous visons par l’abaissement de soi. Elle nous protègera de l’autodestruction qui pourrait mener à l’immolation mais à laquelle nous préfèrerons le sacrifice de soi pour l’autre ; de l’entêtement, pour nous amener à la persévérance et à la détermination sans céder à l’obstination ; de l’impatience aussi en nous offrant l’audace sans tomber dans l’intolérance et enfin, de l’arrogance, pour nous offrir un peu de fierté personnelle sans tomber dans la vanité.

Si nous n’avions pas peur, nous n’aurions pas de raison de lutter contre elle… et au final peu d’opportunités de progresser. Renoncer à l’affronter c’est sans doute une forme de lâcheté…

 

CONCLUSION

En résumé, pour un F\M\,  la peur peut être vue comme un élément potentiel du processus initiatique visant à la transformation intérieure. Loin d'être un but en soi, l'expérience de la peur dans le contexte maçonnique est souvent une étape vers une plus grande lumière et une meilleure compréhension de soi. En ce sens, on peut avoir raison d'avoir peur.

Alors que la société nous incline à considérer la peur comme négative, entravant la maturité et nous menant à l’oblitération totale, elle est en réalité une force constructive. C’est une occasion exceptionnelle de reconnaître la beauté, la force et le courage qui sont en chacun de nous. C’est aussi une occasion de réagir positivement et surtout avec plus de discernement. Chaque fois qu'elle se manifeste, elle nous révèle une voie possible, un but nouveau. A nous de l’accueillir.

Dans notre démarche, il est donc évident que la peur est une puissante alliée, un stimulus naturel (même s’il est presque toujours inconscient). Elle fait partie du processus qui nous permet de devenir meilleurs et plus éclairés, de nous élever. L’affronter se nomme courage, celui de sortir de nos zones de confort. C’est aussi l’audace de vouloir gouter à l’ivresse de la liberté. Je citerai Stendhal : «Les peuples n'ont jamais que le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur ».

Pour aborder cette quête de liberté et la neutralisation de la peur il faudrait idéalement évoquer le compagnon indissociable de la peur : l’espoir. Deux sentiments de même nature, tous deux habités par le doute et s’alimentant l’un l’autre. L’espoir peut a priori apparaitre comme un moyen de lutte contre la peur d’une situation donnée. Mais placer trop d’espoir dans un changement, peut accentuer la peur de non réalisation du changement…. Je n’rai pas plus loin, c’est un autre sujet.

Mais cette liberté, cette domination des peurs, nous, F\M\, ne la réalisons que rarement seuls. Magie de la Fraternité, le soutien et l’exemple des frères peut contribuer à nommer, puis à atténuer nos peurs et à fournir des leviers pour amplifier nos forces. C’est, je crois, avec la passion pour ses idéaux, la foi en ce que l’on dit et en ce que l’on fait – l’espoir donc - le plus formidable des antidotes.

Alors, je dois sans doute compléter le mantra du Bene Gesserit : « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi et vous tous mes FF\ »…

J’ai dit

 

[1] Émile Coué : pharmacien et psychotechnicien français (1857 -  1926.  Il est notamment connu comme étant l'auteur d’une méthode de guérison et de développement personnel (la méthode Coué) fondée sur l’autosuggestion

 

[2] Paulo Coelho de Souza, né le 24 août 1947 à Rio de Janeiro, est un romancier, journaliste et un interprète brésilien.

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« CELUI QUI NE BOUGE PAS NE SENT PAS SES CHAINES ».

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches pour padawans

 

Rosa Luxembourg

Rosa Luxembourg, née le 5 mars 1871 à Zamość en Pologne, morte assassinée le 15 janvier 1919 à Berlin en Allemagne, est une militante socialiste et communiste, et une théoricienne marxiste. Issue d’une famille juive aisée. Née sujette polonaise de l'Empire russe, elle s'exile en Suisse pour suivre des études, puis prend la nationalité allemande afin de poursuivre en Allemagne son militantisme socialiste. Figure de l'aile gauche de l'Internationale ouvrière, révolutionnaire et partisane de l'internationalisme, elle s'oppose à la Première Guerre mondiale, ce qui lui vaut d'être exclue du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD). Elle cofonde la Ligue spartakiste, puis le Parti communiste d'Allemagne.

Cette sentence, trouvée un soir d’agape dans une papillote de chocolat posée au bord de l’assiette, loin des blagounettes Carambar, a immédiatement suscité l’intérêt du bout de la table… au point où l’on s’est dit que cela méritait peut-être une planchette collective… Voilà ma contribution….

 

Cette phrase m’invite à une réflexion sur la nécessité de l'action pour acquérir une compréhension plus profonde de soi et des forces qui influencent notre vie. Elle m’incite à ne pas me complaire dans l'immobilisme, mais à chercher activement à comprendre et à changer ma condition. Elle me ramène au « connais-toi toi-même… ». Ceci nous parle, non ? Et puis l’action c’est aussi pouvoir contribuer à briser les chaines de l’autre.

Le mouvement, au sens figuré, représente l'action, le changement et la quête de liberté. En choisissant de bouger (agir), un individu commence à prendre conscience de ses chaînes, c'est-à-dire des contraintes qui le retiennent: honte, culpabilité, sentiment de dévalorisation, idéal de perfection, ressentiment, etc.

A contrario, l'inaction ou l'acceptation passive d'une situation peut mener à une forme d'ignorance, à l’absence de prise de conscience de sa propre situation ou de confort dans l'oppression. En philosophie, cela peut être interprété comme une réflexion sur la liberté, la conscience de soi et la responsabilité personnelle. Dans de nombreux courants de pensée, et je peux y inclure la Franc-Maçonnerie, la liberté est liée à la capacité de reconnaître ses propres limitations et d'agir pour les surmonter ou les dissiper. L'inaction peut conduire à une acceptation passive de l'oppression, tandis que la prise de conscience peut inciter à agir pour changer les choses. Pour agir, il faut vouloir agir, avant même de se poser la question du pouvoir agir.

Pour R. Luxembourg, l’idée derrière la pensée est possiblement empreinte de philosophie marxiste : une référence sans doute au principe d’aliénation qui évoque la séparation de l'individu de son essence humaine, en raison des structures sociales et économiques du moment. Les personnes qui ne remettent pas en question leur condition peuvent devenir aliénées, ne réalisant pas qu'elles sont soumises à des forces qui les contrôlent. Les individus peuvent devenir insensibles à leur propre condition en ne questionnant pas leur environnement ou leur situation. Sans facteur déclencheur, souvent humain, le leader, la lutte pour la liberté et l’égalité, la prise conscience des injustices sociales ne se produisent pas. Les mouvements sociaux et les révolutions commencent généralement par une prise de conscience, collective mais inspirée par des esprits plus libertaires, des chaînes qui entravent la liberté (du moins celle dont les leaders ont la vision).

Pour autant, en lisant Simone Weil (La Condition ouvrière, 1943), on peut trouver une formule antithèse, où l’immobilisme et la passivité seraient des mécanismes de résistance à l’ennui du travail ouvrier et à l’entretien d’une forme d’émancipation (par le travail) et donc, dans l’environnement de l’usine, des vertus. Des vertus qui traduisent des mobiles que l’ouvrier doit chercher en lui-même car il n'y a pas de fouets, pas de chaînes, mais des mobiles plus essentiels qui fournissent l'énergie nécessaire au travail, des mobiles comme la crainte de réprimandes et de la perte d’emploi, le désir ou le besoin de plus de rémunération, parfois même la performance… Les conditions du travail, du moins à l’époque à laquelle S. Weil fait référence, rendent nécessaire la transformation de ces mobiles en obsession. Il faut que ces mobiles occupent l’esprit et qu’en conséquence la pensée se rétracte sur un point du temps pour éviter la souffrance et l’ennui. Au final, le prix à payer pour ne pas vouloir ou pouvoir se défaire de ces « non-chaines », c’est le sacrifice du temps.

Entre ces deux extrêmes, il faut quand même considérer le ou les mobiles qui mènent à l’action. On ne peut pas en permanence se reposer sur la perception d’un tiers. On ne peut d’ailleurs pas plus se fier entièrement à ses sens : ce qui est dans la direction de l’action n’est peut être que l’ombre d’une réalité que je perçois au fond de ma caverne (Platon). La curiosité, le militantisme (prosélytisme) sont bien des déclencheurs mais seule la pensée rationnelle peut nous permettre de savoir si ce qui nous retient, ou nous contraint, sont bien des chaines, c'est-à-dire des facteurs dont nous ne sommes pas les « créateurs » ou s’il s’agit de choix délibérés et certains peuvent être très justifiés (par soi-même ou un système dogmatique « juste » : religions, FM). Nous sommes responsables de donner un sens à notre vie. Ne pas agir ou ne pas questionner sa situation peut mener à une vie vécue sans authenticité, c'est-à-dire où l’on se conforme aux attentes des autres sans se demander ce que l’on désire vraiment.. Pour vivre authentiquement l'individu doit être conscient de sa condition et de sa liberté, une liberté dont il aura lui-même dessiné les contours, ce qui ne signifie pas qu’il ne puisse puiser son « inspiration » dans l’exemple (non imposé) de l’autre. D’ailleurs « l’autre » reste au centre, car cette responsabilité que nous avons de nous-mêmes, nous l’avons aussi pour les autres. En F\M\, c’est l’un des aspects de la transmission. Partager une voie vers la liberté qui est l’élévation de l’homme vers la vérité et vers l’inaccessible lumière. Mais la liberté ne peut être liberté qu’à partir du moment où le sujet a accès à une forme de savoir. Avant, elle n’est qu’illusion de liberté et les chaines s’alourdissent.  Il faut lutter en humanité pour assurer notre progrès. C’est une épreuve constante de la lumière, de l'ombre, du naturel et de l'artificiel qui révèle ce que nous pouvons apprendre sur toutes les dimensions de notre environnement.

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LES CINQ POINTS PARFAITS DE LA MAITRISE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches au 3ème grade

 

 

Pour traiter ce sujet, je me suis proposé de travailler en trois temps : conceptualiser le relèvement, comprendre le message des points et pour finir, en analyser les effets.

 

Introduction : le contexte

Hiram est donc mort. Par choix. Il a fait le choix de l’intégrité. Du point de vue du mythe, Il devait mourir pour renaitre, c’est l’archétype du sauveur. Il est mort pour avoir transmis et n’avoir pas transmis. Transmis par le fait que pour être tué par des CC\ il faut les avoir élevés à cette fonction. Il a donc instruit ses meurtriers. Pas transmis, car le plan de son œuvre, ses secrets, le mot de Maitre, disparaissent avec lui.

Stimulé pour m’identifier à Hiram durant le rituel, il devient évident que ma mort morale, symbolique et initiatique est nécessaire pour absorber les qualités du M\. C’est la clé pour me pour sensibiliser au besoin de lutter contre les vices, passions et les instincts délétères. L’idée est bien de mourir à moi-même.

Ayant indirectement participé à l’émancipation de l’ensemble des MM\ par l’évocation de ma propre culpabilité puis mon assimilation au sacrifié, j’initie alors le cycle de la recherche de mon corps qui va aboutir à mon relèvement.

Ce n’est que bien plus tard, après la cérémonie, en pensant à ce moment précis du relèvement, qu’une question m’a taraudé. De quoi parle-t-on, que m’est-il arrivé ? Quelle science est à l’œuvre ? Résurrection, renaissance, réincarnation, transmigration de l’âme, opération ordonnancée par un Très Vénérable M\ psychopompe et nécromancien ou alors Esculape alchimiste ?

Y-a-t’il derrière cette thanatopraxie l’idée de m’arracher mes secrets ? Cette parole perdue voulait-on la puiser en, moi ? La question est légitime.

Mais dans le cas de ce relèvement, le déroulement des faits contrarie cette première lecture. Il y a eu effectivement, à ce moment précis, transmission de quelque chose : que l’on m’a donné, pas que l’on m’a arraché. Je n’étais pas le simple thanatonaute de service. J’étais l’objet du fiat lux, le réceptacle d’une nouvelle étincelle initiatique.

Je comprends alors que le Très Vénérable M\ et les MM\ Surveillants qui m’ont relevé n’étaient pas des mages noirs, des chamanes ou des nécromanciens. Pas de formules magiques révélatrices destinées à réveiller la vie dans un corps inerte. Ils n’attendaient rien du pouvoir divinatoire du mort et ne se sont pas tournés vers mon passé à moi pour comprendre leur avenir à eux. Simplement, des démiurges bienveillants ramenant à la vie spirituelle l’homme déchu enfermé dans son enveloppe terrestre. Penser que ceux-là mêmes on précipité mon trépas… quel message !

L'ignorance, l'ambition et le fanatisme ont fini par avoir ma peau. Mon corps sans vie est donc étendu, enseveli et passablement dégradé. Fin d’un parcours. Après ma seconde naissance initiatique, je vis ma première mort allégorique.

Pour la suite de mon propos, j’ai besoin de justifier un peu l’angle choisi.

Il n’aura échappé à personne que la symbolique alchimique, mais aussi, dans un sens, sa démarche, est partout dans notre parcours, dans nos rituels et dans la configuration de notre temple. Et pourtant, dans les rituels des trois premiers grades, le mot est totalement éludé. Aucune allusion, ni référence dans la mécanique de transmission. Toutefois ce corpus symbolique m’a séduit. D’autant que je retrouve la séquence du Grand Œuvre dans les trois grades de la maçonnerie bleue, comme d’ailleurs au sein même des rituels de changement de grade. La scène du relèvement n’y échappe pas. Je devine même (c’est dire si le teaser a fonctionné) que ce grade de M\ n’est peut être que le nigredo d’une démarche plus avancée et plus le début de quelque chose qu’une fin. Alors, puisque je m’accorde une licence me permettant de limiter une certaine vision alchimique (simplifiée) à la seule scène du relèvement, je vois là l’œuvre au noir (nigredo) qui amène à ma dissolution. A ce stade, les énergies viennent de l’extérieur et se dirigent vers l’intérieur, pour m’amener en «solution». C’est la phase de putréfaction et de décomposition, état dans lequel on découvre le corps du Maître, moi … et pas encore moi. Le phénomène serait-il de nature quantique ?

 

Corpus sémantique des cinq points et leur polysémie

Mais le cadavre ne se relève pas de lui-même. Il ne répond pas à l’appel fait à sa vitalité résiduelle par le Boaz du Sec\Sur\ (en force), et c’est vainement que le Pre\Sur\ tente de le stimuler d’avantage avec Jakin (générer la fondation). Mon ancienne vie ne me fera pas revivre. Je suis désintégré, ma peau quitte ma chair, ma chair quitte mes os. C’est la partie vile de moi-même qui m’abandonne.

Mon relèvement sera la résultante de deux forces concomitantes : d’abord le travail en solidarité des FF\ car leurs efforts isolés sont impuissants et il faut la mise en commun de leur force psychique pour initier le relèvement puis l’application des cinq points parfaits de la Maîtrise par un Très Vénérable M\, seule manière de réintégrer mon être dans son unité.

Penser que ce sont ceux-là mêmes, instruits par le M\, qui on précipité mon trépas … quel message !

Voyons donc ces cinq points parfaits avec leur polysémie (comme d’ailleurs la totalité des symboles que nous utilisons) et, au final,  une herméneutique complexe.

Le premier point est le contact des mains droites. C’est un symbole important car ce sont ces mêmes mains qui ont tué l’architecte, lui assénant le coup fatal, et qui maintenant vont redonner vie. On peut faire la même remarque avec les éléments de nos voyages d’apprentis, qui peuvent aussi bien créer que détruire. C’est cette dualité du bien et du mal que je redécouvrirai en révélant ma pierre cachée, un moi dirigé vers le bien. Plus prosaïquement, cette main tendue est également celle du secours à apporter à nos FF\ en toute circonstance. Mais on peut également y voir une exhortation à l’amitié et à l’amour ou encore à la mise en commun de l’effort. En y pensant, la griffe du M\, m’évoque aussi des racines plongées en moi.

C’est ce point qui initie l’œuvre au blanc, seconde phase du processus alchimique (toujours selon ma licence très permissive). A ce stade, des énergies sont générées à l’intérieur (au centre de l’être) et se dirigent progressivement vers l’extérieur pour rayonner et me mettre en alignement avec le monde. C’est de début d’une phase de recomposition. Sur le plan intérieur l’œuvre au blanc consiste donc d’abord à accueillir la Lumière dans la matière, à la laisser descendre en nous, en n’y faisant plus obstacle puis à la libérer. C’est tout le sens du travail de rectification de l’être, notre VITRIOL. Rectification à prendre au sens d’acquérir une droiture, une rectitude. Lorsque ce processus s’accomplit, la matière devient transparente et laisse passer la Lumière que nous allons diffuser et la rendre accessible aux autres.

Le second point est pied contre pied. A priori, le geste évoque notre lien à la terre et la stabilité mais aussi la possibilité de se diriger, de continuer son chemin, y compris vers l’autre pour marcher à son secours. Une autre vision est celle du rappel à ne pas hésiter à dévier de son chemin pour assister un F\ et à l’empressement à le faire. C’est aussi, finalement, le rappel que nos chemins ont un but unique et commun.

Le troisième point nous amène genoux contre genoux. Le genou permet de maintenir son équilibre et de se mettre au niveau de l’autre. C’est aussi une exhortation à rester humble : c’est l’ « humilitas » d’Aristote, comme celle qui nous est imposée au franchissement de la porte basse. Il nous rappelle aussi au culte du travail.

Le quatrième point est poitrine contre poitrine. Les FM\ pratiquant l’anatomie symbolique, on peut lire estomac contre estomac ou cœur contre cœur (je préfère cette interprétation), ou encore sein ou joue selon les exégètes du rite. Là aussi la lecture est plurielle. La proximité des cœurs, symbole des passions et de la sincérité, de la sensibilité et de la perception de la beauté. Du courage aussi. C’est là que l’énergie vitale du Très Vénérable M\ commence véritablement à se transférer dans mon corps. Certainement le point le plus évident dans le mécanisme de revitalisation de la dépouille et de la fusion des esprits. Mais il nous rappelle également que nous saurons garder les secrets de nos FF\ et leur assurer notre fidélité. Dans le même mouvement, les épaules sont également en contact ce qui m’évoque l’idée d’épauler et la protection due à nos FF\.

Le cinquième point qui amène la main derrière l’épaule dans une étreinte rapprochée, est double. Double, car si le geste conclut le relèvement de ce qui n’est encore qu’une enveloppe où seules les fonctions végétatives sont actives, c’est au final la transmission du mot qui éveille la conscience. Le geste m’inspire, encore une fois, le soutien et la soustraction au danger que je dois à mes FF\. C’est un symbole de dévouement.

Cet éveil est sans aucun doute l’élément le plus fort de l’élévation. C’est, à mon sens, le point d’orgue de la transmission de la Tradition.

Ma géométrie également s’est modifiée puisque je suis passé de l’horizontale à la verticale. Du plan terrestre à l’état de lien entre la terre et le ciel… mais c’est un autre sujet (enfin, pas vraiment…). J’ai regagné une humanité

Toujours à l’abri de ma licence, je vois que le Très Vénérable réalise là l’œuvre au rouge du Grand Œuvre. C’est le stade de la réalisation de la Pierre Philosophale qui me donnera le moyen d’effectuer ma transmutation intérieure définitive (ou presque...). Je suis la Pierre. En maçonnerie, on traduit cela par influence spirituelle.

Le Très Vénérable M\ qui me relève ne s’intéresse plus à ce qui sépare, se sépare, à mon désordre intérieur apparent, mais à ce qui rassemble. Par le mot, il me permet d’ouvrir mon esprit, d’intérioriser le monde et mon propre monde, en me projetant vers demain (et hier, et maintenant). C’est la phase finale du solve et coagula. Le M\ reparait. L’ordre intérieur est rétabli. ORDO AB CHAOS.

 

Ce que je comprends de ce qui s’est passé

Hiram ne se réincarne pas en moi, pas plus que je ne me réincarne en Hiram. Le seul élément de transmission c’est l’exemple vécu, intériorisé. C’est l’influence spirituelle qui éveille les germes d’esprit qui dorment en moi. Car l’esprit ne se transmet pas. La réalité, c’est la renaissance – ou la révélation - des qualités d’Hiram à travers moi. Ce qui était dans le tombeau ce n’étais pas moi, juste ma part de vice et de passions. On m’invite plus à sublimer mes pensées de manière positive que de m’astreindre à éliminer toutes mes scories. J’étais possédé par le beau et je l’ignorais.

Cette influence transmise, c’est une sorte d‘instruction du nouveau M\. Au-delà de la renaissance vitale, il faut s’assurer que le logiciel est bien chargé. Alors que le Très Vénérable applique les cinq points, en fait il imbibe mon esprit avec quelques principes inaliénables : tu pratiqueras la solidarité, tu honoreras le travail, tu te rendras accessible à l’autre, tu seras toujours sincère et dévoué et tu transmettras la Tradition.

Lorsque j’ai reçu l’influence, elle s’est focalisée dans ma conscience, le centre à partir duquel elle rayonne et devient perceptible de l’extérieur. Je suis le centre du cercle. Le compas m’a permis de dissocier mon esprit des contraintes matérielles, mon corps compris. Cette métamorphose est résolument de nature alchimique. Je comprends que je dois laisser la lumière jaillir en moi et laisser l’autre la puiser. C’est seulement à ce moment-là que tout l’être s’illumine. C’est ainsi que nos FF\nous reconnaissent.

 

Conclusion

Si on peut qualifier ces cinq points de parfaits, c’est parce qu’ils unissent les deux natures humaine et divine du récipiendaire qui est arraché à l’attraction de la terre puis enraciné dans le monde divin par le corps du Maître verticalisé.

Oui. Car nous portons tous à l’intérieur de nous un noyau divin en la personne de notre M\ intérieur. Alors je regarde le dieu en moi, il est à mon image. Il unifie les contraires et réalise une synthèse des opposés. Régénéré après une triple mort morale, symbolique et initiatique – alchimique donc - je suis alors censé être capable de réaliser en moi l’harmonie, l’équilibre et la cohabitation des contraires. Je suis alors au Centre de l’Union. Un centre qui se superpose au mien propre. À celui de mes FF\. Il faudra trouver un équilibre nouveau, réunir ce qui est épars, rassembler autour de la pensée et de l’esprit collectif et des imaginaires de chacun. Car ne dit-on pas que le réel est la somme de tous nos imaginaires ? Nous ne le façonnerons que parce que les autres pourront s’imprégner de notre esprit, et non pas parce que nous l’aurions simplement voulu ou rêvé. Ce qui m’est offert par le mot c’est une énergie en mouvement intérieur, une orbite qui se conjuguera à celle de l’autre. Un élan aussi. Un élan pour que mon nouveau moi, exalté, enrichi des vertus du M\, se redécouvre et se comprenne. Alors l’univers me devient connu, comme le dieu révélé en moi. C’est le « Connais toi toi-même etc… »

Cette alchimie initiatique (si vous pardonnez mes abus) ne consiste donc pas en une transformation matérielle, mais en une transmutation de l'esprit et de la conscience qui me permettra de vivre selon nos codes avec pour corollaire le devoir de participer à la construction du temple, à la transmission et ainsi à la genèse permanente. Mais il y a quand même quelque chose d’un peu magique dans tout ça, non ? Et cette magie a un nom : l’Amour.

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LA TRIANGULATION DANS LE RITE MAÇONNIQUE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches pour padawans

 

Avec focus sur la triangulation de la parole

 

BREVE ARITHMOSOPHIE DU NOMBRE TROIS (OPTIONNEL)

Trois est universellement un nombre fondamental. Il exprime un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l’homme, selon les cultures et croyances. Il synthétise la tri-unité de l’être vivant ou il résulte de la conjonction de 1 et de 2, produit en ce cas de l’union du Ciel et de la Terre.

Hautement symbolique au sein de la Franc-maçonnerie, on le retrouve à tous les niveaux, dans les analyses les plus hermétiques comme les plus triviales. Ce nombre 3 cristallise pour nous dans le triangle symbolique du delta lumineux. 

L’Apprenti n’a que Trois ans, car il n’a été initié qu’aux Mystères des Trois Premiers Nombres. Il viendra buter, au terme de son apprentissage, sur le nombre trois qui est un nombre parfait à partir duquel on peut construire la figure fermée la plus simple: le triangle. Dans un triangle il y a 3 cotés, 3 angles, 3 sommets, 3 hauteurs, 3 médianes, 3 bissectrices, 3 médiatrices...

 Dans l’ombre de B\ trois est un signe de l'activité, de l'enthousiasme et du feu…

Pourquoi donc ce trois représente-t-il toujours une sorte d'absolu, d'élévation de l'esprit, de totalité? 

Notre cerveau, belle machine mal exploitée, fonctionne de façon binaire et en conséquence notre mode de pensée devient duel. Nos représentations primitives du monde sont binaires : le bien et le mal, le masculin et le féminin, le tout et le rien, le noir et le blanc, le vrai et le faux, le beau et le laid.... L'homme conçoit son univers à travers cette dualité manichéenne.

Mais ce dualisme, cette lutte constante, resterait le symbole de la colère et de la violence stérile, si elle n'était pas maintenue dans l'unité et harmonisée par un troisième élément. Le chiffre trois, dans toutes les civilisations, revêt ainsi un sens fondamental, il représente ce qui est au-dessus de l'homme, il est ce que l'homme ne peut saisir, ne peut comprendre ni expliquer. Il acquiert par là même un caractère mystique et absolu. 

En effet, si on considère l’unité 1 qui est à la fois être et non-être, substance et essence, et 2 (lié au féminin et à la Terre) qui est la division en deux parties de cette unité (et non pas une addition d’unités distinctes) et qui représente la bipolarité, opposition ou complémentarité, son caractère essentiel étant de marquer un véritable système de relations réciproques, l’entrée en scène de 3 (lié au masculin, au soleil et à l’esprit), somme algébrique des deux premiers offre une solution de conciliation et d’équilibre, un moyen terme. Il ramène le binaire à l’unité.

Cette « troisième voie » offre une alternative à des situations en dichotomie qui autrement pourraient apparaître polarisées. On peut aussi parler de "voie médiane" ou "voie moyenne".  Nous venons d’inventer l’eau tiède (ritournelle de relaxationJ).

C’est ce principe de conciliation des opposés (ou des complémentaires) par le ternaire qui permet à l’apprenti de trouver une base solide pour son travail sur lui-même.

 

DIFFERENTS NIVEAUX DU PRINCIPE DE TRIANGULATION

Une étude attentive de notre rite révèle l’omniprésence d’un principe de triangulation à différents niveaux, notamment ceux de la prise de parole, de la gestuelle, mais aussi de la gestion des distances spatiales et des données temporelles. La triangulation fait référence à plusieurs concepts symboliques et métaphoriques, qui varient en fonction de la perspective maçonnique et de l'interprétation individuelle.

Elle revêt des fonctions psychologiques, sociales et symboliques et constitue un véritable modèle de communication. Elle inscrit les membres de la communauté au-delà des schémas interpersonnels et vise un dépassement des contraires, qui est censé opérer un processus de médiation-transformation au sein de l’individu même. C’est sans doute le plus puissant des générateurs de l’égrégore. Un autre sujet qui mériterait un autre travail….

Voici quelques interprétations possibles de la triangulation dans la franc-maçonnerie :

Triangulation de l'espace rituel : L’espace rituel est organisé selon une disposition triangulaire, avec l'autel au centre. Cette triangulation de l'espace symbolise l'harmonie et l'équilibre, ainsi que la connexion entre les différentes dimensions de l'existence. Le positionnement des individus dans l’espace du temple définit des fonctions spécifiques : à l’Orient, où se lève la lumière, est situé le Vénérable Maître, à l’Occident crépusculaire est le Couvreur, et ainsi de suite — c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle la géométrie tient une place cruciale dans la voie maçonnique.

L’espace rituel ce sont aussi les triangles formés par les Officiers dans l’organisation spatiale symbolique du Temple : Triangle de l’autorité (VM, 1er et 2d Surveillants), triangle de la mémoire et de la connaissance (VM, Orateur et Secrétaire), triangle « financier » (VM, Trésorier, Hospitalier).

De la même manière, le positionnement des symboles ne doit rien au hasard. Il est toujours investi d’une signification, il est signifiant par lui-même.  Les lumières de la franc-maçonnerie : grandes (le Compas, l'Équerre et le Volume de la Loi Sacrée), petites (les colonnettes) et les luminaires (le Soleil, la Lune et le Maître de la Loge) – forment toutes  un triangle symbolique. Chacun de ces outils maçonniques représente un aspect différent de la pratique maçonnique, et leur triangulation suggère une complétude dans la quête de la connaissance, de la vérité et de la moralité.  Il va sans dire que cet ancrage territorial du système sémantique à travers une localisation pertinente des personnes et des choses permet de rendre très concrets les messages symboliques que véhicule le rituel. Comme l’espace de la loge, le temps maçonnique se trouve lui aussi soumis au principe de triangulation. Il serait fastidieux et surtout ambitieux de vouloir dresser une liste exhaustive de ce temps triangulaire, tant celui-ci est riche.

Triangulation des valeurs maçonniques : les trois principes fondamentaux de la franc-maçonnerie - liberté, égalité et fraternité - forment une sorte de triangle conceptuel. Chacun de ces principes est représenté par un côté du triangle, et leur interconnexion symbolise l'idéal maçonnique de construire une société basée sur ces valeurs.

Triangulation du processus initiatique : le parcours  maçonnique implique une triangulation symbolique dans le processus initiatique, où le candidat est invité à traverser trois étapes ou degrés distincts (Apprenti, Compagnon, Maître). Chacun de ces degrés représente un stade de croissance spirituelle et personnelle, et la triangulation suggère une progression vers un état de compréhension et de sagesse plus élevé.

Ces différentes interprétations de la triangulation en franc-maçonnerie soulignent la richesse des symboles et des concepts utilisés dans la tradition maçonnique pour transmettre des enseignements philosophiques et spirituels.

La triangulation de la parole : j’en arrive à mon sujet

 

LA PAROLE CIRCULE : TRIANGULATION DE LA PRISE DE PAROLE ET DISCIPLINE DIALECTIQUE

C’est quoi la triangulation ?

Sans vouloir me poser en donneur de leçon, car je suis si souvent coupable de transgression à ce principe que je ne pourrais venir me plaindre… je pense toutefois qu’il y a un rappel sans doute pas inutile,  y compris à moi-même.  Je dois admettre que je ne compte plus le nombre de fois, alors que la parole circulait, où ma tête s’est tournée vers  le F\que je souhaitais questionner ou dont je souhaitais commenter ou compléter le propos ou même plus globalement vers les colonnes auprès desquelles je rechercherais, sans nécessairement l’admettre, un assentiment ou une adhésion à mon propos…. Et pourtant, ce n’est pas l’idée….

La prise de parole en loge est codifiée de manière rigoureuse et porte une charge symbolique forte. Cela contribue largement à la prise de conscience collective du fait que nous sommes hors de l’espace profane.

En loge, quand le V\M\ fait circuler la parole, la communication s’inscrit dans un schéma qui n’a rien de linéaire comme peut l’être le modèle télégraphique de Shannon, avec sa chaîne Émetteur-Message-Récepteur.  On parle de  triangulation spatiale, et cela à plusieurs niveaux.

La première forme de triangulation, c’est l’objet de mon travail de ce soir,  est relative au discours : en loge, on ne prend pas la parole, on la demande. Et lorsqu’on la demande, on ne s’adresse pas directement au Vénérable Maître dirigeant la loge, qui peut seul l’accorder, mais à l’un des deux intermédiaires, les Premier Surveillant ou Second Surveillant. Enfin, le Vénérable Maître lui-même accorde la parole en passant également par l’un de ces deux intercesseurs, lequel relaie l’information au requérant. Ce dernier s’adresse alors, au Vénérable Maître (tourné vers lui, ou vers le centre de la loge ?) mais pour l’ensemble des FF\- sauf dans le cas de la présentation à tous d’un morceau d’architecture - et nul ne peut l’interrompre ni même s’adresser à lui, à moins que la teneur de ses propos ne nécessite une censure de la part du Vénérable Maître.

Notons que dans ce cas, l’emploi du mot « triangulation » qui a une signification technique précise associée au repérage dans l’espace, aux coordonnées qui permettent de se situer dans l’univers, est sans doute un abus de langage.  Il n’y a pas véritablement de triangle car, dans cet échange, l’échange est plutôt  angulaire ou vectoriel. Le triangle se ferme lorsque le F qui s’exprime s’adresse directement au VM et à lui seul. Ceci étant dit, l’idée d’un échange « angulaire » est très stimulante, car elle reprend l’idée de rectitude comprise dans le symbolisme de l’équerre.

La triangulation de la parole est aussi signifiante à un autre niveau, puisque tout échange doit passer par l’Orient, pour y être imprégné de la lumière qui en émane et pour y être dirigé vers l’égrégore de la loge. Le Vénérable, qui en a la charge, la renvoie à travers l’ouverture du compas toujours dirigée vers la loge. Je ne développerai pas ici.

 

Pourquoi ?

Les raisons de cette triangulation de la parole sont plus profondes qu’il n’y paraît et dépassent largement le cadre de la dramaturgie. Elle a pour objectif d’évacuer toute communication interpersonnelle et de tisser un lien collectif qui transcende les échanges d’individu à individu. Elle contrarie les inclinations naturelles des hommes, rendant impossibles les interventions intempestives, les débats à plusieurs voix et les dialogues de sourds, les conflits engendrés par des membres en désaccord ayant l’opportunité de s’adresser librement les uns aux autres comme dans nos vies profanes quand aucune instance médiatrice ne nous contraint.

Enfin, en mettant les F\F\ dans une position d’attente de leur tour de parole, la triangulation temporise, écarte toute spontanéité et contribue à la maturation de la réflexion. Qu’il s’agisse d’un apport destiné à enrichir une planche au profit de tous, ou encore de la formulation d’une question ou de toute autre intervention à la demande du VM..

 

 

La discipline de prise de parole transcende la simple mécanique de la triangulation :

Cette discipline  recouvre l’écoute, la réflexion et le choix des mots… et la quantité des mots.

En nous offrant le temps de la retenue et de l’écoute, la triangulation assure que nos contributions ne sont plus des éléments de posture et qu’elles n’expriment aucun jugement. Que nous n’allons pas  libérer une soupape dialectique, un démon personnel ou simplement d’exprimer un savoir particulier, parfois avec un rapport distant avec le sujet traité.

Notre discipline implique en effet le respect d'une écoute attentive face à la personne qui expose son point de vue sur un sujet donné (respect qui s'amenuise considérablement quand on entame une discussion dans le monde profane). Personne ne possède la vérité, mais le fait de pouvoir s'exprimer sans être soudainement interrompu, sans chaos, permet de faire réfléchir ses interlocuteurs dans le silence et peut être leur apporter un angle de vision qu'ils n'avaient pas imaginé. Dans cet esprit, j’aime à voir le silence de la retenue comme le préservatif du coït oratoire.

Après la pause méditative et musicale qui suit l’exposé d’un F\ qui a planché, il faut éviter de se jeter sur la première idée qui nous vient et qui n’aurait pas été murie par la méditation silencieuse, la conversation avec soi-même… Ne pas vouloir convaincre à tout prix mais simplement exposer son point de vue en n'oubliant jamais qu'il est relatif et personnel. Que l'important n'est pas non plus de parler le plus, la quantité n'étant pas signe de pertinence ni de " vérité", de même pour la virulence de la parole, ni d'avoir le dernier mot, ne pas oublier que dans le temps sacré il n’y a ni débat ni argumentation croisée directe

Vouloir rebondir trop vite, parce que le sujet est enthousiasmant,  que nous y avons un intérêt particulier ou encore que nous maitrisons le sujet (ou croyons le maitriser, c’est parfois ne pas trouver les bons mots ou pas de mots….Combien de demandes de parole ne débutent-elle pas par un long silence ? Je ne suis pas certain que l’on puisse toujours mesurer l’intérêt d’une planche à la densité des interventions qu’elle suscite… C’est pourtant ce que j’entends assez souvent (peut être dans des ateliers où la bienveillance des colonnes n’est pas toujours acquise à l’orateur du moment…). Cela étant dit, si le F\ conférencier maitrise l’art oratoire, la rhétorique, il saura suggérer, supposer et questionner, plutôt qu’affirmer, défendre ou plaider et bien évidemment, son travail fera l’objet de réactions, car c’était son intention de les stimuler.

Ne pas oublier non plus que le F\ conférencier ne recherche pas l’exhaustivité, le temps lui est compté et que le plus souvent il a fait le choix de tirer sur un seul  fil dans l’écheveau du sujet qu’il aborde et qu’il n’est pas nécessaire d’en tirer un autre pour refaire une planche spontanée en complément impromptu (on peut toujours échanger aux agapes ou proposer un autre travail).

Il est vrai qu’en principe, les pieds en équerre et à l’ordre la main sur la gorge (pour nous rappeler de maitriser nos passions), nous ne sommes guère enclins à prolonger nos interventions ou les accompagner d’effets de manches intempestifs.

Et puis au-delà de la quantité des mots que nous sommes tentés de dire (ce qui ne signifie pas nécessairement parler), il y a la nature des mots et le contenu du discours

Le vocabulaire et le pouvoir de nos mots sont la force la plus puissante qui nous soit donnée. Nous pouvons choisir d’utiliser cette force puissante de manière constructive et stimulante ou de manière castratrice. Souvent sans nous en rendre compte d’ailleurs.

Nos paroles se manifestent dans la matière. Nous connaissons la force de la parole, mais aussi du silence, de la mesure, de l’action.  Comme nous savons que chaque mot a des conséquences, et chaque silence aussi, nous savons que les mots peuvent nous affecter et affecter les autres autour de nous. Nous devons donc nous assurer que nos interventions ne créent pas des zones d’inconfort, pour les FF\ moins à l’aise pour prendre la parole, ou moins versés dans le sujet et qu’un discours trop savant ou trop pompeux  prononcé avec emphase relèguerait dans le silence quand bien même ils auraient un apport utile à faire ou une clarification à demander.

Combien d’entre nous, après avoir vécu la pseudo-frustration du silence de l’apprenti, n’ont jamais craint le droit à la parole ? A la parole utile… et pertinente.

 

Conclusion

Chaque fois que le V\M\ fait circuler la parole, il faut comprendre que c’est toujours dans l’intérêt de la F\M\ en général ou de la Loge en particulier. C'est-à-dire utile à tous. Et là, la triangulation, comme la rythmique du rituel  avec ses temps de méditation, avec les latences qu’elle induit, est une méthode plutôt efficace.

Elle nous garantit que les apports des uns et des autres nourrissent une intelligence collective qui doit permettre à chacun d’avancer, à sa guise, vers la Lumière et vers la Connaissance

Car la parole qui circule transmet, doit transmettre, la tradition. C’est ce travail de transmission, ou plutôt de réception, d’élaboration intérieure puis de don au bon moment, qui fait que la tradition est vivante. La parole met en mouvement des énergies cosmiques ; elle est le canal par lequel la lumière agit dans les mondes, elle est portée par le souffle de l´homme et le souffle est esprit dans son corps. Que cesse le souffle et l´homme meurt. La génération du Deux par l’Un est identique à la parole qui crée simultanément le son et le souffle.

Cette façon de procéder permet à la parole maçonnique de ne pas être un instrument de pouvoir à des fins de manipulation ou d’influence, mais de devenir une sorte de maïeutique, une accoucheuse d’esprits

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L’ALCHIMIE: LE MESSAGE MUET DE LA FRANC-MACONNERIE BLEUE

1 Avril 2025 , Rédigé par Philippe AME Publié dans #Planches au 3ème grade

 

PREAMBULE

Je vous propose ce soir un travail, de recherche bien incomplet, sur le parallélisme entre la démarche alchimique et la franc-maçonnerie et la présence, ou l’influence, de l’alchimie dans nos rites. J’ai trouvé trop de correspondances et de signes cachés dans nos rituels pour résister à l’envie de rajouter une couche de mystère à une autre. Le « solve et coagula » m’a été irrésistible, d’autant que j’ai eu la sensation que l’on me taisait quelque chose… La littérature me dit « attention terrain miné », je compte donc sur vos compétences de démineurs bienveillants. Mais soyez rassurés, je ne vois pas de l’alchimie partout… (Quoique…)

Avertissements

  • J’ai bien compris que l’alchimie n’est pas une société initiatique, elle regroupe des adeptes de la démarche alors que la F\M\ forme un ordre d’initiés se reconnaissant mutuellement et que nous parlons de deux choses bien différentes
  • Je réduis le prisme de mon observation aux loges bleues et mon horizon ne s’étend aujourd’hui qu’au troisième degré mais rien ici qui ne dépassera le premier degré
  • Je ne peux pas généraliser mon observation au-delà des Loges visitées
  • Il ne sera pas question d‘alchimie opérative
  • Mes connaissances en alchimie spirituelle sont en construction et le resteront encore longtemps, soyez donc indulgents
  • Je pratique au naturel une herméneutique débridée et, sans votre aide, je prendrais volontiers mes messies pour des lanternes.

 

INTRO

Il n’aura échappé à personne que la symbolique alchimique, mais aussi, dans un sens, sa démarche, est partout dans notre parcours, dans nos rituels et dans la configuration de notre temple. Et pourtant, dans les rituels des trois premiers grades, le mot est totalement éludé. Aucune allusion, ni référence dans la mécanique de transmission. Le train est pourtant annoncé très tôt mais l’affichage est dans une langue qui nous est étrangère et au final, nous ne prenons pas ce train. Soit qu’il n’est simplement pas passé, soit que nous ne l’avons pas vu passer. En tout cas on nous fait monter dans un autre… rien de grave sans doute car nous sommes censés arriver au même endroit. Mais je pensais avoir le choix de la route…. Et de ses paysages. Mais la transmission dans ce domaine est muette.

 

UN PEU D’HISTOIRE

« Alchimie et franc-maçonnerie ont vu, plus d’une fois dans l’Histoire, se croiser leurs routes » (Didier KHAN). Le dossier des origines de la franc-maçonnerie est trop complexe pour qu’il soit possible d’établir avec certitude l’existence - d’ailleurs fort douteuse - d’influences alchimiques au moment de l’émergence de la franc-maçonnerie. L’alchimie précède de plusieurs siècles la F\M\, et celle-ci ne commence à recycler des éléments alchimiques que vers la fin du XIXème siècle et encore sans jamais vraiment le revendiquer explicitement. Ce recyclage est de plus très progressif : l’élément le plus véhément de l’interpellation alchimique, V.I.T.R.I.O.L., n’apparait que très tardivement dans les cabinets de réflexion ; à peu prés au même moment où les épreuves associées aux éléments se chargent un peu plus explicitement de signification alchimique (merci Oswald WIRTH).

Les maçons ont emprunté à l'alchimie pour construire leurs rituels et non l'inverse. Un contresens étrangement assez répandu jusque vers 1950 consistait à considérer que des éléments hermétiques étaient premiers en maçonnerie et que le christianisme venu s’y superposer les avait dévoyés et que le recours à l’alchimie dans le champ maçonnique aurait servi à éliminer des éléments chrétiens en s’y substituant. En fait les métaphores alchimiques d'éléments chrétiens sont très anciennes et préexistent aux rituels maçonniques. L’infusion est donc moins subtile que cela mais ses motivations ne s’expliquent quand même pas.

Beaucoup de maçons s’intéressèrent de près à l’alchimie, et beaucoup d’alchimistes virent dans la maçonnerie le lieu privilégié de la réalisation du grand œuvre, entendu simultanément comme un ensemble de manipulations concrètes visant à la fabrication de la pierre philosophale et comme une forme de spiritualité visant à l’accomplissement de l’être sous la forme de l’union mystique avec le Créateur (ou un principe créateur) - quelles que fussent les modalités de cette union, extrêmement variables selon les influences mystiques et les croyances de chacun. Pour l’alchimiste, l’idée c’est bien de simuler ou reproduire la création du monde (je vous invite à relire la table d’émeraude). Le F\M\ ne le dira jamais comme ça, mais le travail sur soi forme un nouvel Adam… l’ambition est la même.

Les  grades maçonniques puisant dans trois grands types de courant opératif, religieux et ésotérique  et recoupant plus ou moins systématiquement les sources mobilisées par l'alchimie, celle-ci a vite fait de constituer une toile de fond du discours maçonnique.

À l'époque de la constitution des rituels, au cours du XVIIIème siècle, l’imprégnation alchimique était d'une telle évidence qu’il n'était pas besoin d'en souligner l'existence (mais pas dans les loges bleues !!). Et puis l’alchimie a été progressivement déclassée au plan scientifique ce qui la rendait disponible pour un recyclage symbolique dans un cadre d’effervescence irrationnelle de la fin du siècle. Mais c’est surtout à la fin du XIXème sicle et au début du XXème que l’on charge les grades bleus de significations alchimiques. Pourtant le signal est faible, surtout dans le silence de l’apprenti, et personne ne transmet.

 

LES FAITS

Nous avons tous en mémoire notre passage, solitaire, entre les murs sombres du cabinet de réflexion. Sauf à être aveuglé par l’émotion, il me semble qu’il est difficile de faire abstraction, dans le silence et la solitude qui nous sont imposés, du vacarme, pour ne pas dire la cacophonie symbolique, qui nous envahi à ce moment-là. Du sel, du soufre, du mercure (nous ne savons pas encore qu’ils sont « philosophiques »… il faut vraiment s’y intéresser pour le savoir car un voile épais recouvre très vite ces trois principes), du vitriol sans mode d’emploi mais doté d’une étrange ponctuation…. Le pain, je veux bien, la bougie, le sablier, la faux, les ossements aussi (j’avais compris que j’allais mourir à ma vie profane…). Mais tout le reste me semble absolument gratuit, hors de propos. D’ailleurs on ne m’en parlera jamais. Mais ce n’est pas fini, nos trois voyages suivants entrent dans une démarche de purification élémentaire du processus alchimique mais là aussi, grand silence.

Ces voyages se succèdent. On met en scène, après la terre, l’air, l’eau et le feu, qui sont les principes actifs sans lesquels, selon les gnostiques, l’univers n’existerait ni comme unité ni comme diversité. Nous les prenons pour des épreuves de déplacement et d’équilibre, dont nous comprenons bien sûr qu’elles préfigurent la difficulté de la démarche maçonnique, la progressivité, l’aide de la fraternité, la transmission et ce guide qu’est la tradition… mais pourquoi ne pas éveiller l’esprit sur ce vient véritablement de se passer et nous aider à mieux décoder le fonctionnel (purification, ça on l’a bien compris), l’élémentaire et la préfiguration?  Pourquoi éluder la dimension cosmogonique ou cosmologique ? La chimie spirituelle ?

Sans doute pas pour préserver les mystères de grades que j’ignore, puisque l’historien (Dominique Jardin) me dit que ce sont mêmes grades qui auraient « injecté » des principes et des symboles relevant de l’alchimie spirituelle (cad. spéculative) dans les rituels des loges bleues. Il ne peut donc pas être question de pré carré, enfin… sauf à proposer un simple teaser pour une éventuelle suite à l‘histoire. Comme je le disais avant, je n’ai pas de réponse à cette question.

Par contre, plus je m’interroge, plus le parallélisme ou la parenté de la démarche alchimique et de la démarche maçonnique devient éclatant et me laisse à regretter que l’on n’ait pas eu l’idée de proposer spontanément à l’impétrant deux niveaux de lecture.

Et pourtant, le rite écossais ancien et accepté, ainsi que les autres rites maçonniques, a fait de toute évidence l’objet d’une double écriture qui ouvre la voie à une double lecture. Sous l’inspiration des légendes tirées des livres des lois hébraïque et chrétienne une voie d’élévation morale est offerte aux maîtres maçons afin qu’ils puissent devenir des chevaliers de l’esprit, des hommes sages dont les actions sont entièrement guidées par les vertus. Mais le rite développe aussi un symbolisme inspiré par la graduation de la quête alchimique conduisant l’adepte de l’état d’homme ordinaire à celui d’homme transcendant. Ces deux voies ne s’excluent nullement. Elles agissent conjointement dans le processus d’initiation, car elles sont l’une et l’autre des chemins d’élévation spirituelle, l’une morale et l’autre initiatique, et il appartient à chaque maçon (et à mon sens pas seulement les maîtres) de trouver en chacune une part de sa propre nourriture spirituelle, en toute liberté de conscience.

Pourquoi taire cette richesse de relief sémantique ?

Je me doute que le besoin de simplifier a quelque chose à y voir. Mais sans être élitistes, nous mériterions sans doute plus de considération de nos capacités naturelles à séparer le subtil de l’épais puis à rassembler des concepts qui semblent épars.

 

ALCHIMIE ET FM : DES VOIES PARALLELES ET MEME UN PEU PARENTES

Comment je vois ce parallélisme ? Oh, de manière encore assez vague. J’ai découvert toutefois que, en alchimie, le niveau opératif et le niveau spéculatif sont totalement indissociables, car imbriqués ; pour les adeptes de l’Art Royal : c’est en œuvrant - au sens opératif du terme - sur la matière, que l’alchimiste était censé se transformer intérieurement ; inversement, sa transformation intérieure devait se concrétiser par une transmutation effective de la matière qui se trouvait dans l’athanor, dont la Pierre philosophale et la production de l’or apparaissaient comme étant la consécration.

En théorie, c’est presque la même chose pour la franc-maçonnerie que nous pratiquons. On pourrait croire que le spéculatif pourrait se suffire à lui-même, car améliorer l’homme est déjà une belle performance, mais l’opératif, l’action en hors du temple, sur le monde, n’est sans doute pas sans effet sur le processus d’introspection et de la découverte de soi. La boucle est sans doute moins évidente qu’en alchimie où le rapport spéculatif/opératif est essentiel, alors que le franc-maçon pourrait se contenter d’avoir un plus beau reflet dans son miroir sans véritablement trahir son engagement… Même dans l’inaction, si je suis mieux, le monde est mieux…. Facile, mais pas nécessairement faux. L’alchimie est donc plus exigeante à ce titre.

Allons plus loin que cette simple articulation de l’opératif et du spéculatif. La franc-maçonnerie comme l'alchimie sont des voies de recherche de la connaissance et de la perfection, que ce soit sur le plan spirituel, philosophique ou matériel. L'alchimie cherche à transformer des substances ordinaires en or (symbolique) ou à atteindre l'illumination spirituelle, tandis que la franc-maçonnerie vise à l'amélioration personnelle et à la construction d'une société meilleure.

Il y a dans l’alchimie spirituelle un fil conducteur essentiel : c’est le fait qu’il faut accepter de mourir pour renaître. Nous ne faisons rien d’autre en franc-maçonnerie.

Cette mort symbolique consiste à abandonner la partie impure de soi-même, en particulier l’attachement à la matière (nos métaux). Ce détachement permet d’entrer dans un nouvel état de conscience, plus pur et éveillé.

C’est juste la même chose pour le franc-maçon. Tout comme l’alchimiste, il est à la fois l’acteur et l’objet de son travail : il réfléchit et il s’objective, il se travaille lui-même comme s’il était sa propre création. Encore comme l’alchimiste, le franc-maçon, en se changeant et en se construisant lui-même, doit pouvoir contribuer à construire le monde dont il est un élément constitutif ; inversement, lorsqu’il s’efforce de changer et de construire le monde, il s’en trouve transformé et reconstruit d’un point de vue identitaire. Il spiritualise la matière et matérialise l’esprit. On retrouve là la théorie des correspondances et l’on pourrait dire que, en plagiant le Trismégiste, « ce qui est à l’intérieur est comme ce qui est à l’extérieur, et ce qui est à l’extérieur est comme ce qui est à l’intérieur, pour que s’accomplisse le miracle d’une seule chose »…

De nombreux autres parallèles peuvent être établis entre la voie alchimique et la voie maçonnique.

Le processus par exemple. En alchimie, les trois principales étapes du processus (on peut décomposer plus avant, mais le ternaire nous va si bien…) de cette transmutation sont :

  • l’œuvre au noir, le Nigredo, ou putréfaction de la matière,
  • l’œuvre au blanc, l’Albedo : la purification de la matière,
  • l’œuvre au rouge, le Rubedo : la coagulation, le Grand Œuvre, le retour à l’unité

Au deuxième degré de ce processus, sept étapes en filigranes, les régimes de l’œuvre nommés par les planètes du système solaire,  ce n’est pas l’objet de ce travail, je ne poursuivrai pas.

Nous avons déjà cité le cabinet de réflexion qui évoque volontiers la phase de Nigredo durant laquelle les alchimistes décomposaient par calcination et putréfaction leur materia prima. Comme en franc-maçonnerie, cette mort « chymique » précédait une renaissance.

Et si nous avions été avertis, même après-coup, que les symboles du cabinet que nous ne savions alors ni lire ni épeler ni interpréter appartiennent au symbolisme alchimique (le sablier et la faux qui annoncent l’œuvre au noir, le coq qui annonce l’œuvre au blanc et l’énigme V.I.T.R.I.O.L. qui annonce l’œuvre au rouge), l’interaction sel, soufre, mercure…. notre compréhension de la démarche aurait elle souffert ? Je n’en suis pas sûr.

Au Nigredo succède l’Albedo, l’Œuvre au Blanc, puis le Rubedo, l’Œuvre au Rouge : purification, élévation, sublimation ou spiritualisation de la matière, reconduction en terre, matérialisation de l’esprit, noces chymiques du ciel et de la terre, sublimation et perfection aurique…

Mais voyons, c’est là tout simplement le déroulé du rituel d’initiation ! Où l’œuvre au blanc correspond à la purification par les trois éléments et le Rubedo à la révélation de la lumière.

Je retrouve la même séquence dans la progression globale entre les trois degrés des loges bleues et sans doute aussi au sein même des rituels de changement de grade. Et si j’écoute ce que l’on me souffle d’en haut, j’imagine que la maçonnerie bleue - prise dans son ensemble de trois degrés - n’est peut-être que le Nigredo d’une voie plus complexe qui elle-même peut-être réitèrera ce processus qui serait alors parfaitement fractal (le nombre d’or). Là, mon herméneutique personnelle diverge par rapport à ce que me dit le cahier de FM n°22 qui voudrait que l’œuvre au blanc corresponde au grade de maitre. Ma logique cartésienne en soufre trop et je reste sur mon ressenti.

De façon plus générale, on voit bien les parallèles que la franc-maçonnerie a pu faire avec la voie alchimique, à partir d’un même postulat, celui de la perfectibilité des choses et des êtres, et de l’action améliorative de la volonté, de l’action créatrice que peut avoir l’homme initié, à la fois sur lui-même et sur le monde. Le franc-maçon néophyte est une pierre brute amenée à être dégrossie et polie, dans la loge-athanor, grâce au processus initiatique qui opère une « métanoïa » - attention, l’étymologie nous dit le terme grec μετάνοια métanoïa est composé de la préposition μετά (ce qui dépasse, englobe, met au-dessus) et du verbe νοέω (percevoir, penser), et signifie « changement de vue » ou « changement de regard » qui voit la pensée et l'action se transformer de façon importante, voire décisive, le linguiste établit une sémantique plus proche de regret et repentance… avis aux amateurs. [1]

Bref, on parle donc  d’une conversion ou transmutation de l’être, de la même manière que la materia prima des alchimistes doit devenir Pierre philosophale, et que le plomb doit être transmuté en or, par son labeur et la logique progressive des étapes qu’il suit.

Je note que la pierre philosophale n’est pas un outil, ni une pierre précieuse, ni une substance particulière, c’est tout simplement l’alchimiste qui est parvenu à atteindre son but : la Pierre philosophale est lui-même, une fois réalisé le Grand Œuvre.

Mais le parallèle ne s’arrête pas là : les francs-maçons, comme les alchimistes, adoptent une démarche symbolique. Ils mobilisent une pensée imagée, fondée sur des rapports analogiques et résolument polysémique, devant donc être soumise à une herméneutique, c'est-à-dire un travail d’interprétation permanent. Les discours alchimico-maçonnique sont avant tout métaphoriques et les métaphores se cachent derrière le vague mot de symbolisme.

Enfin, le franc-maçon, comme l’alchimiste, sollicite à la fois la raison, les sens et l’imagination, le haut (son esprit) et le bas (son corps), en vue d’une réconciliation finale. Il opère sur un niveau spéculatif (les planches, fruit d’un travail de réflexion, permettant notamment d’intellectualiser le vécu ou les émotions éprouvées durant le rituel, en sont un exemple), et sur un niveau opératif, puisqu’au-delà du fait que l’initié sollicite son corps et ses sens à travers le rituel, il est appelé à « poursuivre au-dehors l’œuvre commencée dans le temple », et à s’engager « à contribuer à rendre le monde un peu meilleur ».

 

CONCLUSION

Pour conclure, et illustrer le relief induit par ce parallélisme ou interaction entre alchimie et franc-maçonnerie, je prendrai l’exemple, puisque nous sommes au premier degré, de l’herméneutique de la pierre brute, la question de l’interprétation m’ayant été posée il n’y a pas si longtemps. Voilà la réponse que j’ai donnée :

Je ne vais pas rentrer dans le symbolisme de la taille et du lissage des imperfections, d’autres le feront mieux que moi et ce n’est pas le sujet.

Je note que dans les rituels d'apprenti coexistent deux pierres très différentes d'où provient l'ésotérisme du grade. La maxime VITRIOL ne concerne que la pierre philosophale des alchimistes. Il s'agit d'une pierre vivante dotée d'un esprit et d'une âme, alors que la pierre brute à dégrossir en pierre cubique est passive. Cette pierre brute masque et encapsule la pierre philosophale que chaque initié porte en lui. C'est à l'initié de la découvrir (non pas au sens « trouver », mais de mettre à jour).

En maçonnerie, d’un point de vue purement ésotérique, avant la pierre il y a le métal. Première « alchimie » du désir d’initiation, après le voyage de la Terre, la pierre brute n’a plus de passé. Juste un avenir. C’est rassurant, car cet avenir est purement créatif, donc libre. C’est le couple pensée-main (ou corps – esprit) qui est instigateur de la dynamique de création. Les outils, c’est un choix technique (là je flirte avec l’hérésie) …. Une panoplie symbolique sélectionnée.

D’un point de vue alchimique. C’est bien différent. Si j’ai bien compris, il y a un passé de la pierre. La pierre brute, matière première minérale, ou protolithe, est issue du chaos primordial (la terre-chaos). Cette pierre brute est, pour ainsi dire, une portion de ce premier chaos. Elle est la manifestation visible des secrets de son origine - comme d’ailleurs le corps est celle de notre individualité. Ce protolithe a conservé la mémoire de son origine dans son corps invisible. Cela permet de comprendre ce qui se passe dans notre creuset et peut-être d’y mettre de l’ordre.

Au final, que nous nous placions dans le plan alchimique ou dans le plan de la symbolique maçonnique, la pierre brute reste une matière première, les alchimistes parlent de materia prima … c’est une matière, primordiale y compris au sens d’essentielle. Elle correspond aux ténèbres dont émerge la lumière dans le corpus symbolique du rite écossais. La base de construction du temple… ou d’autre chose. Et si la pierre brute encapsule en effet la pierre philosophale, alors nous disposons déjà, sans le savoir, de l’alpha et de l’oméga de la voie… mais le cheminement reste à découvrir, car l’admission au grade d’apprenti ne nous confère aucune initiation, elle nous construit dans le but de nous faire devenir un initié. Ce qui finalement arrive plus tard qu’on ne le pense…

Je ne suis pas dupe, l’alchimie dans notre rite, ne correspond qu’à la vision que nous en avons. C’est une interprétation quasiment allégorique… mais qui fonctionne bien, puisque notre Art consiste à rendre parfait ce qui est imparfait, ce qui est très proche de l’idée de transmutation des métaux.

Alors puisque notre Ordre nous laisse le choix du corpus symbolique de notre progression, l’art des alchimistes vaudra bien celui des bâtisseurs il me semble. Car nous ne pouvons imaginer, bien sûr, que ce choix puisse relever d’une forme de dogmatisme. Ou alors cette liberté est-elle hérésie ?  Ou est-ce pour nous protéger d’un bagage trop lourd ?

 

[1] Il n’échappera pas au lecteur attentif que si métanoïa signifie « repentance », l’étymologie induit partiellement en erreur, dans la mesure où la repentance véritable ne se limite pas à un changement de mentalité, mais implique aussi un changement de comportement, d’attitude, de manière de vivre et d’être.

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MES FF:. ME RECONNAISSENT COMME TEL MAIS PUIS-JE SEUL M'AFFIRMER F:.M:.?

1 Septembre 2019 , Rédigé par Claudine A., Olivier M., Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Cette phrase rituelle, en réponse à la question « Êtes-vous franc-maçon ? » est commune à de très nombreuses obédiences. Cette réponse est quasi machinale. Mais, à y penser, elle est terrifiante au niveau de son implication.

A priori, à partir du moment où l’on a été initié, on serait en droit de s’affirmer FM puisque l’initiation traduit la reconnaissance (on est accepté et reconnu) par les autres. Il n’y a pas d’auto-proclamation. Mais cela n’est vrai sans aucune réserve qu’au moment qui suit juste l’initiation. Car par la suite il y a tout un chemin à parcourir qu’on ne peut suivre qu'avec l'aide des FF et des SS qui nous entourent.

On parle des épreuves lors de l'initiation mais il est vrai qu’il y a en fait toute une série d'épreuves qui jalonnent la vie du FM, ce qui évite de s'endormir même si il peut arriver que des FF, arrivés au grade de Maître, pensent qu'ils n'ont plus rien à prouver, ce qui est à la fois dommage et dangereux. Et il y a ceux qui dérivent totalement par rapport à nos fondamentaux  et qui peuvent, peut-être, on le verra, perdre la qualité de FM.

Certains peuvent s'autoproclamer grand-maîtres de ceci ou de cela (les micro-obédiences) mais auparavant ils ont toutefois  été initiés et donc été reconnus et proclamés F ou S.  C’est un autre débat. Mais, pour en revenir à l'initiation, rien ne peut se faire sans cette fameuse reconnaissance, signe et produit d'un travail collectif...

D’un travail collectif qui doit nous permettre d’exalter le meilleur en nous et de le partager. Car l'initiation est un peu  le résultat d'une reconnaissance "a priori", sur la base de ce que l’on est avant de recevoir la lumière. On en sort FM "a priori", soit mais il y a sans doute une preuve à donner de nos valeurs et de leur mise en pratique et ensuite on ne serait finalement FM que si les autres croient en nous et reconnaissent la compatibilité de nos valeurs... ce qui irait dans le sens d'une possibilité de perdre cette qualité de FM... initié ou pas... Donc l'initiation serait une condition nécessaire, mais pas suffisante, ce qui va de le sens de l'initiatique: une démarche sans fin en fait.

La question a été soulevée des FF et les SS des obédiences non reconnues. A priori, si ce que l'on sait de la qualité de leurs travaux et de leurs valeurs nous parait compatible, nous ne voyons pas pourquoi nous ne ferions pas crédit de fraternité... Nos obédiences respectives, même si elles ont leurs accords avec certaines autres et n'en reconnaissent pas d'autre, ne nous ont pas donné de consignes  pour nous interdire ces fraternités "hors limites"... ?

Une autre interrogation toutefois : cette question de la reconnaissance par les autres ne dessine-t-elle pas les limites de notre libre arbitre ? Ne menace-t-elle pas notre liberté absolue de conscience ? Y compris la liberté d’avoir conscience de soi, des ses capacités comme de ses limites et donc le droit que nous aurions de nous considérer comme FM quand bien même nous serions seuls ? Oui, sans doute,  mais cela impose de se laisser pénétrer par l’esprit des FF et de se remettre en question en permanence. L’idée ici c’est de se tromper de moins en moins souvent sur ce que l’on est, sur qui on est et vers où nous allons.

Le FM reçu, constitué et reconnu dispose de signes, mots et attouchements pour se faire reconnaitre. Mais ceux-ci ne suffisent pas non plus. Ils ne révèlent que l’initiation aux mystères du grade a bien été reçue mais il faut ensuite être reconnu pour notre manière d’être fraternel, pour notre pratique de l’écoute, de la tolérance, de la solidarité, de la pratique constante de l’introspection. La manière aussi de traverser les épreuves de la vie. Avec du recul, c’est se donner un bien grand pouvoir d’appréciation de la qualité de l’autre. Dois-je accepter la reconnaissance simplement parce qu’elle m’est offerte, quel mérite accorder à celui qui me reconnaitra. Reconnaitre c’est un peu juger, non ? Quelle responsabilité !!

Ceci montre toute la complexité de la démarche initiatique. « Mes frères me reconnaissent comme tel » amène à la question de l'altérité, de la reconnaissance de l'autre et de tout ce qui en découle (écoute, fraternité, tolérance, etc...). Bien sûr les épreuves de la vie mais aussi le plaisir de vivre, le plaisir de voir et de revoir ses FF et Quand on dit "reconnaître c'est un peu juger" c'est vrai mais il faut y mettre de l'indulgence, de la bienveillance, sans naïveté ou angélisme. On parle peu du bonheur d'être FM, et pourtant il est là .. et on ne se le dit sans doute pas assez.

Le bonheur (enfin ce qui pourrait s’y apparenter le plus) d’être FM est dans la dimension de groupe, d’un groupe de FF en humilité (nous savons que nous ne savons rien…). Nous sommes un peu un corail (une génération sert de support à la suivante et le tout grandit). Nous n’existons en tant que FM que parce que nous sommes connectés aux autres FM (la Chaine d’Union), au-delà même du phénomène de reconnaissance. Cela implique une fraternité effective. Et pourtant on ne choisis pas ses FF (enfin, une seule fois, quand on décide d’admettre aux épreuves de l‘initiation, ensuite le hasard du parcours décide) et il faut un immense travail sur soi mais aussi en directions des autres pour les reconnaitre. Après il faut bien admettre que notre tropisme pour l’autre peut être variable. Nous sommes capables d’asséner des « MTCF» à des FM dont nous n’arrivons pas ou plus à discerner les vraies valeurs ou dont nous n’apprécions le comportement…Nous continuons à le faire car nous ne savons pas si c’est notre perception qui est pervertie ou si le métal de l’autre est vraiment prépondérant. Alors, on accorde un « crédit », jusqu’à ce qu’une limite soit franchie. Et cela amène immédiatement à la notion de pardon, qui est la reconnaissance fraternelle de l’erreur, la sienne, ou celle de l’autre. Mais face à des FF au comportement indécent ou aux errances métalliques, ma liberté de ne pas les reconnaître, existe-t-elle? D’autres les reconnaitrons, et du coup ils possèdent deux statuts… comme le chat de Schrödinger, mort et vivant.

 

Car il faut bien évoquer les accidents de parcours, les errances ou déserrances qui pourraient remettre en question notre état de FM et qui se traduisent par la démission ou la radiation.

On est initié pour la vie. Un initié ne devrait plus recevoir d'autre appellation que mon Frère pour peu qu’il travaille sur le discernement et les serments qu'il a prêté.

Nous rencontrons d'ailleurs des FF et des SS qui ont quitté, la FM pour des raisons très variées mais qui se considèrent comme étant encore FM. Et, pour peu que nous les reconnaissions comme tels, ils ont raison. Les conversations que nous pouvons avoir avec eux sont bien souvent d’ordre maçonnique et nous avons toujours un pincement au cœur, une envie secrète de les revoir en Loge.

Bien souvent (en dehors des cas de maladie ou de mutation professionnelle), la démission est en réalité une main tendue, nous avons pratiquement tous connu cette envie, ce petit moment de découragement dans notre parcours de FM, et c'est ici qu'il faut toute l'écoute et la vigilance des FF, pour répondre a cette main tendue, et parfois quelques mots, des explications, un peu d'écoute permettent de raviver cette belle flamme de la Fraternité qui ne nous appartient pas mais que certains souhaitent confisquer.

Et puis, démissionne-t-on vraiment? " En effet initier pourrait signifier être mis sur le chemin, le chemin de la connaissance de soi même, chemin menant a l'amélioration progressive et surtout a l'élévation de son propre niveau de conscience, alors peut-on réellement démissionner de ce chemin-là?

La radiation ? Elle est prononcée soit pour raison administrative (défaut de capitations ou taux d'assiduité) soit pour des motifs plus graves : comportement indigne en opposition avec nos valeurs capitales.

Dans ce dernier cas, il est sans doute juste d’être plus sévère avec celui qui a frappé à la porte avec des objectifs affichés d’humanisme et qui détourne la fraternité à son profit ou simplement qui l’ignore ? Reconnaitre c’est sans doute connaitre, mais si celui qu’on apprend à connaitre est en réalité différent de ce qu’il prétend être… quelle échappatoire pour rétablir l’harmonie ? Car, pour citer Montaigne « C’est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble »

Il semble toutefois qu’une démission, et même une radiation, ne sont jamais définitives, c'est pour cela qu’il existe des cérémonies de réintégration,  car même un F radié peut toujours refaire une demande, et on peut imaginer qu'il puisse revenir transformé et nous permettre de le reconnaître à nouveau. Cette reconnaissance se mérite mais si c’est notre droit d’évaluer ce mérite, il est également de notre devoir de le faire avec toute la bienveillance et la tolérance dont nous sommes capables. Il y a malgré tout des cas où les limites de la tolérance globale de la loge ne permettront pas ce retour.

Synthétisons  un peu.  Les FF reconnaissent leur pair pour trois raisons : la première, capitale, c’est qu’il a  été initié, la seconde c’est qu’il possède des vertus d’ordre  moral, une certaine éthique, il recherche la Connaissance et sa valeur réside surtout dans sa bonne volonté et son sens de la solidarité, la troisième, c’est son assiduité en loge. La somme des trois est sans doute le socle de la Fraternité. « Plus que l’Amour de l’autre, la Fraternité est respect de l’homme. La Fraternité est d’essence Initiatique et avant tout métaphysique dans une spiritualité laïque, transmettant une méthode de recherche de la Vérité, hors les dogmes. Elle est un trait d’union entre les Initiés »

Au final, on n’est reconnu que pour ce que l’on est et que l’on peut lire dans le miroir qu’est l’autre. Encore, évidemment, faut-il que chacun puisse et ait envie de lire l’autre… Si le travail d’introspection est convenablement réalisé, sans doute savons donner une image plus vraie, plus facilement lisible, qui sera comprise. Et là peut naître cette terrible dépendance, cela a été dit par Guy Arcizet : on pourrait finir par ne vivre que par ces regards, et on pourrait mourir si le miroir disparaissait ou venait à se briser. Soyons certains que des démissionnaires sont passés par là.

Alors, on peut bien s’affirmer FM, par ce que l’on a été initié, parce qu’à un moment de notre vie nous avons fréquenté une loge (ou que nous la fréquentons toujours), mais sans la reconnaissance de l’autre, on pourrait bien ne mentir qu’à soi même.

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L'ASSIDUITE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Grains de sel et coups de gueule

Minute symbolique

 

Je souhaitai partager avec vous une pensée sur la portée de notre serment et en particulier de l’un de nos engagements. J’avais envie de parler d’assiduité, c’est dire de l'esprit de discipline maçonnique qui constitue la force de l'Institution. Car payer régulièrement sa cotisation ne suffit pas à remplir ce devoir fraternel de la recherche de la vérité.

Si je me permets d’aborder ce sujet dans un atelier où justement l’assiduité est exemplaire, c’est qu’il me semble bon de rappeler cette obligation, notamment à nos FF\ plus jeunes (en maçonnerie) sur les colonnes, pas pour donner une leçon, mais pour faire l’apologie de cette qualité, de cette vertu collective qui nous enrichit tant.

Si après avoir demandé à faire partie d'un atelier, celui qui ne se considère pas comme obligé d'assister à ses tenues, où aux évènements particuliers organisés par sa Loge, prouve qu'il n'a pas compris le serment qu'il a prêté et le devoir fraternel qui lui incombe et surtout il ignore le prix de son absence.

Car l’assiduité, c’est surtout une condition nécessaire au cheminement initiatique. Elle nous permet de percevoir avec plus d’acuité le temps maçonnique, elle nous y inscrit. C’est notre souffle vital commun.

Car si sept FF\ rendent notre L\ juste et parfaite, il n’en reste pas moins que c’est la densité et surtout l’entièreté du groupe au travail qui fait son « efficacité maçonnique ». La taille ne compte pas dit-on. Pas toujours vrai. En ces murs, la biomasse fraternelle a une importance : elle enrichit le contenu des réflexions, augmente l’interface de transmission, favorise l’assimilation et la maturation des symboles et leur redécouverte tout au long des tenues, et offre, je crois, une ouverture progressive à leur interprétation.

L’assiduité, c’est également se donner la chance d’apprendre à mieux connaître ses FF\  et c'est souvent apprendre à les apprécier.

Car cette familiarité progressive permet une meilleure compréhension, qui conduit souvent à l'affection. Les rencontres isolées ne suffisent pas à révéler la véritable nature des individus et peuvent même nous induire en erreur. Des circonstances défavorables ou des divergences d'opinions peuvent nous faire juger hâtivement leur caractère. L'ambiance bienveillante des loges permet de dépasser ces premières impressions et de découvrir les qualités cachées (par humilité, discrétion, maladresse ou timidité) des frères.

Elle est ainsi précurseur de l’égrégore qui réveille les énergies, les pensées fraternelles, l’enthousiasme et toutes les forces positives qui unissent les initiés vers un même but. Dans ce cercle vertueux, c’est l’assiduité qui forge son propre fondement : le plaisir d’être ensemble et d’être utiles ensemble.

C’est par l’assiduité, que se crée cette cohésion spirituelle qui laisse, loin au-dessous d’elle, nos divergences. Cette énergie ne peut se former que lorsque le groupe, dans son ensemble, solidement soudé, devient unité. Cet état de grâce, cette symbiose, est impossible sans l’assiduité.

Les vides dans les colonnes sont égrégoricides. Ils doivent être exceptionnels et motivés par des raisons graves, de force majeure. Je pense sincèrement que l’on ne peut pas mettre en balance la célébration de l’anniversaire d’une lointaine tante Marthe) avec une tenue d’obligation dans sa L\. Nous devons tous être exemplaires les uns pour les autres à ce titre.

Je crois que ceux qui ne fréquentent pas assidûment leur atelier ne peuvent l'aimer.

L’absence en Loge, crée un manque irremplaçable. Le dommage moral causé par l’absence dépasse de beaucoup l'avantage matériel apporté par l'acquittement des droits. Pour recevoir, il faut donner, et pour donner il faut être présent ! Etre absent, c’est perdre à jamais quelque chose. C’est être coupable, mais aussi victime ; coupable de ne rien donner et victime de ne rien recevoir.

 

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LE LEVIER : OUTIL OBSOLETE OU INTEMPOREL? ET LE RESTE DE TON BAGAGE?

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches au deuxième grade

Drôle de question, mais le V:.M:. a toujours raison... Alors on y va!

 

Introduction

Tout salaire mérite sa peine. En gravissant 5 marches ma trousse à outil s’est alourdie d’un coup. Ma propension toute relative à l’effort physique en général, et au portage en particulier, me prédisait de grosses difficultés. Mais c’était sans compter avec mes quelques acquis d’apprenti… le symbole est lourd de sens mais se transporte finalement assez bien. Et me voilà donc sherpa spéculatif.

 

Au compagnon on a confié 5 groupes d’outils dans un ordre sur lequel je m’interroge encore… La matrice est complexe : à chaque voyage et outils on me propose d’associer une fonction, une thématique emblématique et des références socio-philosophico-scientifiques. Je m’empresse de dessiner la matrice correspondante qui, au final, devrait constituer ma feuille de route de compagnon.

 

M’étant persuadé que l’ordre dans lequel je devais entreprendre ces travaux avait sans doute peu d’importance, j’ai choisi de débuter cette réflexion par le symbole majeur du troisième voyage (celui du milieu, le pivot), le levier. D’abord parce qu’il est l’un des symboles que je découvre pour la première fois. J’ai quelques idées sur le maillet et le ciseau, et pour ce qui est du compas et de l’équerre, nous nous croisons suffisamment souvent pour que cela me donne l’illusion d’une certaine connivence… Il n’en est rien bien sûr et je pressens que leurs enlacements cachent des émois qu’il me reste encore à surprendre.

 

Ensuite parce que le levier m’inspire immédiatement l’idée de la transgression, de la recherche irrévérencieuse, et d’une archéologie intérieure débridée… un métal léger dont je vais sans doute mettre du temps à me défaire, si tant est que cela soit véritablement souhaitable. Et puis la curiosité de ce qu’il y a dessous, ou derrière… c’est sans doute un puissant moteur d’accession à la connaissance.

Bizarrement, son aspect a priori le plus trivial, mécanique, la démultiplication des forces, me semble un peu en opposition avec notre idéal de l’effort…malgré tout, le génie derrière l’invention et l’idée que je devine d’un outil pluriel me rassurent un peu.

 

Pour finir mon introduction, je voulais préciser que c’est volontairement, dans le cadre de ce travail, que je le dissocie de la règle dont je ne reconnais pas l’utilité à l’usage du levier. Elle pourra toujours faire l’objet d’un autre travail. Pour l’heure je transgresse cette règle-là en l’ignorant.

 

Outil obsolète ou intemporel ?

La question m’étant posée, je vais assez rapidement simplifier cette proposition. Obsolète ? On entend alors dépassé, désuet… J’accepterai plus facilement les qualificatifs d’inutile ou de marginal que l’on retrouve parfois au détour de proses que je trouve aujourd’hui parfaitement déviationnistes.

 

Obsolète en quoi ? Dans sa version opérative… à la limite. Les instruments de levage modernes s’y substituent assez bien, surtout pour des charges lourdes. Mais le plus souvent d’ailleurs sans utiliser – directement - le principe ternaire de la démultiplication des forces. On tire, on soulève… on ne pousse pas et si on ne pousse pas on ne grandit pas.

 

L’outil est un vieux truc ? Soit, pour la mécanique. Pour les leviers sociaux, ceux de la découverte ou de la révélation de l’autre : la liberté de penser, d'agir, de choisir, l’humour, l’amour, le courage la musique…. Ce n’est déjà plus vrai.

 

Et le symbole ? Comment un symbole peut-il devenir désuet, obsolète ? Sauf évidemment à penser que les principes qui nous rapprochent sont eux-mêmes obsolètes ? Que nenni entends-je dans les pensées. Alors, s’il ne peut être dépassé, sa fonction symbolique – mais aussi sociale -est impérissable, et il révèle son intemporalité. Sic demonstratum

 

 

L’outil symbolique pour l’étude de la nature (et la découverte de soi et de l’autre)

De la nature ? Les papillons, les taupes et leurs monticules disgracieux, les forêts, le ciel ? Sans doute mais aussi celle de l’Homme et surtout de ma propre nature, puisque la question de fond est bien « Qui suis-je ? »

Qui suis-je ? Ou plutôt « Quel est mon potentiel à devenir ce que je dois ou veux être ? ». J’ai dégrossi ma pierre brute mais les aspérités sont encore nombreuses. Pour polir et achever ma pierre cubique, je dois bien évidemment la retourner sur toutes ses faces. J’aurai encore besoin de mon levier plus tard, pour ajuster ma pierre à l’édifice collectif. Cette manutention, cet assemblage, n’a de sens qu’avec une pierre cubique aussi parfaite que possible ou bellement imparfaite.

 

Mais ma pierre dégrossie est pesante, mes métaux sont encore bien là et ma matière bien inerte pour être mise simplement en mouvement.

 

Le levier-symbole que l’on me met entre les mains pour pratiquer ce retournement introspectif est, au même titre que le ciseau, un intermédiaire passif…. Il ne devient actif, dans cette acception, que par la mise en œuvre de la volonté, de la détermination et de la puissance que le compagnon doit exercer (une fonction qui n’est pas sans m’évoquer mon maillet). Mis en mouvement, il ne sera fécond que si l’on est prêt à comprendre ce qui sera révélé.

 

Le principe mécanique fondamental derrière l’utilisation du levier est ternaire, ce qui satisfait l’apprenti à l’intérieur du compagnon. Une interprétation possible de nos trois points : un point d’appui au sol (le rapport à l’autre et à la nature… à la nature de l’autre, le dévouement, la générosité), un point de contact avec la pierre (le discernement, le respect) et un point d’exercice de ma force (de ma volonté et ma persévérance). Ma force, produit symbolique de l’énergie volontaire que je mobilise pour avancer dans mon amélioration et de mon intelligence en devenir. C’est l’outil de l’espérance et donc du dépassement.

Je suis seul responsable de la volonté qui m’anime et qui vaincra l’inertie de ma pierre sans la briser. Comme dans chacune de nos épreuves et nos défis de F\M\, cette volonté, ce désir de faire et d’aboutir, est capitale. Comme avec le maillet, il me faudra toutefois exercer ma force avec discernement et mesure afin que la face ciblée de ma pierre se livre à mon travail. A cette condition la lumière se fera, d’abord rasante pour marquer d’ombre les défauts, puis pleinement pour révéler le caché et ouvrir une voie vers de nouvelles vérités. Sans ce discernement, je pourrais involontairement, blesser, générer l’oppression, pervertir mon être et finalement engendrer l’intolérance et la haine... sans doute ce qui différencie les fraternités d’amour et les fraternités de mort.

 

Ce travail, puissance de l’idée capable de se muer en action, est le levier « qui vainc le poids de l’ignorance et de sa servitude » (Chant initiatique de compagnonnage : parole de Edmond. A. Frank). J’ai même dans l’idée que ce levier, au point d’application de la force, peut se partager … sans toutefois lui conférer d’autre valeur que celle de ce qu’il soulève ou révèle.

 

Ce levier est donc à la fois force morale, courage (celui de se découvrir), volonté, détermination mais il est aussi raison, concentration et méditation car le polissage des surfaces visibles et invisibles de ma pierre m’oblige à un ciblage chirurgical : il ne faut pas perdre de vue que cette pierre est destinée à s’assujettir à celles de mes FF et que plus fine aura été la taille, plus puissant sera le lien qui m’unira à eux. En suite il faudra penser à aléser les faces qui viendront recevoir la force et la poussée des autres pierres de la voute.

 

Mais il est un autre aspect du levier, celui qui m’avait sauté aux yeux de prime abord. C’est la curiosité (qui n’est pas toujours un vilain défaut…) et par là le voyage et la transgression créative. Car il faut être créatif pour vaincre des métaux subtils et bâtir autre chose que ce qui existe déjà. Générer la différence pour s’enrichir mutuellement. Transgression créative, soit, mais corrigée, comme les pas du compagnon qui le remettent dans sa direction d’origine. Ce détour par l’extériorité me permet d’explorer mes multiples facettes (au travers du regard des autres, du prisme du social), d’en consolider les observations (réunir ce qui est épars) puis de revenir à l’essentiel.

Curiosité, transgression de l’apparent, recherche de l’esprit de la nature, révéler l’autre (pour lui et pour moi) besoin d’acquérir de nouveaux outils pour pratiquer mon art. Tout ceci m’amène avec beaucoup de naturel aux sciences, aux arts libéraux, les voies fondamentales de l’activité humaine, que l’on m’invite, au terme de mon troisième voyage, à découvrir et à approfondir et dont la maitrise est sans doute le préalable à l’utilisation utile du levier.

 

Les sciences 

L’association des sciences au levier ou au couple règle/levier n’est a priori pas fondamentale. D’autres rites conçoivent d’autres associations. Ceci dit, on s’entend toujours sur les 5 « packages » thématiques liés à tel ou tel voyage. On perçoit bien là les dérives et variantes induites du syncrétisme des traditions occidentales. Pour autant, l’idée d ‘une association au levier me parait assez légitime en raison de la mécanique symbolique sous-jacente à son utilisation, et de son rapport à la recherche et à la curiosité que je lui prêtais spontanément.

Petite surprise, là où l’orthodoxie rituelle me faisait espérer un pentivium, on m’offre un heptivium composé d’un trivium et d’un quadrivium correspondant à deux cycles d’études successifs et constituant le corpus de la découverte ou encore les sept piliers de la sagesse… Ce chiffre 7 est symbole de virginité, de perfection et de transcendance. Je ne peux m’empêcher de générer l’image des sept sphères concentriques de l’univers pythagoricien. Le trivium s’imposant comme les sphères de l’inframonde, les autres réfléchissant les sciences du quadrivium, sans que je puisse les associer avec certitude à la sphère des oiseaux, des planètes ou des étoiles. Je crains que cela ne me soit pas destiné. Pas encore… et il n’y a pas d’urgence : je me dis qu’il s’agit d’un clin d’œil (ou des sens) à une prochaine étape et que l’on me demande sans doute un peu plus de travail que d’émotion sur cet aspect. Et puis la sérénité revient avec l’idée du regroupement des cursus du trivium en un ensemble plus compact de sciences du langage. Je retombe sur mes cinq pieds.

Bien, sciences ou arts libéraux : la connaissance s’ouvre donc aux hommes libres, libérés de leur condition, libéré de l’action manuelle. Pour autant ces arts s’imposent en tant que contrainte. Je cite André Gide « l’art naît de luttes, vit de contraintes et meurt de liberté ». Je comprends que la première contrainte est d’accepter le trivium, le corpus des sciences du langage, du verbe, de la communication, dans l’enseignement scolastique, comme le socle de la suite de mon apprentissage.

 

Le trivium

Un peu de recherche étymologique m’amène à une définition qui m’interpelle : croisée de chemins spontanée, non planifiée, une place publique commune. On est loin des axes orientés et prévisibles de l’oppidum, ces traces là ne naissent que de l’activité de l’homme… ou de ses errances. De sa volonté, de sa liberté d’investiguer.

 

Le trivium se révèle alors comme une méthode systématique de pensée critique. Une méthode qui permet de sérier les informations sensorielles pour déterminer et discerner les faits et les certitudes. Une méthode qui me permet d’accepter l’inséparabilité des contradictoires (ceux-là même qui rendent l’harmonie méritante) et de symboliser les limites des possibilités du verbe. . Je me retrouve au cœur d’un ternaire complexe : laquelle de ces sciences est-elle la synthèse des deux autres ?

 

Le trivium doit me permettre de maitriser le langage et les mots. D’un point de vue symbolique, il m’exhorte à créer de l’intelligence, celle qui m’amènera à aller au-delà des dogmes et des apparences et finalement d’aborder l’universalité du monde et d’accepter la nature itérative de notre démarche… et son éternel recommencement. C’est essentiellement un corpus de ma construction intérieure. En bref, l’intelligence forgée est l’outil d’accès à la connaissance. Je comprends le fonctionnement du levier, restera à apprendre sa mise en mouvement.

 

J’appréhende donc la grammaire qui me permet de comprendre le pouvoir des lettres et les règles du langage, la rhétorique qui met en forme mon discours (mémoire, principes de conviction et d’ordonnancement des idées) et la dialectique – sans doute le produits des deux précédents – qui permet de raisonner dans les débats, d’analyser les idées et la pensée et d’assurer la démonstration.

Je retiendrai que ce corpus me prépare à l’exercice de l’architecture : le trivium, la maitrise donc de l’art de la parole (et donc de l’écoute puisqu’il s’agit aussi de comprendre le langage de l’autre), me permet de partager mes travaux, d’en améliorer les tracés par l’échange et de décrire mon souhait ou objectif de réalisation. Le quadrivium, lui, me donnera les connaissances requises pour la réalisation de l’œuvre.

 

Le quadrivium

L’intelligence remodelée résultant du premier cycle me permettra d’attaquer le quadrivium, les sciences « mathématiques », le sommet de ma pyramide cognitive. C’est le cursus de l’extériorité. Il y a rupture entre ce qui est intérieur et ce qui est extérieur et le quadrivium m’invite à approcher la structure abstraite du monde extérieur.

 

Le quadrivium semble « piloté » par la géométrie que l’on s’accorde à afficher comme le premier art de ce cycle. Elle permet au compagnon de lire les plans et de percevoir l’harmonie des rapports entre les choses du monde et leur organisation.

 

Les autres en découleraient : l’arithmétique (la maitrise des sciences et de l’arithmosophie des nombres), l’astronomie (la connaissance des sphères célestes et terrestres, qui contribue au repérage de l’œuvre dans l’espace) et la musique (dans son aspect essentiellement abstrait qui échappe à la pratique artistique - donc aux beaux-arts - qui réalise l’harmonie des sphères, contribue à la construction du silence fondateur et à la sagesse de l’écoute.

 

Tout ceci semble aussi légitimé par son existence dans le G de notre étoile flamboyante.

 

Conclusion

Pour conclure, je décide de ne pas conclure. Conclure quoi d’ailleurs ? Ce n’est qu’un début. Je sors à peine du bac à sable et perçois l’immensité de la tâche et l’absence de limite à la connaissance. Après la crainte du silence, celle de la parole retrouvée. Mais le droit au voyage, à la découverte et à l’échange vient encore illuminer un peu plus la route à la rencontre de l’autre et de l’autre moi-même. Et puis je sais, mes SS\ et FF\ que vous aller m’aider à manipuler ce levier, à parfaire mes tracés, à encourager mes recommencements et éviter les encorbellements disgracieux. Soulevons le monde, faisons le mur ensemble mes SS\ et FF\ … et rejoignons-nous aux agapes.

 

J’ai dit

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LA LOGE ORGANIQUE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Qu’est-ce qu’une loge maçonnique ? En politique, on répondrait « Bonne question, je vous remercie de l’avoir posée… », et puis rapidement on passerait à autre chose tant la réponse semble complexe et plurielle. D’autant que cette réponse serait susceptible d’interprétation quant aux objectifs ou valeurs de celui qui la formulerait.

 

Je me suis toutefois volontiers plongé dans l’exercice. Exercice ? Diantre non, mais le mot plongé est juste : c’est bien à une plongée au cœur des fondamentaux les plus ésotériques de notre mouvement à laquelle je me suis prêté…. Avec un brin de cynisme il est vrai.

Je ne m’attarderais pas ici à redéfinir ce qui rassemble les frères de la loge, ce qui m’amènerait à rédiger, seul et mal, un traité sur la F\M\ tel qu’il en fleurit des centaines sur les étals des libraires. Je me suis fixé deux page pour ne pas ennuyer, et comme nous dit Bobby Lapointe «  C'est beaucoup... Ce n'est pas trop ».

Je ne résiste quand même pas à citer un frère qui définit la loge comme une « Association philanthropique de personnes considérées comme probes et libres, au cœur et aux intentions pures, participant à des travaux philosophique, avec le plaisir de se retrouver dans un cadre sacré où se dégage un égrégore teinté d’une fraternité constructive ». Avec ça on a tout dit… et forcément rien dit. En recopiant cette sentence, j’ai un peu tiqué sur le mot « teinté » qui laisse transpirer un peu de cynisme amical, et puis je me suis qu’il introduisait finalement assez bien mon propos.

A cette définition, je rajouterai aussi « cabane à outils », comme celle où, enfant, nous pouvions nous isoler du monde et le reconstruire, fumer en cachette ou voler un baiser… tout ce qui fait l’homme, non ?

La loge, à la fois lieu clos, protégé, matrice et atelier de réflexion philosophique et métaphysique, représentation idéalisée du cosmos, m’inspire une dualité de positionnement spatio-temporel qui semble porter bien des contradictions.

En effet, la loge est une projection réductrice de l’Univers (lumières de la Loge, géométrie et géographie du temple), de la société profane (hiérarchie, polyculture, polysémie) et des éléments individuels qui font de l’homme un univers en soi (physiologie, mode de pensée, scories éducatives, métier, physiologie,  anatomie). Tout y est conçu pour nous rappeler le rattachement aux autres et de liens qui nous unissent à la terre et aux mondes au-delà de notre planète. Ces sont ces mêmes éléments d’ailleurs qui fusionnent entre les frères en tenue et qui sous-tendent l’égrégore.

La hiérarchie des offices ne vient pas museler notre liberté absolue de conscience, la loge est bien une « école de démocratie », cette démocratie qui est à la base de son fonctionnement. La loge fournit la possibilité de son étude pratique, de sa compréhension et de son assimilation. En participant aux travaux d'une loge, on comprend mieux les structures de la démocratie, la spécificité de ses « luttes » pour le pouvoir, ses faiblesses, ses forces, les deux résultant de la diversité des hommes. Malgré le fait que la nature humaine ne paraît pas prédestinée à cette forme d'organisation sociale... « La démocratie semble toujours encore être «le pire des systèmes à l'exception de tous les autres», comme disait Churchill.

Le rituel, pour peu qu’il soit constant dans son application, et suffisamment dense (accessoires rituels, gestuelle, phasage) pour s’éloigner d’une dimension simplement folklorique, nous conditionne afin de concrétiser, matérialiser, la rupture ou la la différence avec le moment profane. Parfait.

La pluralité des outils de communication qui nous sont proposés : le silence,  la langue du corps (attitudes et des comportements), la langue d'emblèmes, d'allégories et de symboles (qui s'adresse à notre intuition, notre imagination et nos sentiments), et la langue des mots, structurés suivant les règles rationnelles, admises par tous (destinée à notre raison) donnent un relief unique à l’expression des idées. Le principe de triangulation des échanges verbaux canalise nos ardeurs et discipline notre rhétorique Plus que parfait…

Je parlais plus haut de contradictions.  Sans doute, puisque l’on peut remettre en question à la fois la capacité de la loge à s’isoler du profane (puisqu’elle reconstruit, en, miniature, cette société ) en principe aux fins d’offrir un espace de liberté et d’écoute, d’apprentissage et de perfectionnement et de s’isoler du temps qui, lui, continue à défiler hors les murs avec son cortège d’humanités et d’inhumanités. Tout ceci en ayant pour vocation finale d’améliorer l’Homme, tous les hommes ou du moins la société des hommes. Tout un programme…

Alors, la loge juste et parfaite est-elle un mythe, une vue de l’esprit ou une formule administrative se référant aux articles 26 à 31, Titre II, Livre 2 du Règlement Général ? Ou bien sa véritable nature est-elle ailleurs ? Eh bien, je crois qu’elle est ailleurs, sinon nous n’en serions pas là.

Son isolement par rapport à l’espace, au monde et au temps n’est qu’apparence. Les murs symboliques de la loge fonctionnent comme une paroi  osmotique : protégeant ce qui doit l’être (la liberté d’expression et l’écoute) quant il le faut, et s’enrichissant (enrichissant son cytoplasme symbolique) par l’accueil de nouveaux frères (diversité culturelle) et par la capacité offerte aux frères initiés de puiser à loisir, dans le monde profane, comme à l’atelier, les éléments – symboliques ou non - qui permettront une réflexion plus aboutie, et au final de favoriser l’action des F\M\ sur eux-mêmes et sur l’humanité.

Je trouve en loge une certaine hygiène mentale, je goûte à la diversité et je m’enrichis par elle. Je recherche de nouvelles idées, dont je teste, par leur confrontation, la validité et tente de prévoir les effets que ces idées novatrices (ne serait-ce que pour moi) pourraient provoquer dans la société profane

Mais là, je nage peut-être en pleine théorie.

Notre rituel nous invite en effet, « à répandre les vérités que nous avons acquises par le travail en loge et à faire aimer notre Ordre par l'exemple de nos qualités ; et, pour finir, à préparer, par une action incessante et féconde, l'avènement d'une humanité meilleure et plus éclairée ».

Mais passé la porte du temple, que fait vraiment le franc-maçon citoyen ? Au-delà de la conviction qu’il peut avoir du triptyque républicain ?

A-t-il conscience, au quotidien, de s’engager activement dans la mutation de sa relation à l’autre ou dans la métamorphose de l’image qu’il donne ? Son élan humaniste ne se brise-t-il pas dès les parvis ?

Armé de la vocation libertaire indéniable de la Maçonnerie, de cette anarchie presque sage qui est un peu la passion théorisée de la liberté, s’engage-t-il vraiment dans la cité ?

Bien sûr, la maçonnerie n'a pas été conçue pour s'immiscer dans la gestion de la cité (même sil elle a pu y exceller… en d’autres temps) et n'est pas nécessairement  bien équipée pour le faire. Mais le citoyen F\M\ doit se poser la question à tout instant, et il ne peut répondre pour personne. Pour autant, il aura sans doute conscience qu’enrichi des travaux communs de la loge, où il aura appris à mieux communiquer il est sorti naturellement de son isolement, et que, même s’il agit individuellement, il n’est plus seul. C’est la force de notre ordre.

Cette loge  « laboratoire d’idées », est bien un microcosme, mais elle n’est pas verrue des sociétés humaines. elle en est un membre, un bras, une jambe, une excroissance exquise.

Cet « épicentre initiatique », lieu des voies communes et individuelles du progrès, construit de -  et vivant par - ses symboles, est donc symbole lui-même. Et c’est cette valeur symbolique qui nous permet de travailler dans la lumière,  qui nous rattache au monde et qui nous projette hors les murs pour contribuer au progrès de l’Humanité.

Chiche ?

 

J’ai dit 

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TROIS: NOMBRE ET SYMBOLE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Introduction

Il m’a été proposé de réaliser ce travail un 3 janvier…

Il n’a pas échappé à l’apprenti que ce chiffre 3 était omniprésent dans son environnement symbolique. Sans doute aurait-il pu en goûter la saveur bien avant son initiation, puisque ce sont déjà trois enquêteurs qui sont venus à sa rencontre pour évaluer ses motivations.

Trois. Ce chiffre accompagne notre quotidien : locutions (jamais 2 sans 3 …), croyances profanes. Il rythme aussi la musique des peuples (rythmique ternaire des musiques traditionnelles). Pour le profane, il évoque la stabilité : il la pratique dans son discours (thèse-antithèse-synthèse : car la dialectique doit trouver sa conclusion et donc un point d’équilibre idéologique), dans la construction de ses choix (recherche d’avis), dans la recherche de l’équilibre du pouvoir et de solutions de neutralité dans la gestion du conflit…

Depuis toujours l’homme a attribué des valeurs symboliques aux chiffres, devenus des nombres. Ceux-ci ont acquis un pouvoir quasi magique car s’ils ne permettaient pas de décrire les choses - fonction dévolue à la parole - ils autorisaient l’explication de tout phénomène de notre univers.  C’est sur cette constatation que je vais aborder trois.

 

Trois parmi les nombres : une valeur très partagée

Nombre de civilisations lui ont conféré des vertus magiques ou symboliques s’appuyant souvent sur des triplets ou ternaires.

Nous en trouvons des traces multiples chez les Celtes (pour qui Trinité divine comprenait: Teutates: la Force; Esus : la Lumière; Gwyon : l'Esprit) dans les Triades bardiques : elles sont nombreuses et je n’en citerai aucune car je n’ai pas pu faire de choix. Mais cette lecture a été édifiante par les valeurs qu’elle a révélées et qui évoquent notre idéal maçonnique.

En Inde, la Trimourti se composait de : Brahma : Principe suprême; Siva : Destructeur des êtres; Vichnou : Conservateur des êtres; et leur correspondant : Agni, lndra, Sonia.

Lao-Tseu parle de Trois principes :

  • Celui que l'Esprit aperçoit mais que l'œil ne peut voir se nomme Y (l'unité absolue)
  • Celui que le cœur entend mais que l'oreille ne peut ouïr est Héï (l'existence universelle)
  • Celui que l'Ame sent mais que la main ne peut toucher s'appelle Houeï (l'existence individuelle).

Les Indo-Européens ont comme fonds commun mental la répartition des fonctions au sein la société monde en trois fonctions principales : souveraineté et sacré, combat, production

La Trinité dans la doctrine chrétienne, se compose de Dieu en tant qu'entité unique et en tant que trois entités, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

La  religion de l’Iran ancien a une triple devise qui est : Bonne pensée, bonne parole et bonne action 

 

En tout cas, je cite « Une parenté mystérieuse unis les ensembles de choses groupées sous un même nombre » (JP Brach).

Comme on le verra, pour le F\M\, cette parenté autour du 3 c’est bien tout le corpus symbolique de la F\M\ au grade d’apprenti.

Soit, mais pour un F\M\, au-delà de cette utilisation intuitive du tabouret à trois pieds (forme la plus simple d’un support stable… si on fait abstraction des formes à base large comme les colonnes…), qu’en est-il ?

 

Chiffre et nombre

Un mot sur la définition de ce symbole qui apparait éminemment mathématique et géométrique. C’est bien sûr ce qui vient immédiatement à l’esprit : second nombre premier, règle de trois, triangles… Mais nous n’irons pas dans cette voie : elle nous mènerait, à notre grade, à une sorte de numérologie de comptoir qui n’aurait rien  à envier aux tests de « Marie Claire » ou de « Femmes d’Aujourd’hui ».

Commençons par ne pas confondre chiffres et nombres. Le premier terme désigne le signe graphique constituant les nombres. Ceci étant dit, dès que le chiffre décrit une quantité il prend la qualité d’un nombre. Un nombre que les mathématiques pourront, à l’envi, diviser multiplier etc….

Parlant des mathématiques, Alain (« La Psychanalyse du Feu ») disait «  A quoi me sert une science qui me permet de distinguer le pair de l’impair si elle ne me dit pas ce qui est bon pour l’Homme ? »

Et bien si le chiffre parle peu, spécialement à l’apprenti, le nombre sera bien plus loquace dans le cas d’espèce. Les nombres ne sont pas que des objets mathématiques, des mesures physiques, des dénombrements, des statistiques, des dates. Depuis Pythagore, on leur attribue souvent toute une portée symbolique ou mystique.

Pythagore, Platon ou encore Zoroastre – avec d’autres - ont décrit leur importance : sous-tenseur de la loi de l’Univers, de l’harmonie universelle ou encore souverain absolu de l’univers….  « Toute chose est nombre » dit Pythagore, et plus loin «le nombre trois nous conduit de la puissance à l’acte, c’est un nombre de paix et de concorde. Il réunit les contraires et préside à la musique, à la géométrie et à l’astrologie». Platon regarde les nombres comme des intermédiaires entre la Pensée Suprême et les objets matériels.

Et en effet, l’étude des nombres est un guide sur le chemin de la connaissance, elle permet de découvrir les rapports entre les êtres et les choses.

Ces nombres peuvent nous amener à construire un comportement plus juste et en harmonie avec ce qui nous entoure. La F\M\ a donc « domestiqué » ce symbolisme potentiel pour générer les outils de la construction individuelle.

 

Arithmosophie du nombre trois

Trois est universellement un nombre fondamental. Il exprime un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l’homme, selon les cultures et croyances. Il synthétise la tri-unité de l’être vivant ou il résulte de la conjonction de 1 et de 2, produit en ce cas de l’union du Ciel et de la Terre.

Hautement symbolique au sein de la Franc-maçonnerie, on le retrouve à tous les niveaux, dans les analyses les plus hermétiques comme les plus triviales. Ce nombre 3 cristallise pour nous dans le triangle symbolique du delta lumineux. 

L’Apprenti n’a que Trois ans, car il n’a été initié qu’aux Mystères des Trois Premiers Nombres. Il viendra buter, au terme de son apprentissage, sur le nombre trois qui est un nombre parfait à partir duquel on peut construire la figure fermée la plus simple: le triangle. Dans un triangle il y a 3 cotés, 3 angles, 3 sommets, 3 hauteurs, 3 médianes, 3 bissectrices, 3 médiatrices...

 Dans l’ombre de J\ trois est un signe de l'activité, de l'enthousiasme et du feu…

A maintes reprises, on trouve la notion ternaire associée au rituel maçonnique : Trois pas, Trois coups, Triple batterie, Triple acclamation, Trois Petites Lumières, Trois Grandes Lumières, Trois piliers, Trois bijoux mobiles (Le Vénérable et les Deux Surveillants), Trois bijoux  fixes (Les Constitutions, l’Equerre et Compas). 


Pourquoi donc ce trois représente-t-il toujours une sorte d'absolu, d'élévation de l'esprit, de totalité? 
 

Notre cerveau, belle machine mal exploitée, fonctionne de façon binaire et en conséquence notre mode de pensée devient duel. Nos représentations primitives du monde sont binaires : le bien et le mal, le masculin et le féminin, le tout et le rien, le noir et le blanc, le vrai et le faux, le beau et le laid.... L'homme conçoit son univers à travers cette dualité manichéenne.

Mais ce dualisme, cette lutte constante, resterait le symbole de la colère et de la violence stérile, si elle n'était pas maintenue dans l'unité et harmonisée par un troisième élément. Le chiffre trois, dans toutes les civilisations, revêt ainsi un sens fondamental, il représente ce qui est au-dessus de l'homme, il est ce que l'homme ne peut saisir, ne peut comprendre ni expliquer. Il acquiert par là même un caractère mystique et absolu. 

En effet, si on considère l’unité 1 qui est à la fois être et non-être, substance et essence, et 2 (lié au féminin et à la Terre) qui est la division en deux parties de cette unité (et non pas une addition d’unités distinctes) et qui représente la bipolarité, opposition ou complémentarité, son caractère essentiel étant de marquer un véritable système de relations réciproques, l’entrée en scène de 3 (lié au masculin, au soleil et à l’esprit), somme algébrique des deux premiers offre une solution de conciliation et d’équilibre, un moyen terme. Il ramène le binaire à l’unité.

Cette « troisième voie » offre une alternative à des situations en dichotomie qui autrement pourraient apparaître polarisées. On peut aussi parler de "voie médiane" ou "voie moyenne".  Nous venons d’inventer l’eau tiède (ritournelle de relaxationJ).

C’est ce principe de conciliation des opposés (ou des complémentaires) par le ternaire qui permet à l’apprenti de trouver une base solide pour son travail sur lui-même.

 

Les ternaires

Nous les évoquions plus haut. J’éviterai ici la longue litanie des ternaires relevés parfois dans la littérature : il faut savoir s’arrêter avant d’arriver à un ternaire insignifiant qui serait assiette/machine à laver/poudre de lavage… Certains textes n’en sont pas loin : tiers payant, feux tricolores, 3 mousquetaires…

Le travail sur le nombre trois, toutefois, ne doit pas éluder les ternaires essentiels qui président à nos réflexions.

C'est le nombre qui structure l'espace (la ligne, le plan, le volume), le temps (passé, présent, futur) et donc l'action (début, milieu, fin), le raisonnement (thèse, antithèse, synthèse). Dans l'existence nous retrouvons 3 phases qui sont l'apparition, l'évolution et la destruction, c'est à dire la naissance, la vie et la mort. Il représente l'accomplissement, l'achèvement, la finition. C’est aussi la vie, la mort et la renaissance de l’initié.

D’autres ternaires mettent en présence deux contraires dont la combinaison engendre le troisième terme : 
 

Actif

Passif

Neutre

Père

Mère

Enfant

Soleil

Lune

Triangle

Raison

Imagination

Intelligence

Expansion

Compression

Equilibre

Attraction

Répulsion

Stabilité

Force

Matière

Mouvement

Action

Résistance

Travail

Niveau

Perpendiculaire

Equerre

Pensée

Parole

Action

Soufre

Mercure

Sel

 

On s’aperçoit que la résultante n’est pas nécessairement  « inerte » (équilibre, stabilité…) mais qu’elle peut être motrice (mouvement, travail, action…).

Je citais plus haut quelques références au nombre 3 dans le rituel. Pour autant l’énumération n’était pas complète. Pour conclure en bon élève je dois encore citer :

  • les trois grades de la maçonnerie que sont les grades d'apprenti, de compagnon et de maître.
  • les 3 voyages  de l’initiation et le bandeau qui tombe au… troisième coup de maillet du Vénérable Maître….
  • les 3 parties du testament philosophique
  • les 3 éléments chimiques du cabinet de réflexion que sont le mercure, le soufre et le sel
  • les 3 marches pour accéder à l’orient
  • l’acclamation liberté, égalité, fraternité,
  • la triple accolade
  • les 3 pressions du signe d’attouchement,

 

Je n’ai pas non plus oublié que j’ai été créé, constitué et reçu franc-maçon par une triple apposition de l’épée flamboyante, pas plus que je n’oublie la signification du signe de l’Apprenti:  l’équerre, symbole de la droiture de la conscience et des actes du franc-maçon; le niveau, symbole de l’égalité qui doit prévaloir et la perpendiculaire, symbole de la rectitude du jugement qu’aucun préjugé personnel ne saurait altérer..

 

Conclusion

Dans notre démarche initiatique, chemin long et pénible, nous sommes seuls. A nous de découvrir la voie. Les nombres peuvent nous y aider. Le 3 construit la pensée maçonnique : la lumière nous ayant été offerte nous pouvons mettre en évidence ce «milieu juste et parfait». Cette lumière par laquelle nous construisons notre vie et participons à la construction du temple de l’humanité.

Quel bel outil que ce trois !

 

J’ai dit

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LE SILENCE EN LOGE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Le silence… ah ah ! Après 3 millions de pages de bibliographie, j’ai commencé par m’arracher les cheveux. Bizarre… le bavard se trouve coi ! Le sujet est insondable, toutes et tous ont tout dit, tout pensé. Et puis, je lis dans mon ordre de mission « en loge maçonnique »… voilà une borne bien taillée par mon second surveillant qui va me permettre de circonscrire mon sujet, à la fois dans son volume (vous m’en auriez sans doute voulu d’être encore là demain matin… surtout pour une planche sur le silence…)  mais surtout dans son contenu conceptuel.

Je ne vais pas résister toutefois à procéder en deux temps :

  • Une première lecture du silence en tant que méthode et donc principe universel du processus initiatique
  • Une seconde pour aborder brièvement la dimension symbolique et ésotérique du silence

 

Le silence-méthode

Vaste sujet. Oui, car le silence est si multiple, si « multifonctionnel ». Dans le monde profane surtout. Ce précurseur de la parole peut y être non-dit (par ruse, tactique ou vice) ou lieu de rejet (pour ne pas s’exposer) ou encore, combiné avec l’expression faciale, ponctuation insolente, d’accord ou d’incrédulité… Bref, il s’agit là du silence en tant qu’élément de communication et partie intégrante du discours. Un silence qui peut en dire long …ou rien du tout. Ce ne sera pas le sujet et j’éviterai la longue liste que l’on rencontre systématiquement dans la plupart des publications. J’ai donné quelques éléments de la face obscure du silence. Il en est une face éclairée, lumineuse, y compris hors les murs du temple. C’est cette face-là qu’explore le franc-maçon, toute sa vie je pense, depuis cette obligation faite à l’apprenti qu’il est ou a été. Il reste un moyen et non un but.

Je vais avoir envie de distinguer – j’aime ranger des choses sur des étagères – le silence extérieur (environnemental, le silence des autres, mon propre renoncement à l’usage de la parole) qui est l’absence de bruit, et le silence intérieur : celui que je m’impose pour faire taire mon tapage intérieur (mon moi, mon ego) et qui est parfaitement indépendant du premier. Oui, car si le temple dégage un espace de silence, le silence maçonnique reste intérieur. Ce lieu de rencontre sacré, ne règne pas en maitre dans une loge. Il ponctue et rythme (basse fréquence : la rhétorique, le rituel - haute fréquence : l’art de l’orateur) mais ne remplace pas les travaux  ni le ciseau de la parole des FF\.  Toutefois, dans sa valeur symbolique, que j’approcherai plus loin, il se rapporte au silence imposé dans le temple de Salomon, où les bruits métalliques étaient proscrits, les pierres étant taillées sur la carrière (notre silence) avant d’être apportées sur le chantier.

Le silence en loge, cette discipline libératrice, c’est donc d’abord un apprentissage qui commence dans le cabinet de réflexion. Au même titre que c’est la conscience de l’obscurité qui a permis à la lumière de m’atteindre, c’est la perception de la cacophonie du monde qui nous permet de goûter au silence. Ayant dit ceci, je me remémore mes premiers instants dans le cabinet, ma tombe éphémère… Ce n’est pourtant pas le silence qui m’a le plus marqué à cet instant, mais la cacophonie symbolique justement. Très vite, et malgré cette perturbation des symboles et des sentences, le silence extérieur m’impose un silence intérieur… Je n’ai pas beaucoup de mérite, il n’y a personne à qui parler mais je me dépouille d’un énorme bout de métal immédiatement remplacé par un gramme d’humilité. Le taux de change me laisse présager une longue période d’efforts.

Pour l’apprenti volubile, extraverti et enthousiaste à l’excès que je suis, le silence qui m’est imposé sur la colonne du nord pourrait a priori apparaitre comme une terrible contrainte : comment vivre sans pouvoir réagir aux travaux des SS\ et FF\ ? Cette difficulté initiatique est essentiellement due au caractère humain. J’ai vécu, ai quelques connaissances, un libre arbitre, des principes… Finalement craindrait-on plus son propre silence que le silence de l’autre ? Se taire, de midi à minuit. Je n’ai droit qu’aux acclamations… Mais je comprendrai vite qu’il ne s’agit pas là d’une punition ou d’une humiliation, mais bien d’une invitation à respecter l’autre et à se découvrir soi-même. Mon F\ parle. Que me dit-il ? Ce que j’entends ou autre chose ? Ce que j’entends me donne parfois envie de réagir, de dire oui ou de crier non ! Il me dit autre chose, pas à moi, à mon silence, et mon silence traduit. C’est à l’évidence le premier bienfait de l’initiation, le plus palpable et le plus concret sans doute. Son corollaire immédiat, « l’écoute » se manifeste donc comme le premier enseignement initiatique. On m’invite à mûrir mes idées pour ne pas regretter mes paroles.

Je touche là la définition étymologique du silence, qui nous vient du verbe silere en latin, « se taire ». La notion première est donc bien le renoncement à la parole.

Le besoin de réagir à ce qui est dit s’estompe finalement assez vite. Je m’aperçois que ce qui est parfaitement antinaturel chez moi, la retenue, la mesure, amplifie le signifiant de la parole et me permet de mieux intégrer ce qui est exprimé. Ce silence est non seulement facile, mais il me réconforte, me sécurise. En effet, je découvre le rituel et toutes les choses que j’ignore et qui s’articulent selon des voies que je n’avais jamais imaginées.

Mais cette abstinence, ne signifie pas nécessairement que j’ai déjà acquis la capacité de générer mon silence intérieur et de m’isoler des scories de ma pensée qui tend à vagabonder et étouffer l’esprit. Je pressens un long apprentissage de yoga spirituel pour m’amener à la détente de mon muscle passion, pour que mon silence ne soit ni passivité, recul, distraction ou repli sur moi, ni renoncement, mais exploration introspective de toutes les voies qui mènent à la parole. Il est inversement proportionnel à mon ego. J’en ai la conscience.

Je me suis fabriqué, ce faisant, un lieu d’observation, aussi bien intérieure qu’extérieure. Il me permet d’atteindre une certaine concentration, me protège contre moi-même et mes digressions et dispersions. Il m’offre un formidable espace de liberté que, de fait, j’offre aux autres. Je dissocie le réel du subjectif. J’associe alors le silence aux grandes étendues, à l’immensité des déserts, des océans ou de l’espace. Erreur sans doute, car contrairement, à l’espace, le silence n’est pas vide, il fait de la place pour accueillir le fruit du travail et la parole de l’autre,  pour recevoir l’éveil intérieur de ma conscience pour permettre, plus tard,  d’enrichir mon travail et de gravir un pallier. Le silence est l’espace en lequel est contenu la Connaissance.

Il n’y a pas de limite cet espace, il est l’horizon qui s’éloigne. Quel formidable cadeau ! Et du travail en perspective !!

C’est aussi un espace de solitude relative ou je rassemble mes idées en pensée cohérente. Cette discipline apparemment physique, me fait tendre à la rectitude sur le plan moral. Je mets de l’ordre dans mon corps, mon âme et mon esprit. J’approche de mon mystère intérieur tout en me reliant au monde. Je crois que je touche du doigt l’essence du processus initiatique qui est une démarche éminemment personnelle. Le silence en est bien la première discipline et j’en découvre la valeur en le pratiquant. Y compris hors les murs du temple.

Ce silence qui fait taire mon moi d’apprenti, m’oblige à me focaliser sur la fonction d’écoute et me permet de mieux construire ma propre pensée dans un silence intérieur. C’est clair, il y a une transitivité du silence (les silences de mes amis sont les amis de mes silences): c’est toute l’arithmétique des échanges à l’ombre de J\. Le silence facilite la compréhension, et mon esprit délivré du vulgaire m’emporte vers la découverte de moi et des autres. C’est une communication entre l’intime de mon âme et la transcendance. Seul ce silence peut me permettre d’exprimer l’inexprimable. C’est aussi un grand moment de confiance accordée à l’autre, presqu’un acte de foi qui génère connaissance et reconnaissance. Tant que mes mots ne seront pas plus forts que le silence, je garderai le silence, ce miroir de moi et des autres.

Je n’ai parlé que de l’apprenti qui doit écouter et apprendre de ses maitres, mais le silence est un outil commun à tous les SS\ et FF\.

MM\ et CC\ ont le choix de rompre le silence (c’est l’alternative qui leur est offerte). Mais le silence reste une règle : on écoute sans interrompre. C’est constructif, instructif et non oppressif. L’idée c’est de penser avant d’affirmer (« Tant que ta parole est dans ta bouche… etc.…»). Le silence fait comprendre qu’il est indissociable de la parole…s’il la précède…

Le silence est même directionnel dans le cas des apports tiers aux travaux, puisque les remarques aux propos tenus s’adressent au VM\ et non pas à l’émetteur.

Le silence doit devenir de plus en plus contraignant quand il cesse d’être une obligation. Je le devine, le pressent et m’y prépare. Mais un jour, c’est la parole qui m’effrayera.

Le silence est protecteur pour tous, c’est notre préservatif du coït oratoire et un efficace vecteur de disponibilité par l’attention qu’il impose. Le silence solitaire, s’il ne concours pas à la méditation, peut amener à l’isolement. Le silence en communauté, par contre, est toujours une communion. Je retrouve ici la transitivité du silence, ses palettes d’émotions tues, sa complémentarité magique et ses germes d’égrégore.

Le silence maçonnique est neutre, ni positif, ni négatif, il n’existe que par ce que l’on  veut bien en faire et il n’est utile que si l’on comprend sa fonction.

Pour finir, le silence c’est aussi celui du secret maçonnique, son compagnon de route. Ils sont intimement liés tout au long du processus initiatique.

Il est essentiel de retenir sa parole quand il est imprudent de s’exprimer. Là, le secret porte les mêmes vertus que le silence : il faut intégrer le fait que tout le monde n’a pas la même perception des choses et qu’une idée mal comprise ou imposée à celui qui n’est pas prêt, peut engendrer le rejet, l’agressivité ou l’hostilité. C’est pourquoi nous jurons de garder le secret, à chaque tenue et le pratiquons chaque jour.

 

Le silence-symbole

Zone de danger pour l’apprenti. Parce que si la pensée tente d’analyser le symbole, elle essaye de le revêtir d’abstractions et du coup elle le vide de ses richesses et le tue sans qu’il ait pu livrer la moindre parcelle de sa profonde vérité.

J'ai été happé par le silence. Je l'ai vécu de l'intérieur et j’ai découvert que ce n’est pas à moi de parler du symbole mais au symbole de parler en moi. Le silence est le lieu où l’esprit des symboles rencontre mon esprit. Symbole lui-même il devient l’athanor de la connaissance. La pensée n’y a pas sa place. Ce sont des paroles intérieures, résonnantes, assourdissantes, perverses sur les quelles mon esprit doit souffler pour les effacer les rendre poussière et dans cette poussière d’autres mots se forment, dans le silence total. Seul l’esprit peut réaliser cette alchimie. Et cette alchimie n’est possible que dans la dimension symbolique du silence qui, comme l’absolu, est à la fois le possible et l’impossible, un lieu invisible mais réel, peuplé de lumière et de ténèbres. Cette ascèse du silence est le pont entre l’extériorité et l’intériorité de mon être. Si peuplé que son murmure, sa vibration, ses cycles de contractions et de dilatation, de plasmolyse et de turgescence sont incessants. Et l’on parle toujours de silence car il est symbole. C’est en cela que le silence ne se fait pas, il faut le trouver, s’éveiller à sa présence, il est en nous, toujours.

J’en conclus que nous sommes dotés de pouvoirs supranormaux. Si nous considérons les pouvoirs normaux comme étant l'expression des cinq sens de l'animal humain, les pouvoirs supranormaux sont nécessairement ceux qui dépassent les limites organiques de ces cinq sens. Ce qui, dans l'être humain dépasse ces limites, est donc nécessairement du ressort des pouvoirs spirituels

Accéder aux pouvoirs supranormaux implique d'abord de sortir de la domination de l’ego de notre animalité. L’outil pour se faire est bien le silence-symbole : il élargit notre champ de conscience et active notre libre arbitre, la pensée se sublime, l’esprit domine et par notre volonté, si elle est assez forte, il nous permet de dissocier ce qui est tangible et intangible, matériel et spirituel, mortel et immortel.

Les lois du libre arbitre font que nous avons constamment le choix entre l'évolution et l’involution. Ce choix nous sommes toujours les seuls à pouvoir le faire. Dans une vie qui nous déchire entre impression et expression, sous la contrainte d’un darwinisme évolutif alimenté par une entropie environnementale et sociale, nous avons ce choix, encore, de mourir avec une âme vivante ou de vivre avec une âme morte. Le silence maçonnique est donc aussi une représentation symbolique de l'évolution. Il se crée, se renouvelle, se métamorphose.

Il conduit à l'émergence de l’être nouveau, réunifié, accompli, ayant réalisé la dominance du Soi sur le Moi. Cette notion cardinale de notre ordre devient une direction cosmique et l’intelligence remplace la main.

C’est donc dans le silence, ce concept qui fait tant de bruit dans les bibliothèques, que tous, inlassablement, avec persévérance, nous continuons à dégrossir notre pierre brute, avec nos outils aussi symboliques que le silence lui-même.

 

 

J’ai dit

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LE FIL A PLOMB

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Pour une raison qui m’échappe encore,  j’avais retardé ce travail. Je l’ai remis plusieurs fois sous la pile des autres symboles sur lesquels je voulais me concentrer. Mes recherches bibliographiques, mes échanges avec  mon second surveillant, avec des frères, en préparation de cette planche, m’ont démontré qu’il s’agissait d’une grosse erreur « stratégique » dans mon apprentissage. Oh, sans doute rien de mortel, mais une erreur qui a sans doute gêné, occulté, ou au moins ralenti ma réflexion  sur les autres outils de l’apprenti. Je crois que j’ai réalisé que sans ce fil à plomb, il est plus compliqué de découvrir le reste de notre arsenal symbolique. J’étais parti sans boussole, je commence à entrapercevoir les côtes… mais j’ai sans doute perdu du temps, ou pas… c’est selon. En tout cas, avec le droit au silence, c’est sans doute le meilleur ami de l’apprenti, son repère et sa ligne de conduite. C’est aussi le début de la mise en pratique de la formule VITRIOL du cabinet de réflexion.

 

Usage, historique et anatomie du fil à plomb

Un mot sur l’objet. En maçonnerie opérative, le respect rigoureux de la verticalité des surfaces en élévation est un facteur essentiel de durabilité et d’équilibre des édifices. Les bâtisseurs, depuis des temps immémoriaux, avaient identifié cette qualité et avaient inventé des outils pour vérifier la parfaite perpendicularité par rapport au sol des surfaces verticales. Outils dits « perpendiculaire » (ou perpendicule) lorsqu’il s’agissait de vérifier à petite échelle l’assujettissement précis de pierres à assembler, ou fil à plomb, lorsqu’il s’agissait de tracer, a priori, et à plus grand échelle, la verticale d’une paroi à construire. D’autant plus important que le moteur n’était pas qu’architectural mais aussi gnostique car nombre de constructions humaines, dans des théogonies diverses,  se sont dressées vers les cieux dans une volonté de s’approcher du divin mais également dans les profondeurs de la terre pour sacraliser des sépultures.

D’un point de vue géométrique, les deux outils mesurent le même paramètre. Pour autant, le fil à plomb, nous offre, de par l’absence de limite théorique à la longueur du fil, un support symbolique des plus puissants.

Avant de détailler cette puissance symbolique, nous notons que l’outil est constitué d’un fil auquel est assujetti un poids qui en assure la tension vers le bas dans le sens de la gravité terrestre. Le fait que ce poids puisse être en plomb, le mercure des philosophes, ouvre immédiatement un clapet hermétiste dans notre réflexion… nous pourrions y revenir. Je ne le ferai pas ici. L’objet est donc « bipolaire ». Caractéristique assez rare dans notre symbolique qui se régale volontiers de ternaires. Il est également double au sens newtonien (3ème loi) en raison des forces opposées qui s’exercent dans cet assemblage. C’est d’ailleurs l’une de ces forces, la gravité, qui permet de tracer une perpendiculaire particulière, celle par rapport à la surface terrestre. En effet, car on peut être perpendiculaire de n’importe quoi, ce qui ne nous permettrait pas d’avancer dans l’analyse symbolique. L’opposition du fil et du plomb évoque aussi une dualité mâle-femelle, yin et yang et c’est là que la richesse du symbole prend sa source, dans ce contraste harmonisé.

Avant d’aller plus loin, je conviens avec moi-même que fil à plomb et perpendiculaire recouvrent le même symbole. L’étymologie de  perpendiculaire  vient de « perpendere » qui signifie peser attentivement, apprécier avec exactitude, ou encore évaluer avec précision, ce qui permet de mieux décoder le symbole que d’en rester à l’appellation fil à plomb…. Que je continuerai toutefois à utiliser…

Verticalité primaire et secondaire

Le fil à plomb-symbole nous offre, au premier abord, une ligne verticale qui s’étend du zénith an nadir. Je dis fil à plomb au singulier, mais ceci est déjà réducteur. En effet, il est sur notre tableau de loge, à la verticale du pavé mosaïque, c’est aussi le symbole de la fonction du second surveillant, on verra pourquoi, mais surtout, chaque frère possède le sien, qui, dans sa perpendicularité propre, traverse son plexus solaire. Le symbolisme de la verticale est donc bien  partagé par tous. Le fil à plomb, de fait, participe à la construction du temple maçonnique en ce sens qu’il en est l’un des axes verticaux avec les colonnes. A y penser, l’axe vrai du temple serait plutôt la résultante de l’axe de chaque maçon qui le composent, une forme de manifestation de l’égrégore peut-être…

Cette verticalité qui relie le cosmos, notre voute étoilée, et le plus sombre de notre terre, évoque immédiatement la rigueur, la rectitude du jugement et la droiture (sous toutes ses formes : solidarité etc.…) auxquelles le franc-maçon s’engage par l’initiation. C’est aussi l’aplomb, l’accord avec soi-même, l’équilibre, l’assurance sans orgueil du maçon debout.

C’est un outil des plus utiles dans ma vie profane : il m’exhorte à m’élever tout  en vivant avec l’autre. Il m’invite à l’écoute, à la tolérance, à la compassion. Cette élévation sans supériorité, fait aussi que mon jugement est sans doute meilleur et ma compréhension plus aboutie

 

Cette verticalité primaire en cache une autre. Cette ligne, n’est pas une droite symbolique, mais un vecteur symbolique. En mathématique, on pourrait imaginer une dérivée seconde de cette droite. Le distinguo vient de la notion de direction, qui est double. Le fil peut se parcourir de haut en bas et de bas en haut. Il symbolise l’intégralité de notre conscience. Chacun des points qui le composent est un degré de conscience. En ce sens, il est la boussole qui me manquait au début de mon discours : c’est lui qui m’a guidé, d’abord vers le bas, au plus profond de moi-même, afin que j’y discerne ma pierre brute et que je découvre mes premiers outils. C’est le gnomon qui m’a permis de trouver cette première orientation correcte.

Je vais alors devoir, pouvoir aussi – avec de nombreux efforts – circuler sur la voie ascendante du fil à plomb, c'est-à-dire depuis  la connaissance terrestre, visible, rationnelle mais alourdie d’inutiles métaux, jusqu’aux  sphères supérieures ou à la voie céleste qu’il laisse entrevoir, le sacré, l’immatériel. Je continuerai toutefois les plongées au cœur de la terre, pour parfaire ma pierre (VITRIOL). Je pense osciller longtemps dans cette recherche de la vérité, de la connaissance de moi et des autres dont le fil est le parfait symbole. Tellement essentiel, qu’il est le symbole et bijou mobile de notre second surveillant qui nous accompagne dans notre auto-apprentissage, dans ces oscillations entre l’introspection et la spiritualité. Cette oscillation, ce mouvement de recherche, trouve une rassurante motivation dans la table d’émeraude, puisque « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

 

Le fil à plomb est donc bien l’axe primordial nécessaire à la construction de notre édifice personnel et de son équilibre, il est la clé qui montre les deux directions à suivre, celle tournée vers soi et celle qui nous permet de nous élever. Ce voyage en nous donne un rôle actif à la perpendiculaire et nous amènera au niveau qui nous permettra de déduire un axe horizontal et de progresser encore un peu plus, la combinaison de la verticale et de l’horizontale nous amenant à l’équerre. Mais ceci est un autre chapitre.

 

J’ai dit

 

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LA PORTE BASSE

20 Juillet 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Votre ouvrier s’est risqué à une esquisse de la porte basse dans le rituel d’initiation. Je sens les lacunes et irrégularités de ce travail. Pour autant, j’ai trouvé un peu de réconfort dans l’idée que la vérité du rituel n’est révélée que par l’interprétation, où chacun a, au final, le pouvoir de faire exister du sens et de décider des sens. Ce que je ressens et comprends n’engage que moi. Le temps et nos travaux enrichiront la portée de mon arche cognitive.

En tout temps et en toutes circonstances la porte, dans sa valeur ethnologique, correspond à un passage entre deux mondes. Au sens profane elle sépare un extérieur d’un intérieur, protégeant le second des dangers, incertitudes et doutes du premier. Elle délimite le connu de l’inconnu. Elle est aussi, on le verra une invitation au voyage.

On la retrouve, dans sa valeur physique comme dans diverses valeurs symboliques dans toutes les traditions, toutes les cultures, toutes les gnoses et théogonies. Des rituels juifs, aux préceptes chrétiens, des portes du ciel et de l’enfer gardées par Janus, au tonneau de Diomède.

En franc-maçonnerie, cette porte représente aussi la limite entre le profane et le sacré, entre l’ignorance ignorée et la connaissance, entre l’ombre et la lumière. Si nous passons presque sans la remarquer cette porte lors de nos tenues, il en est tout autrement la première fois. D’ailleurs, dans sa forme basse, nous ne la franchirons qu’une seule fois, dans un seul sens. Car ensuite, initié, nous serons en quelque sorte  « affranchis » de la porte. Nous aurons pris conscience d’avoir intériorisé une frontière en nous-mêmes, une frontière aussi intériorisée, finalement, que le phénomène initiatique lui-même.

En ce jour mémorable de l’initiation, la porte prend une valeur symbolique toute particulière car, après l’épreuve du cabinet de réflexion, où s’est amorcée ma renaissance, elle devient la frontière palpable de la connaissance et de l’arrivée au monde. Elle me permet, m’oblige, à « vivre » ma renaissance et la difficulté de l’accès à un autre moi-même. La porte basse m’évoque aussi un passage secret, un passage vers des mystères qu’elle est destinée à ne pas laisser échapper, elle préfigure déjà le serment que je prêterai.

Invisible cette porte, car mes yeux sont bandés, mais palpable car son passage demande un effort. Elle m’annonce combien la démarche entreprise est difficile. Je dois aller chercher loin en moi- même pour trouver les premiers outils et les matériaux de ma mutation. C’est, à y penser, le premier exercice d’application de VITRIOL qui vient de m’être révélé dans la caverne alchimique.

Cet enfantement par la porte basse répète la naissance de l’humanité qui émerge des profondeurs chtoniennes. Après être retourné dans un état premier, cet état germinal de la matière du cabinet de réflexion qui m’amené à la résurrection, je me dis que cette renaissance correspond aussi sans doute à la création cosmique. A ce moment, l’un devient le tout. Sans le savoir, je distille déjà quelques spores d’égrégore. Cette mise en mouvement inconsciente du je qui fait place au nous permettra l’instauration d’un plus juste rapport entre les hommes.

Les frères qui me guident à ce moment m’invitent à me courber fortement pour passer cette « porte basse». Je ne sais pas si l’accouchement est un effort pour l’enfant, mais cette naissance-là, qui nous fait quasiment entrer en position fœtale, si elle est une délivrance, ne se manifeste pas comme telle à cet instant précis. Elle demande de la concentration car c’est un acte volontaire,… car cette porte je l’ai cherchée. Elle concrétise mon intention de changement. 

J’ai été introduit dans la Loge par « Trois Grands Coups » qui, on me le dira plus tard, signifient frappez et l’on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez, demandez et vous recevrez.

Frapper à la porte c’était déjà prendre conscience de la nécessité de connaître un autre mode de pensée.

Je passe dans une posture inconfortable du manifeste au spirituel. De toute évidence, on ne tient pas à m’humilier : je ne suis pas seul, des frères me tiennent et sauvent mon équilibre. C’est l’invitation à naître, à se baisser pour vivre debout. Par contre la relation à l’humilité est immédiate. Pas l’humilité qui nous diminue et révèle une soumission, l’obéissance aveugle ou un mépris de soi, qui détruit et détourne de soi, mais une forme de prise de conscience extrême de mes limites, de connaissance de moi, une contraction de l’ego, une humilité qui rend perceptible la complémentarité des êtres, la transcendance et qui permet de se conformer à une unité harmonique. Pas un asservissement mais un engagement à respecter l’autre, une synergie de la tolérance qui solidifie l’édification du temple.

C’est cela l’humilité, se baisser non pour se faire petit, mais pour faire confiance à l’autre ; pour laisser place à la parole d’un autre qui sait mieux, qui guide, qui indique, qui dit. C’est l’humilitas de Spinoza et non la micropsuchia (se minimiser) d’Aristote.

 

Cet appel à l’humilité est amplifié par ma tenue. Plutôt dépenaillée : partiellement déchaussé, le coté gauche de la poitrine découvert et le genou dénudé… Cordes et chaines viennent encore renforcer ce sentiment de laisser dernière moi l’illusoire de l’apparence, la dictature des passions et une pensée étriquée : mes métaux. L’habit, dit-on, ne fait pas le moine… mais il peut en donner l’apparence. Pour le coup, nous sommes tous égaux, le pauvre comme le riche, à nous dépouiller de notre ego. Comme à la naissance, tous égaux, égaux dans l’innocence et dans l’infirmité spirituelle. D’ailleurs nous ne savons ni lire ni écrire, à peine savons nous épeler.

Ce cœur découvert, à gauche qui est le côté passif, appelle à la simplicité, la franchise, au désir de connaissance et à l’amour. Mon pied déchaussé au respect de l’autre et au contact avec la terre. Mon genou dénudé, est symbole d’humilité, car je devrai s’agenouiller mais aussi de puissance car c’est lui qui me relèvera. Ni nu ni vêtu… je suis deux moitié d’un tout, et, comme l’androgyne du discours d’Aristophane, je chercherai à me rassembler.

Ce caractère inhibitif du rituel nous invite, à l’instar du voyage de la terre, à l’intériorisation, qui est le préliminaire à l’introspection permanente que nous n’allons pas tarder à pratiquer. A ce moment, entre les colonnes, nous faisons face au soleil levant, à l’orient, mais nous n’en savons rien, nous sentons juste petits devant des forces cosmiques que nous devinons infinies. Le côté tonitruant de notre arrivée au temple nous maintient quand même assez loin de la sérénité dont nous allons avoir besoin. Chaque chose en son temps.

Pour moi, cette porte reste le symbole de la transformation de l’esprit, la première et non la dernière des étapes d’une longue quête personnelle. Lieu à la fois d’arrivée et de départ et accès possible à autre chose, à toute chose.

À la fin des travaux, lorsque le je est devenu le nous rituel sur lequel s’appuie le serment du retour à la vie profane « promettons de garder le silence sur nos travaux. «  Nous le promettons », la porte est devenue immense.

Cette porte nous la repasserons alors debout, normalement vêtu, prêt alors à extérioriser nos valeurs et la lumière dans nos sociétés, mais n’oublions jamais la porte basse.

 

J’ai dit

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LA VOUTE ETOILEE

30 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Pour avoir contribué à installer le temple avant nos tenues, je constate qu’avec les colonnes de l’occident et quelques autres, c’est l’un des seuls symboles présent dans son intégralité à ce moment-là, les décors et lumières de la loge, à ce stade de l’installation étant incomplets, privés de plus de celle du vénérable maître. Nous sommes alors dans une géométrie cosmogonique complexe : il semble que ces éléments, voûte et colonnes, sous-tendent l’ensemble de la symbolique qui va s’assembler. J’en déduis qu’il  s’agit de symboles puissants.

Une voûte et des étoiles…. Voyons la voûte.

Faisant référence à la maçonnerie opérative, je note que la voûte est un « ouvrage cintré entre des appuis ». Facile à dire…. En maçonnerie, la structure solidaire de la voûte tient dans une « clé de voûte ». Ouvrage individuellement et volumétriquement insignifiant mais qui porte une valeur symbolique d’une puissance exquise autant que d’une puissance architecturale colossale. D’un point de vue purement symbolique, notre voûte se substitue à sa seule clé de voûte, elle se transcende. Elle assure la cohésion et la solidité de l’ensemble, et, en ce sens, la pensée commune des sœurs et des frères réunis. Pour citer Jules Boucher « la voûte constellées des temples est en même temps que le symbole de son universalité, celui de sa véritable transcendance ».

La Voûte Étoilée surplombe le Pavé mosaïque, elle en est son reflet hermétique. C’est le point de visée supérieur du fil à plomb. La matrice virtuelle ainsi dessinée offre un monde infini de voies que chacun pourra parcourir, à son pas, avec ses différences.

La voûte étoilée c’est aussi le lieu de séjour des dieux. Elle offre à la fois une liaison entre l’humain et le divin et entre la divinité et l’humanité. Une exhortation sans doute à nous connaitre nous-mêmes (connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux). Certains (Ligou) y voient une homologie avec le symbolisme de la caverne, lieu privilégié où l’être humain cherchait à entrer en relation mystique avec le divin. Pour ma part, je serai plus sensible, dans cette considération, à l’idée d’une éversion de la caverne, son intérieur devant son extérieur, la résultante optique étant la voûte céleste (sa partie visible révélant un intérieur qui ne nous est peut-être pas destiné…). Pour peu que notre imaginaire nous y encourage, nous pourrions, dans cette éversion, percevoir le ballet incessant des étoiles dont l’indicible perfection, nous renverrai encore plus loin à l’intérieur de nous-mêmes.

Allons plus loin. Plus haut.

Les francs-maçons se réunissent à l’abri des regards profanes, la porte du temple est fermée, protégée, le temple est dit couvert. Et pourtant il est ouvert vers le ciel, alors comment comprendre cette couverture ?  Il y a là une translation spatio-temporelle : la porte basse nous protège dans le plan temporel, et l’ouverture vers l’infini du cosmos nous protège des certitudes dans l’espace de la pensée. Nous sommes passés d’une horizontale qui nous fait  voyager de l’occident à l’orient, à une méditation verticale qui porte nos yeux vers des infinis contraires. Vers des infinis, mais des infinis passés et uniquement passés. Car celle lumière qui nous parvient dans notre contemplation, est née il y a bien longtemps, au point que certaines sources en sont certainement déjà éteintes. Mortes. Il nous faudra d’autres symboles que celui-là pour forger les portes de demain (mais nous aurons quand même besoin de la voûte pour cela… gardons cette transcendance-là pour nos vieux jours).

Cette ouverture vers le zénith,  qui toutefois, dans la verticalité qu’elle inspire, s’étend jusqu’au nadir – ce qui est en haut est comme ce qui est en, bas - n’est ni imperfection, ni une faiblesse. C’est une liberté. Une liberté telle que, qu’elle que soit la colonne depuis laquelle on lève les yeux, nous avons accès à la même profondeur et nous plonge dans la même perception de notre insuffisance et de notre petitesse. De toute part elle appelle à l’humilité.

Un architecte romain du 1er siècle avant notre ère, avait évoqué des principes de « bienséance » dans la construction, afin de promouvoir la mise en œuvre des énergies spirituelles « On ne fera pas de toit au temple de Jupiter tonnant, ni à celui du ciel, non plus qu’à celui du soleil et de la lune : ils seront découverts parce que ces divinités se font connaitre en plein jour et par toute l’étendue de l’univers »

Le temple n’est donc pas inachevé : il s’élève, il nous élève. La voûte étoilée met l’homme au centre du cosmos, elle est la limite entre le matériel et l’immatériel, entre l’humain et la pensée, entre le ciel unique, essentiel, immuable, et la terre corruptible et manichéenne. Cet axe matière-esprit, est celui que nous indique le fil à plomb. Cet univers infini, et pourtant borné, incite à la rêverie du profane et à la méditation du F\M\. Cette voûte se reflète dans le pavé mosaïque, sur le trajet du fil à plomb, pour nous permettre de dépasser le manichéen.

Alors que Nout avale et recrache incessamment le soleil, l’apprenti voyage sur une perpendiculaire à cette trajectoire, où, avec l’aide de ses maîtres, de midi à minuit, il entame une progression spirituelle. A la lumière de cet « arc en ciel ».

L’apprenti, dans les dimensions limitées qui lui sont proposées au cours de son apprentissage, comprend toutefois que les murs de la loge n’ont pas la prétention de s’élever jusqu’au ciel, et que le F\M\ ne doit pas limiter son travail à lui-même mais aussi au monde qui l’entoure et le domine. Cette leçon d’humilité, il la partage pourtant avec ses maîtres, car la voûte est commune, globale, unique, pour tous. Elle délimite - dans un espace quasi-copernicien -  le lieu où l’exemple est donné, le lieu où le maître maçon trouve cette incitation symbolique à être une lumière pour ses SS\ et FF\ et pour l’humanité.  Elle relie les sœurs et les frères. Cette unicité cosmique porte toute l’universalité de la F\M\.

Ah, les étoiles.

Les étoiles sur la voûte, c’est toute la magie de la loge. Ces étoiles, sont, ou ont été, pour le navigateur profane des éléments de localisation pour suivre une route connue et souvent commune. En loge, chaque F\M\ voyage à sa guise, et ces constellations - que chacun, quand on y pense, pourrait nommer à son gré en fonction des lignes qu’il parcourra - ne portent pas tous les frères et toutes les sœurs sur des routes identiques, mais doivent les amener à la même destination. Ces étoiles, ou plutôt « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (Le Cid) sont la composante verticale de la lumière du temple. Ce firmament est sans nuage. Il n’y a pas d’obstacles aux pensées mitoyennes des SS\ et FF\.

La magie de notre temple, c’est que les lumières de la loge ne masquent pas celle des étoiles, les lumières s’additionnent, dans le temps et dans l’espace, de midi à minuit, du zénith au nadir, du nord au sud, de l’orient à l’occident. Notre réel n’est finalement que la somme de tous ces imaginaires.

Sur cet axe lumineux, les yeux levés nous prenons conscience de notre imperfection, et du chemin qu’il reste à parcourir vers un objectif impossible. Pourtant, les arcs boutants des lumières de la loge nous maintiennent et nous encouragent. Nous apprenons. Nous sommes nés pour apprendre, c'est-à-dire pour chercher, pas pour trouver. En gagnant sa stature verticale et une courbure cervicale qui lui permet de regarder le ciel, dans une verticalité ascensionnelle qui lui offre recul et visibilité, Homo erectus, l’Homme-symbole, a fait naître les F\M\ et leur permet de faire face à l’incommensurable et d’en prendre conscience, d’opposer le macrocosme au microcosme. Et dans cette démarche, la voûte étoilée nous guide vers la Vérité et la Lumière, et, sans aucun doute, nous rassure.

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J, COLONNE DU SEPTENTRION (RF)

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 

En pénétrant dans mon temple inachevé, en ayant passé la porte étroite, il est une pièce d’architecture appelée colonne. Elle est sur ma gauche. Je me réfère à mon dictionnaire qui m’indique qu’une colonne, en architecture en architecture et ingénierie des structures, est un support vertical dont le plan est un cercle ou un polygone régulier à plus de quatre côtés. Elle est composée d'une base, d'un fût et d'un chapiteau. Dans l'architecture classique (inspirée par l'Antiquité gréco-latine), les proportions et les ornements de ces éléments sont régis par les ordres architecturaux. Elle soutient souvent dans l'architecture antique et classique un portique en façade.

Pourtant J\ (puisqu’on l’a nommée, elle est sans doute destinée à communiquer avec nous… cela m’évoque aussi les épées de certains chevaliers de sombres ou moins sombres épopées), ne semble pas avoir pour fonction de soutenir quoi que ce soit et ne semble jouer aucun rôle dans l’architecture de l’édifice. Elle ne supporte que des grenades. N’est-elle là que pour des raisons décoratives ? Première interrogation.

Dans le tracé du temple de Jérusalem, qui est la base symbolique de l’architecture de notre temple, cette colonne était placée à l’extérieur et contribuait à soutenir le porche. Son chapiteau était orné de 400 grenades en cuivre, fruit rouge ayant valeur de symbole masculin de fécondité. Elle avait une épaisseur de 4 doigts, sa hauteur était de 18 coudées, sa circonférence de 12 coudées. Sur son sommet : un chapiteau de fonte. A l’extérieur… seconde interrogation puisque J\ est bien à l’intérieur de notre temple. Il devient clair que si J\ doit communiquer, ce ne peut être qu’avec ceux autorisés à pénétrer dans ce lieu.

La colonne a d’ailleurs  été, depuis des temps immémoriaux, la gardienne de portes vers des lieux sacrés et royaumes mystérieux. Les colonnes marquent le passage vers l'inconnu et l'autre monde. Dans la Grèce antique, on avait baptisé colonnes d'Hercule le détroit de Gibraltar, un passage vers l'inconnu pour les premiers navigateurs méditerranéens, mais aussi une limite de protection, empêchant les monstres de l’au-delà de venir perturber et ruiner la vie des hommes. Les exemples sont nombreux.

 

J\ se révèle donc être la  limite entre le monde profane et le monde maçonnique. Franchir la limite des colonnes c’est pour le profane être admis parmi les initiés, c’est faire le premier pas de sa propre initiation.

Elle est en effet  le point de départ du rituel, le  point de départ de l’initiation : elle est la porte basse, que l’on franchit ni nu ni vêtu, les yeux bandés et avec l'aide d'un guide ; elle est le point de départ de la circambulation ; elle est la porte étroite celle de l’entrée de l’initié en tenue.

On comprend mieux sa position à l’intérieur de l’enceinte du temple. D’ailleurs, dans le Livre des Morts de l’Ancienne Egypte, les colonnes se situent à l’intérieur même du lieu sacré, agissant comme un ''portail conduisant aux Mystères'' (Naos) et remplissant une fonction de « coffre des secrets ». C’est ainsi qu’est pensée la construction de notre temple maçonnique. La notion même de coffre des secrets évoque le fait que les colonnes du temple de Salomon étaient réputées creuses pour y enfermer les outils (les connaissances humaines)

J\est  située au nord-ouest de notre temple. Elle est donc est associée au solstice d'été et Ceci constitue une inversion par rapport à la disposition du Temple de Jérusalem où elle avait vraisemblablement une fonction astrologique ou astronomique. Ce positionnement maçonnique correspond à une vision exclusivement terrestre où la voie de la clarté est tournée vers la pleine lumière ou le sud terrestre (au lieu du Nord céleste) et la voie de l'obscurité orientée en direction des ténèbres ou du nord terrestre (au lieu du Sud céleste).  Troublant n’est-ce pas ?

Ayant appris  qu'en hébreu “droite” signifie toujours sud et “gauche” nord, indication d'une orientation tournée vers l'est, je me suis vite senti rasséréné.

 

Cette colonne, du nord donc,  reste à m’étonner. Elle est la fois verticale et horizontale. Son nom désigne à la fois un objet et un lieu. L’objet, c’est la colonne elle-même qui préfigure les axes verticaux du temple (en empruntant à l'arbre sa verticalité, elle symbolise à la fois une colonne vertébrale, arbre de vie et axe des mondes, elle relie la terre et le ciel). Le lieu c’est l’emplacement le long du mur nord du temple où siègent les apprentis. C’est à son ombre que débute la vie de tout F\M\ en tant qu’apprenti.

Les apprentis ont reçu la lumière et puis on les place sur la colonne du nord, la colonne de la lune (qui lui fait face), astre peu lumineux qui réfléchit la lumière du soleil pour présider à l'obscurité relative de la nuit. L’idée est sûrement de nous préserver d'une trop forte lumière qui risquerait de nous aveugler voire de nous brûler. J\ est lune, et nous sommes dans son halo protecteur...

Cette lumière qui arrive au nord et qui touche les apprentis est pâle, mais c'est une lumière potentielle en évolution positive, en attente d’une translation au midi qu’il va falloir mériter. On  peut faire ici une analogie avec la dormance hivernale des graines, survivant sur leurs réserves pour atteindre la maturité en attendant la saison propice pour germer.

Nous sommes donc guidés à une quête progressive de la lumière par le 2° Sur\, reflet du V\M\ sur les apprentis.

J\ domine notre banc et sa faible lueur nous invite à faire taire celle de nos voix. Elle est toujours évocatrice de l’humilité qui doit dominer l’approche de l’apprenti. Cette pierre de l’œuvre ne livre son secret qu’aux chercheurs sincères, capables d’aborder son mystère avec humilité et persévérance. 

Afin de rassembler les énergies dont il est porteur pour s’orienter vers une écoute attentive de ce qui se passe dans l'assemblée, l’apprenti y fait silence. Débarrassé – sans doute encore imparfaitement – de ses métaux, il fait taire ses préjugés, ses passions, en bref le perpétuel tapage du moi. Il doit profiter de ce silence pour écouter toutes ses voix intérieures, apprendre à les connaître et à les canaliser. Ces voix intérieures qui lui suggèrent avec persistance que cette colonne il devra la partager avec elles. Lorsqu'il les harmonise en s'oubliant lui même pour se donner à son désir de connaître, il fait naître une force qui lui permet de communier avec les symboles. 

J\ a donc bien une fonction de support, au sens de guide ou d’appui : elle perce le ciel pour y recueillir l’énergie et la faire circuler dans le temple. Cette énergie doit nous permettre de franchir le seuil de la connaissance. Elle est aussi le flux d’entrée des vibrations qui vont former l’égrégore de la loge.

Son nom signifie : «  il établira" ou "il érigera" ou « il mettra debout ». Le temple est ainsi le lieu où l’homme doit être debout. En découvrant cette colonne, nous nous redressons et nous vivons son enseignement en entrant dans son secret (VITRIOL).

Et puis J\ est aussi pour l’apprenti le rappel du mot sacré, que l’on ne peut ni lire ni écrire et seulement épeler. Un mot qui rassemble et un symbole puissant et vital.

Elle est masculine, elle éveille l’idée de lutte, d’action stabilisatrice. Elle invite l’apprenti à l’effort et le stimule. Elle est bien un guide. Une limite également (un garde-fou). Elle est aussi la beauté, celle de l’aube du F\M\. C’est aussi le lieu de la reconnaissance de l’effort et de l’augmentation de salaire. Une référence phallique parfois évoquée, inspire la fonction de création (l’initiation-enfantement). Elle est aussi, dans mon interprétation, la référence fixe du fil à plomb.

Puisque la lune correspond à la colonne J\ il faut lui attribuer la couleur rouge de façon à évoquer les valeurs actives.  La couleur rouge correspond à l’intelligence et à la rigueur. C’est aussi le rouge de la passion qui nous rappelle de museler les nôtres et de la gloire, que nous ne rechercherons pas. C’est encore la couleur des grenades qui coiffent J\… Celles-ci méritent un détour dans la dissertation.

 

Je serai bref sur le sujet. Mon travail traine en longueur. Et puis, si le symbole est pluriel, il est aussi plus accessible à l’apprenti.

La base du chapiteau du temple de Salomon était décorée d'un supportant des grenades au nombre de 200 ; la symbolique maçonnique a ramené ce nombre à trois, le nombre de l’Apprenti. 

  • Le fruit est rouge, ce qui est cohérent avec ce que je disais plus haut.
  • Rond, ce qui évoque le recommencement (l’effort)
  • Il contient de nombreuses graines (qui m’évoquent ma renaissance à la lumière, ou encore la fécondité de la pensée).
  • Ces graines sont enserrées dans un tissu parenchymateux qui les rend difficiles à isoler les unes des autres (lacs d’amour). Cela évoque immédiatement  l’humanité réunie dans l’œuf ou des maçons réunis dans la loge, ou encore l’universalité de la F\M\, le ciment de tous les maçons du monde unis dans une même fraternité (la chaine d’union), unis entre eux par un idéal commun : devenir meilleur. 
  • La grenade est aussi le fruit de la Mort ; Perséphone, fille de Déméter, enlevée dans les enfers par Hadès, fût contrainte, après avoir mangé des pépins de grenade (version grecque du fruit défendu…) de passer un tiers de l’année dans l’obscurité et les deux autres tiers auprès de sa mère (la pauvre). Là aussi, la grenade nous invite à mourir en nous même pour revivre dans la lumière.

 

J\ semble donc m’exhorter à m’émanciper du vulgaire, s’impose comme un axe du développement de la connaissance et de la découverte de la parole de l’autre. Cette voie perpendiculaire est un support mais elle est surtout la voie du libre choix et de l’univers des possibles.

Une citation poétique pour finir :

 « La Nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. L'homme y passe à travers des forêts de symboles qui l'observent avec des regards familiers»

 « Les Fleurs du Mal » de Charles Baudelaire

 

J’ai dit

(Février 6015)

 

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LE DEVOIR DE TRANSMISSION DU MAÎTRE – L’ADN DE LA FRANC-MAÇONNERIE

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches au 3ème grade

Préambule

La transmission ! On en parle. Beaucoup parfois. C’est un devoir qui s’impose à tout Frère, toute Sœur. Mais que fait-on exactement pour transmettre ? Eh bien, en général, pas grand-chose, même si ce n’est pas tout à fait le cas dans notre respectable atelier où des réunions de travail sont parfois (rarement) proposées, sans que d’autres maîtres soient conviés à apporter leur contribution. Le plus souvent, les nouveaux initiés apprennent au fur et à mesure le rituel et le vocabulaire maçonnique. L’habitude, la répétition, l’imitation font office d’enseignement. Cela peut sans doute suffire à faire perdurer un temps un Ordre comme le nôtre mais avec un risque évident de dérive de nos fondamentaux et d‘érosion (ou dénaturation) de la Tradition. Alors,  bien évidemment cela mérite que l’on s’y penche un peu

Une précision : ce devoir de transmission c’est l’exemplarité qui doit s’exercer au sein de la Loge mais également au niveau de la société des hommes. Je n’aborde ici que le premier de ces aspects

 

Introduction

Pour les êtres vivants, la transmission a toujours été une question de survie ou de perpétuation. De perpétuation adaptative toutefois. Au niveau inconscient, il s’agit bien sûr de la transmission du patrimoine génétique. Le miracle de la méiose et la duplication de l’ADN permettent cette transmission au niveau cellulaire tout en assurant un brassage génétique qui va générer la diversité. Elle est soumise à des pseudo-aléas déterministes (mutations ou le mot substitué ?) qui vont favoriser l’adaptation des espèces au milieu et, aujourd’hui, l’épigénétique nous fournit quelques explications sur la manière dont ce même environnement va influer sur notre génome. L’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés (s’exprimer) par une cellule ou ne pas l’être en fonction du milieu sans qu’il y ait modification de la séquence de notre ADN.

Sans ces mécanismes qui assurent une chaîne de la vie, c’est la disparition définitive d’une espèce, d’une race, de l’animal au végétal. Les survivants sont les espèces qui ont su à la fois transmettre les mécanismes biologiques fondamentaux de la vie et s’adapter, c’est à dire doter leurs générations successives de défenses spécifiques et de leur architecte : l’instinct. La transmission est ainsi un défi au temps et à la mort. En gros : vivre pour transmettre. Transmettre pour vivre

Au niveau conscient, par l’école, la famille, l’Homme [1] a développé, au-delà de la génétique, une propension, une volonté et une capacité, nécessaires, à transmettre à sa descendance et son groupe les fruits de ses découvertes ou de ses observations : qu’elles soient de portée cognitives, morales ou organisationnelles. Cette transmission contient également, au-delà de la connaissance pure, des mystères, des interdits, des relents de domination. Elle contient aussi les références de l’époque de l’observateur pour un benchmarking du changement. À ce titre, elle est porteuse d’identification collective, tout à la fois consciente et inconsciente, et construit la cohérence et la cohésion des groupes humains en assurant leur perpétuation.

Ce qui est vrai au sens profane (biologique ou social) semble parfaitement applicable au groupe particulier que forment les francs-maçons. Mais elle le serait tout aussi bien à un groupe religieux.

Notre organisation, jeune sans doute, a quand même traversé quelques siècles de grand chambardement social. A été, et est toujours, diffamée voire persécutée par certains. Son objectif philosophique, philanthropique et progressiste est de plus en plus mis à mal par une tendance au troc peu équilibré entre valeurs morales et valeurs matérielles, entre valeurs individuelles et perversions politiques. Et pourtant nous avons survécu… parce que la Loge (la F\M\) est un être vivant et que nos prédécesseurs ont su transmettre leur ADN maçonnique avec son gène de la perfectibilité car nous désirons être un peu plus que des hommes. Plus que des hommes gouvernés par le seul instinct du plaisir et le goût du pouvoir. Un héritage précédé d'aucun testament sinon celui de la Tradition.

 

Mais que transmet-on par les brins d’ADN maçonnique ?

Nous avons survécu, sans doute par la force de nos messages, la puissance de notre réflexion, mais aussi grâce à la transmission de nos traditions ou plutôt de La Tradition : de notre symbolique, de nos rituels, de nos rites. Là aussi, on devine bien la nature multipolaire de cette transmission : la méthode (qui favorise l’enrichissement individuel comme collectif et la diversité de la pensée), le secret (qui limite les effets trop violents de l’environnement : c’est un peu contrôler l’épigénétique « sociale »), la perméance intelligente au monde (c’est-à-dire un comportement éthique dans la société qui nous oblige à un engagement continu qui se poursuit dans l’action citoyenne), et les devoirs de combattre les préjugés, l'ignorance, le fanatisme et l'ambition déréglée.

On peut également, plus simplement, considérer deux branches du transmissible : celle de la tradition philosophique et humaniste, qui requiert et stimule l’interprétation individuelle du receveur (ou plutôt ouvre à interprétabilité des concepts) et celle qui relève de la méthode de travail, (essentiellement adogmatique, socratique) de la tradition symbolique qui ne s’interprète pas nécessairement au quotidien et dont la variabilité suit des cycles plus longs. Il faut en effet admettre l’existence d’un certain « dogmatisme » dans l’explication des symboles et des outils, surtout lors de l’instruction au deux premiers grades, et que seul le temps, l’expérience et l’interaction avec les Maîtres fera naître une capacité d’interprétation plus personnelle (d’où l’importance de l’assiduité pour les uns comme pour les autres). Car le symbolisme est une mécanique de liberté, il est le véhicule de l’universel et de l’humilité, il doit conduire celui qui l’utilise non pas à raisonner juste, mais à penser juste.

Ces deux branches seraient alors la morale et la loi ? Oui et non, car, si c’est peut-être vrai sur le plan individuel, il serait faux de vouloir définir, globaliser ou intégrer « une morale » et des « lois » dans la franc-maçonnerie spéculative car il nous faudrait alors définir ce qu’est la morale universelle, comment l’appliquer, à qui, pourquoi, dans quel cas, quelles en seraient ses limites et pourquoi. Mais nous ne nous permettons pas ce type démarche « intégriste ».

La première branche est sans doute la pierre angulaire de notre construction : le franc-maçon est un chercheur qui n’a pas de concept prédéfini et qui ne doit pas essayer d’en établir (souvenez-vous : le franc-maçon ne trouve jamais la lumière, il la cherche). La transmission relève ici de la méthode : apprendre à se remettre soi-même en question et améliorer constamment son comportement, sa relation à lui-même et aux autres. L’apprentissage doit amener à accepter la critique et à en faire l’outil de son propre développement. En ce sens, le transmetteur est ici un peu le relais initial indispensable entre les forces cosmiques et celles de la conscience. Les fruits de cette branche se nommeront liberté intérieure, égalité devant l’effort, fraternité, tolérance, respect de soi et des autres, travail, volonté de progression personnelle, partage, solidarité. En un seul mot, l’amour.

La seconde branche - bien solidaire de la première - est notre clé de voûte, le ciment du groupe. C’est celle qui articule, beaucoup par la gestuelle, la tradition écrite et la tradition orale. Les fruits de cette branche-là, sont les normes (ou règles ?) que nous devons respecter, telles que nos rituels de conditionnement (et leur contenu symbolique), le pacte social, les fonctions dans nos collèges, la compréhension de la signification du geste, la connaissance de nos institutions et de leurs « lois » (Constitution, RG).

Au final, ce que la tradition nous fait devoir de transmettre n’est rien d’autre qu’un contenant et non un contenu : un contenant de sens (la méthode, le rite, la lumière, la chaîne des initiés, les influences spirituelles) que chacun façonnera avec sa sensibilité, et non un contenu d’interprétations dogmatiques et, surtout, au-delà des connaissances et de la compréhension, le désir de progresser. Et enfin, la prise de conscience que le travail n'est jamais terminé. VITRIOL toujours.

 

Qui transmet à qui ?

Dans l’absolu tout le monde transmet à tout le monde tout le temps. Dans le cas qui nous intéresse, à savoir la transmission des bases philosophiques, humanistes et fonctionnelles de notre Ordre, je me penche sur le rôle, ou plutôt le devoir du Maître. Des Maîtres. De tous les maîtres à mon sens.

Le Maître, rompu à l’exercice de l’introspection, plus avancé sur le chemin de l’initiation, est censé avoir acquis suffisamment d'expérience du monde pour aider les apprentis et les compagnons à tracer leurs propres voies.

Si l’organisation de la loge offre un plateau à un second surveillant chargé de l’instruction des apprentis et à un premier surveillant chargé de celle des compagnons, le devoir de transmission s’applique à tous les maîtres. Je distingue ici l’instruction, avec sa formalité, ses réunions de travail… qui doivent bien faire l’objet d’une certaine organisation, de la transmission qui est un phénomène plus diffus et multiforme. Le travail des surveillants est une condition nécessaire mais aucunement suffisante à l’efficacité de la transmission. Les surveillants ne sont pas les dominants de castes d’apprentis ou de compagnons. Ils sont les bergers occasionnels, appointés par la Loge, de brebis affamées au pâturage symbolique. Pas de chasse gardée ici, je crois que nous sommes tous concernés et responsables. Cet engagement actif de tous les maîtres est la garantie de pouvoir se protéger des dérives culturelles et sectaires de la pensée unique et celle du respect de la liberté de conscience. Mais cela n’est pas partagé par tous. Je peux l’entendre, d’abord parce que tous les maîtres ne véhiculent pas le même bagage de connaissances maçonniques (ils devraient, au moins dans l’instruction au premier et second degré... après la variabilité augmente en raison du manque d’instruction ... ou de curiosité, des maîtres) et également parce que le talent de transmetteur n’est pas nécessairement dans l’arsenal de tout le monde.

C’est la maturité individuelle et collective des maîtres qui constitue pour partie le moteur de la transmission. Dans maturité j’entends la paix intérieure du maître. C’est elle qui fait la qualité de la transmission. La paix intérieure c’est l’absence de désir de celui qui a vécu la mort initiatique et qui, avec la renaissance, accède à un autre niveau de conscience. C’est là le secret du maître, la renaissance dans l’enveloppe hiramoïde et le troisième œil, né du dernier coup sur le front, celui de la connaissance et de l’illumination et qui résulte de la transmission de l’influence spirituelle, la partie imputrescible de sa découverte (il n’y a pas transmigration de l’âme d’Hiram !), comme l’acacia qu’il connait maintenant et symbole de son immortalité. Le tapage intérieur de ses pulsions étant en principe éteint ou atténué, il n’en sera que meilleur récepteur des attentes.

L’influence spirituelle étant reçue, il peut alors exalter la parcelle d’esprit qui dort en lui et triompher de toutes les faiblesses. Car un Maître se domine entièrement et sans effort. Devenir "passeur", ne peut s'obtenir qu'en assumant sa propre émancipation de toute tutelle, y compris la dictature de l’ego! On ne peut rayonner avec une lumière intérieure éteinte

Finalement, le devoir essentiel du maître n'est que peu différent de celui de l'apprenti, si ce n'est qu'après avoir assimilé le sens du rite, il peut transmettre, ce qui n'est pas possible, ni au premier degré ni au second.

Cet exercice de la transmission est aussi un moment de son parcours initiatique. C’est la réalisation de sa part de responsabilité dans l'accomplissement de la vocation d'une loge bleue qui est de faire, de concevoir et recevoir des maîtres maçons. Une responsabilité essentielle, car amener de nouveaux FF\et SS \ sur les colonnes serait une bien piètre stratégie de survie, si elle ne s’accompagnait pas de l’augmentation de la masse des connaissances et de la puissance de réflexion et si elle favorisait, par négligence (enthousiasme du « recruteur », la déliquescence de la Tradition.

 

Les risques de la transmission

Transmettre c'est d'abord donner ce que nous avons nous-mêmes reçu. Et donner, c'est avant tout un acte gratuit, sans arrière-pensée de reconnaissance implicite ou admiration en retour. C’est fondamentalement aimer et non un devoir décrété. Facile à dire, mais sans doute un exercice complexe qui peut comporter des risques.

Le premier c’est sans doute le mimétisme qui va favoriser le passage de l’objectif au subjectif. La Tradition se transmet d’abord par la parole, car c’est bien connu, nous ne savons ni lire, ni écrire. Et c’est ici que celui qui transmet, inconsciemment, par sa communication non verbale, l’évocation de son vécu personnel, peut créer une dépendance castratrice.

Le second c’est le pseudo-dogmatisme. Le maître n’est pas un enseignant qui exigerait de ses élèves des connaissances apprises, livresques, standardisées. Ne pas faire de la mission de transmission une formation : ou je retrouve la racine de formatage, c’est-à-dire d’apprendre sans réfléchir. Pas de recette en maçonnerie. Il ne s'agit pas de faire apprendre je ne sais quel "catéchisme" (même si nous utilisons, mal, le mot quand nous évoquons le mémento remis le jour du passage au grade). En effet, pour un maçon du rite français, il n'y a de vérité que dans la recherche de la vérité !

Le troisième risque, c’est celui de la pensée unique, du manque de relief et de l’indigence des références. C’est le risque majeur quand les maîtres se sentent peu investis dans la fonction de transmission. Une forme de paresse intellectuelle, de dispersion ou d’oubli qui peut concentrer les réponses données dans un spectre limité au point où le receveur pourrait croire qu’il n’existe qu’une seule réponse à sa question. Là nous serions dans un acte de soumission et de renoncement à la raison, à l’exact opposé de ce que l’on attend de la maîtrise.

Le quatrième risque c’est celui de l’intellectualisation entropique. Qu’elle soit le fruit d’une communication orale ou celui de l’approche d’ouvrages particulièrement hermétiques, les concepts véhiculés, pour pertinents qu’ils pourraient être peuvent rapidement faire disparaître leurs contenus dans une incompréhension irréversible. Cette situation est favorisée par le fait que, naturellement, l’homme n’a pas très envie de se poser des questions auxquelles il n’a pas de réponse immédiate.

Le dernier risque est purement sociétal. C’est celui de la paresse de l’esprit. Internet ne transmet rien. Il promeut un modèle d’immédiateté de la réussite par l’instinct et l’intelligence, sans imagination. Je gage que l’intelligence artificielle, si elle devient l’éthique du futur, mettra les geeks de la maçonnerie sur le banc de touche.

 

Comment transmettre ?

Sans doute pas de recette non plus dans ce domaine.

La transmission se fait de bouche à oreille. Il doit y avoir contact physique entre l’émetteur et le receveur. En aucun cas la transmission ne peut se faire par l’écrit et à distance. Il faut donc une rencontre entre celui qui détient quelque chose et celui qui reçoit le dépôt.

Certains y excelleront plus que d’autres, question de patience, de disponibilité voire de bagage. Mais surtout c’est la capacité d’écoute et de décryptage des questions que se posent apprentis et compagnons et d’occultation de ses propres visions. Si la transmission est de nature descendante, de celui qui sait vers celui qui apprend, la construction et l’utilité des réponses vont dépendre du flux ascendant de la question. Plus le demandeur sera friand ou gourmand, plus le maître devra plonger en lui-même pour y trouver le plus juste ou le moins faux.

Il s’agira plus de leur apprendre à pécher que de leur offrir du poisson. Les aider à découvrir le rôle du symbolisme et à s'approprier les symboles par eux-mêmes. Leur donner aussi les moyens de constituer leur propre trousse à outils. Ces mêmes outils qui, lorsque leur tour sera venu et qu'ils deviendront maîtres, leur permettront de retransmettre.

Il faudra aussi inviter apprentis et compagnons à approcher d’autres maîtres pour donner du relief au cadre de leur réflexion et profiter de chaque instant du travail en commun pour transmettre et canaliser l’influence spirituelle. Il faudra promouvoir et faciliter les voyages des compagnons avec le même objectif. Car c’est là que la Tradition trouve les sources qui vont, très lentement, infléchir certains aspects de son contenu (je ne parle pas des principes fondamentaux, en fait je vise surtout le rituel). Car il n’est sans doute pas souhaitable qu’elle se fige au point de ne plus pouvoir « parler » aux nouvelles générations de FF\MM\.

Il faudra faciliter la transmission par l’ascèse qui supprimera le verbiage inutile pour aller à l'essentiel sans infantiliser l’interlocuteur. Ne pas se mettre dans l'attitude de celui qui croit pouvoir soigner l’anorexie par le gavage. La planche à tracer du Maître et ses pièces d’architecture devront stimuler la curiosité. VITRIOL encore

Pour finir, la transmission maçonnique se faisant dans des lieux sacralisés loin de l’agitation du présent, chaque maître aura à cœur de respecter de manière exemplaire, d’expliquer et de faire respecter le rituel des travaux (déjà réduit au strict minimum au Rite Français) dont la régularité est la condition sine qua non d’une transmission réussie. Le rituel, qu’on le ressente ou non, est le vecteur principal de diffusion de l’influence spirituelle, ne nous y trompons pas.

 

Conclusion

La transmission, c’est le poumon du processus initiatique. Initier, c’est transmettre, c’est surtout faire naître, ou renaître, au-delà de la filiation génétique. C’est l’œuvre d’un groupe héritier de valeurs morales communes, ancestrales et l’expression d’une solidarité inter générationnelle. Une œuvre qui a pour premier objectif de préparer des hommes et des femmes à dépasser le commun pour agir.

C’est cette filiation régulière et ininterrompue qui donne son efficacité au rite. Les individus composant cette chaîne n’agissent pas en leur nom mais en leur qualité de transmetteur d’une force qui synthétise les influences venant de toutes les sources qui ont donné naissance au rite. Ce syncrétisme, c’est notre épigénétique positive car il nous assujetti plus sûrement à l’environnement sur lequel nous voudrions peser.

Je n’ai cité qu’une fois le mot fraternité. Bizarre. C’est pourtant la clef transmise qui ouvre toutes les portes du parcours maçonnique. Tant que nos plus jeunes maillons prendront naturellement pour modèle les relations fraternelles entre les membres de la Loge, la première condition de survie de l’Ordre sera assurée. Mais on a vu que c’est quand même un peu plus compliqué que cela :  si la Tradition s’étiole, si les maîtres maçons n’ont plus envie de se surpasser, de façonner la pierre brute pour créer une alchimie où l’Esprit pourra triompher de la matière et enfin de rayonner en Loge comme dans le monde profane, la Franc-Maçonnerie sera condamnée par manque d’amour. Mais ça c’est une autre planche…

 

J’ai dit

 

Avril 6019

 


[1] D’autres espèces animales transmettent des comportements voire la fabrication d’outils, l’instinct est plus prégnant ici que dans l’espèce humaine

 

 

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DANS QUELLE MESURE L’HARMONIE PARTICIPE-T-ELLE DE LA MUSIQUE DE LA LOGE ?

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 Introduction

Merci de m’avoir posé la question. Je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même… avais-je besoin de dire que j’étais un peu musicien ? D’autant que dans mon cas, cette fonction correspond surtout à la propriété physique et ostentatoire de plusieurs instruments destiné à être pincés, soufflés ou frappés, ce que je pratique sans beaucoup de talent, pas toujours dans le bon ordre et rarement dans le bon instrument. En bref, c’est la musique qui joue avec moi. Je dois être une sorte de musicien spéculatif…. Déjà une piste… sans le savoir j’ai déjà trouvé un élément de conclusion…

La musique de la loge

Piètre musicien donc, mais me targuant d’une formation scientifique (par opposition aux formations littéraires, qui cultivent d’autres sciences mais qui, elles, font les tètes bien faites), je décide d’autopsier la question, à vif, ce qui fait également de moi un piètre légiste. Je me dirige donc immédiatement vers la musique de la loge et sa définition. On m’a précisé « musique de la loge » et non pas « musique en loge ». J’avais bien compris, mais l’idée d’éliminer de facto une ou deux bonnes pages sur la colonne d’harmonie (nous y aurons droit un peu quand même) me permet d’aborder ce morceau d’architecture avec l’assurance, relative, que le sujet ne nous emmènera pas trop loin et surtout, pas trop long.

« Ici tout est symbole ». La musique n’y échappe pas.

Sa fonction première semble être d’indiquer l’émotion et de l’évoquer chez l’auditeur. A seconde vue, je trouve le cadre un peu étroit et j’envisage qu’elle puisse être une sorte de symptôme d’un état intérieur, de langage ou d’articulation des sentiments. J’ai donc creusé un peu la question en partant de la dimension profane.

Pour partir du sens premier, je cite Wikipédia : « La musique est l'art consistant à combiner sons et silences au cours du temps : le rythme est le support de cette combinaison dans le temps, la hauteur, celle de la combinaison dans les fréquences». La science de la musique se fait donc à partir des rapports des nombres, ce qui finalement nous va assez bien, n’est-ce pas ?

De manière plus académique, on pourrait aussi l’autopsier en quatre composantes : harmonie, rythme, mélodie et timbre. Si je m’arrête à ceci, si l’analogie de la terminologie profane et de la terminologie symbolique est totale, j’ai ma réponse… L’harmonie (qu’il me restera toutefois à définir) procèderait bien de la musique de la loge puisqu’elle en serait l’une des composantes. Mais c’est sans compter avec la dérive symbolique… d’où la question sous-jacente : la musique de la loge est-elle musique ?  Il faut donc aller un peu plus loin dans la définition de la seconde.

La musique est à la fois une création, une représentation et un mode de communication. Transposée en loge, cette définition nous amène aux bruits de fond des travaux, où finalement, je retrouve la création, c'est-à-dire l’idée, la pensée consciente et partagée. J’y retrouve la représentation : la qualité rhétorique, l’expression des idées, le choix des mots (qui sont des sons aussi, on en reparlera) : des éléments qui stimulent l’imaginaire, ensemencent notre silence intérieur et font parler, en nous, nos symboles. J’y retrouve enfin, la communication puisque, même si le principe de triangulation des débats impacte le rythme des échanges, nous partageons des mots, des idées et des silences qui vont faire le mortier de notre rectification.

Philippe AUTEXIER nous l’explicite : "La musique est, elle-même, une "Maçonnerie"

L’Art Royal, lui aussi combine, comme la musique, sons et notes (des pierres taillées, la force aussi, par l’intensité) et silence (la méthode maçonnique), rythme (le rituel, la sagesse qui préside aux travaux) et hauteur (l’art oratoire, la dimension tridimensionnelle du temple, la beauté). Et comme la musique, il offre une combinatoire infinie, rendue possible et animée par la diversité des frères et la pluralité de l’espace de la loge. En effet, la loge est une projection réductrice de l’Univers, de la société profane et des éléments individuels qui font de l’homme un univers en soi (physiologie, mode de pensée, scories éducatives, métier). Ces sont ces éléments qui fusionnent entre les frères en tenue et qui font la musique de la loge. Nos échanges, qui se font dans l’équilibre, l’équité et la mesure, font de nous les notes mêmes de notre musique. Son contenu est rendu universel, objectivé, nous nous comprenons par notre seule intuition et notre réponse émotionnelle n’est plus limitée à la durée des stimuli extérieurs.

Mais qu’est-ce qui nous permet de croire que notre musique diffère de celle du monde profane, des éclats de voix des salles réunion, des chuchotements des confessionnaux ou des soupirs des cabanes à secrets. N’ai-je pas trop cristallisé ou sublimé de réel autour de ce symbole?

La loge, à la fois lieu clos, protégé et atelier de réflexion philosophique et métaphysique, m’inspire une dualité de positionnement spatio-temporel qui semble porter bien des contradictions.

Contradictions ? A priori oui, puisque l’on peut remettre en question à la fois la capacité de la loge à s’isoler de la société profane pour composer sa musique (puisqu’elle reconstruit, en miniature, cette société) et de s’isoler du temps qui, lui, continue à défiler hors les murs avec son cortège de sonnances (néologisme rythmique, merci de noter) et de dissonances (spécialité musicale du XXème siècle)..

Alors, la loge juste et parfaite est-elle un mythe, une vue de l’esprit ou une formule administrative se référant aux articles 26 à 31, Titre II, Livre 2 du Règlement Général ? Ou bien sa véritable nature est-elle ailleurs ?

Eh bien, je crois qu’elle est ailleurs, car l’Art Royal est à la fois musique et instrument. Peut- être d’ailleurs parce qu’il n’y a pas de musique et seulement des musiciens.

L’isolement de la loge par rapport à l’espace, au monde et au temps n’est qu’apparence. Les murs symboliques de la loge fonctionnent comme une paroi osmotique : protégeant ce qui doit l’être et s’enrichissant par l’accueil de nouveaux frères et par la capacité offerte aux frères initiés de puiser à loisir, dans le monde profane, comme à l’atelier, les éléments – symboliques ou non - qui permettront une réflexion plus aboutie, et finalement aux F\M\ d’écrire leur musique, symbolique.

Cet « épicentre initiatique », lieu des voies communes et individuelles du progrès, vivant par ses symboles, est donc symbole lui-même. Et le symbole de ce symbole est bien sa musique, si particulière. Nous sommes la loge, nous sommes sa musique.

Sa valeur symbolique tient à son pouvoir de nous réunir. En elle-même, elle n'est pas porteuse de sens, elle en est le vecteur. Cela ne signifie pas qu’elle n’a aucun sens, mais qu’elle véhicule une signification qui ne peut s’exprimer autrement. Cette subtilité est la source de l’immense marge de liberté dont jouissent les F\M\ dans leur réponse intérieure.

Son universalité est à l'image de l'idéal maçonnique. Il est difficile d'en parler. Elle doit se ressentir. L'intellectualiser alors qu'elle n’est qu’émotion c’est déjà la perdre... Peut-être ce que je suis en train de faire....

Alors, l’harmonie dans cette musique-là ?

L’harmonie

Là aussi, il faut allonger le patient et lui ouvrir la poitrine. Je retourne donc chez mon amie Wiki, qui me dit que «le mot provient du grec (armozo), qui veut dire joindre, faire coïncider, adapter, emboîter. L'harmonie relève de l'utilisation délibérée de fréquences simultanées, dans la perspective d'apporter relief et profondeur au chant ou au jeu instrumental: elle représente donc l'aspect vertical de la musique, tandis que la mélodie en représente l'aspect horizontal »

En passant, cette double lecture de la musique, horizontale et verticale, n’est pas sans m’évoquer la géométrie du temple. Notre musique de loge (nous savons maintenant ce qu’elle est) résonne horizontalement, de l’orient à l’occident et entre les colonnes (verticales et horizontales elles aussi), mais également verticalement, le long du fil à plomb, et dans les deux sens.

Par extension, « harmonie » m’amène donc également à l’agencement entre les parties d'un tout, de manière qu'elles concourent à une même fin. Comme on évoquerait l’harmonie des différentes parties d'un bâtiment. C’est aussi l'ensemble des qualités qui rendent le discours agréable à l'oreille. L’harmonie est alors sans doute indissociable du plaisir : de voir, d’entendre, et de sentir.

Pour autant, l’harmonie n’est pas synonyme de sérénité et d’innocence, pas tout à fait. Car l’harmonie est l’unité des contraires (chez les Grecs, la déesse Harmonie est le symbole de deux sentiments incompatibles : l'Amour et la Haine.). Elle procède de choses, d’idées, de positions possiblement divergentes mais qui agissent ensemble de manière positive. En musique opérative, on peut avoir des accords dissonants, mais on parle toujours d’accords.

Dans le même ordre d’idées, j’ai découvert que le couple mythique fondateur de la Chine, Fuxi et Nûgua est représenté tenant à la main l'équerre et le compas, symboles masculin et féminin de la terre et du ciel. Si Fuxi enseigne aux hommes les rites, l'agriculture, l'art de bâtir, Nûgua ne leur enseigne qu'une seule chose : la musique, de nature féminine et intuitive. En s'unissant à Fuxi, elle symbolise la complémentarité, l'union des contraires, des relations entre l'homme et l'univers. Et tout cela m’évoque la musique du pavé mosaïque.

Ce que je qualifiai plus haut de contradictions, c’est cette complémentarité. Les choses s’éclairent un peu.

Dans la nature humaine, y compris celle qui peut s’exprimer en loge, l’harmonie n’existe pas sans opposition ou conflit. De manière surprenante, elle ne peut naître que de l’existence de référentiels divergents. Ces référentiels sont issus de la pluralité intellectuelle, cognitive et émotionnelle des membres de la loge. Atteindre l’harmonie nécessite donc un effort (de tolérance et d’écoute), elle se mérite. Elle doit aussi être désirée. Elle suppose une élaboration voulue et une recherche active de complémentarité. Elle exige la reconnaissance acceptée par tous et sans jugement de la diversité comme valeur d’union. Sans jugement de la volonté de chacun de vivre sa vérité sans entrave ni faux fuyant et d’exprimer son sentiment d’union par la musicalité de son attitude. C’est l’amour fraternel sincère qui rend cela possible.

« C’est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble », Montaigne

L’harmonie est non seulement nécessaire, elle est indispensable à la vie d’une loge. Sans elle comment espérer atteindre la lumière? Parvenir à l’harmonie est difficile puisqu’elle sous-entend que chacun des éléments constituant un tout soit lui-même équilibré, de manière à pouvoir s’harmoniser par rapport aux autres. Au final, elle va produire quelque chose de différent, de meilleur, de supérieur au total des parties prises séparément (j’y vois un parallèle avec un orchestre symphonique).

Pour l’initié, atteindre l'équilibre, vivre dans l'harmonie, c'est tout simplement le but ultime de la construction du Temple, le polissage de sa pierre. L’harmonie que nous recherchons est à la fois collective et personnelle. Si nos méthodes nous permettent de tendre vers sa dimension collective, c’est bien le contrôle de nos émotions – et non pas leur musellement total - qui nous aide à atteindre une certaine harmonie personnelle.

 « Sans émotions, il est impossible de transformer les ténèbres en lumière et l’apathie en mouvement »

Carl Gustav Jung

L’harmonie en loge semble être la résultante, outre de la « musicalité » des échanges (la mélodie, au sens symbolique), mais également, dans une certaine mesure, du réglage fin de l’articulation du rituel.

Ces réglages touchent la lumière, la musique et le mouvement en tant qu’éléments ritualisés de l’ambiance des travaux.

  • La lumière. De manière concrète, nous jouons de la luminosité du temple, la voûte clignote… Tout ceci contribue à nous préparer. Ce conflit apparent entre la lumière et les ténèbres nous offre un référentiel qui nous ramène au jour de l’initiation et son cortège de sons et d’émotions.
  • La musique. Elle adoucit les mœurs dit-on. La musique en loge est sans doute symboliquement ressentie comme génératrice d’accords entre les Frères mais plus prosaïquement, elle impacte directement notre mental (effet existant aussi dans le monde profane, les maçons n’ayant pas le monopole de la sensibilité). Irène MAINGY explique que la musique « si elle est utilisée comme bouche-trou ou moyen de meubler le silence, il est préférable de s’en passer, l’observation du silence étant plus éloquente » ! Sans le silence, le vide intérieur nécessaire à l'accueil ne peut se faire. Sans lui la musique ne peut prendre sa place dans le rituel. Prenons donc conscience du rôle important que joue le Maître d’harmonie lors de nos tenues. Par le choix de ses musiques, son programme,  il peut tout aussi bien, nuire à l’harmonie de la loge ou alors être le principal artisan de notre conditionnement individuel. C’est une planche en soi nous dit AUTEXIER.
  • Le mouvement : j’y vois aussi bien les déplacements en loge que les gestes rituels. La symbolique gestuelle, du signe à la circambulation, elle aussi révèle un conflit d’images directionnelles, celles de la pesanteur, de l’air en mouvement aux croisées horizontales et verticales du ciel et de la terre. J’y perçois le lien avec l’harmonie en tant qu’aspect vertical de la musique, c'est-à-dire le jeu des accords. Peut-être une forme de danse aussi, qui présuppose un accompagnement et l’inspiration qu’offre la musique. A preuve, un pas de tango esquissé – sur un air idoine et sans malice – par un maitre de cérémonie qui a déclenché une hola égrégorique toute intérieure. Une danse, comme celle de Shiva sous sa forme Nataraja, le seigneur de la Danse dont le tambourin donne naissance au monde.

Pour finir, l’harmonie apparaît comme un principe organisateur complexe de l’équilibre dans la globalité, dans le tout, généré par la seule volonté des SS\et FF\ réunis, et destinée à rassembler les éléments d’un ensemble initialement épars. La fraternité, la tempérance, la justice dont nous sommes les architectes.

Conclusion

Une conclusion s’impose à moi: L’harmonie ne procède pas de la musique de la loge. Elle n’est pas une simple mesure ou expression du plaisir que nous avons à être et à bâtir ensemble. Si, en musicologie elle est une composante, pour nous, rassemblés, elle est une résultante. La composante devient le tout. Elle est la projection de l’harmonie des sphères qui est la musique céleste qui serait produite, selon Platon, Cicéron, Pline l’Ancien et bien d’autres, par la rotation des planètes (ce que semblent corroborer les théories modernes de la relativité et de la mécanique quantique).

L’harmonie EST la musique de la loge c'est-à-dire que notre musique n’est qu’harmonie, la dérivée seconde de la musique. Une autre colonne en quelque sorte. Une autre dimension du temple. Son écho contre la voute étoilée est l’égrégore. Nous en sommes à la fois les notes, les instruments et les musiciens.

 

J’ai dit

Avril 6016

BIBLIOGRAPHIE

AUTEXIER P.A. : « La colonne d'harmonie » - Ed. Detrad, 1995

BONARDEL F. : « La voie hermétique » -  Ed. Dervy-Poche, 2014

BOUCHET J. : « La symbolique maçonnique » - Ed. Dervy, 1994

Bryon-Portet C. : «Etude sémiotique d’une communication fondée sur la contextualisation et les processus : du rôle des représentations symboliques et pratiques rituelles de la franc-maçonnerie» - Actes Sémiotiques 2010, n° 113.

Charru P. : « Quand le lointain se fait proche: La Musique, une voie spirituelle » -  Ed. du Seuil, 2011

Diderot D. : « Œuvres de Denis Diderot » -  Ed. Belin, 1818

MAINGY I. : « La symbolique maçonnique du 3ème millénaire» -  Ed. Dervy, 2003

Meuniers de la Tiretaine : Archives du Blog-Notes

Mc Glashan A.R., « La musique en tant que processus symbolique», Cahiers jungiens de psychanalyse 1/2005 (n° 113) , p. 37-52

MEREAUX F. : « Symbolique des systèmes musicaux » in, « La Musique, de la perception à l’exécution, mémoire », Paris, 2001 - Médiathèque Hector Berlioz du CNSMD de Paris

Montaigne (de) M. : « Essais », livre II, CHAPITRE XXXI « De la cholere ») -  Ed. Pocket, 2009

Philonenko M. : « Musique et langage », Revue de métaphysique et de morale 2/2007 (n° 54), p. 205-219

Wikipédia : Sémiologie de la musique, Symbolisme des sons, Musique, Harmonie

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MAILLET ET CISEAU: LES OUTILS DE L'APPRENTI

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 

Le jour où l’on m’a arraché aux certitudes douillettes de la vie profane en me faisant renaitre dans un monde de symboles – dont j’ignorai tout – j’ai donné trois coups de maillet sur un ciseau dirigé vers une pierre brute. Ma pierre brute. Autant dire moi-même.

Cette pierre est brute pas seulement parce qu’elle n’a pas encore été taillée, mais surtout parce que sa destination me reste à découvrir. Mes trois coups de maillet, ont matérialisé mon éveil à la démarche initiatique : le bigbang de la création de mon monde intérieur. Dans la pierre brute, matière et esprit semblent indifférenciés, et il faut une impulsion créatrice pour que les éléments s’organisent et pour que l’esprit anime l’œuvre.

Pour être honnête, je ne suis pas sûr d’avoir compris à ce moment-là que je venais précisément d’entamer un interminable voyage « d’archéologie spirituelle », qui doit me permettre de découvrir la dimension transcendante de l’homme et son positionnement dans l’Univers, autant de perceptions essentielles à ma propre rectification.

Dans cette démarche, on m’a donc confié deux outils : un maillet et un ciseau. Leur combinaison linéaire, qui, en fait, prolonge un axe esprit-volonté-main doit me permettre, sans doute encore maladroitement, de dégrossir ma pierre. La bavette de mon tablier est relevée, me protège des éclats de ma taille mais surtout me rappelle mon engagement.

Je me propose d’examiner successivement la valeur symbolique de ces deux outils puis celle de leur combinaison.  Car ces deux outils, rendus solidaires par l’action des mains, n’en font qu’un.

 

Le Maillet          

A priori c’est l’élément actif du dispositif. L’impulsion commandée à la main qui tient le maillet se transmet au ciseau. Le maillet traduit donc la volonté qui doit s’imposer à la pierre. Il est énergie, il est puissance. Mais ce maillet est en bois, son usage ne fait pas appel à la puissance brutale. La puissance mobilisée est celle de la création, de la fermeté et de la persévérance. Il offre un contrôle relatif de l’impact de ses coups : il ne s’agit pas de détruire, mais de rectifier, de transformer. En effet, la volonté est vaine si elle n’est pas appliquée avec mesure. Elle n’est pas synonyme d’entêtement. Le maillet est donc aussi le symbole de l’intelligence qui dirige la pensée et anime la recherche de la vérité.

Ce n’est pas un outil de précision mais il est essentiel à la précision du résultat escompté : en  maçonnerie opérative, le tailleur de pierre doit connaître, d’une part, les défauts et les qualités de la matière première sur laquelle il travaille, et d’autre part, le travail à accomplir afin de ne retirer que la quantité de matière nécessaire à l’endroit où c’est nécessaire. Cette tâche demande une maîtrise de soi, une précision du geste, une retenue et une connaissance des outils, afin de respecter la pierre et  de ne pas l’endommager irrémédiablement. Il en résulte le besoin de répéter les coups et c’est dans cette répétition que l'apprenti prendra, peu à peu, conscience de sa sagesse naissante et de sa persévérance.

C’est parce qu’il associe la volonté et l’action qu’il est remis au vénérable maître et aux deux surveillants pour annoncer l'ouverture et la fermeture des travaux, ou encore pour demander la parole. Mais ce n’est pas un outil de commandement, plutôt  une invitation au travail.

C’est lui qui permet à l’apprenti d’apprendre à utiliser son intelligence et ses connaissances, de développer son sens de l’observation, sa logique et son raisonnement. Dans le silence qui lui est imposé il peut se consacrer à la pratique de la persévérance et à l’apprentissage de la dialectique.

Il est bien le symbole de la volonté active de l’apprenti.

 

 

Le Ciseau

A priori, encore une fois, cet outil semble être l’élément passif. Il reçoit l’énergie du maillet pour la diriger vers la pierre. Cette énergie il la transforme en une action de découpe qui demande le discernement de l’ouvrier mais aussi sa détermination et son habileté à écarter les parties indésirables et préalablement identifiées comme telles. La préméditation est essentielle. Cet instrument de précision, guidé par la main-esprit,  n’est  donc passif que par rapport au maillet. Dans sa relation avec la pierre il est définitivement actif, il matérialise l’évolution voulue par l’esprit : intermédiaire entre le maillet et la pierre, il symbolise la liaison entre notre volonté et nous-mêmes et donc notre détermination à atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé. Le ciseau transmet et amplifie la volonté de création et de transformation. Il supprime les aspérités et les cicatrices de notre vie profane et émousse les pulsions des sens et des passions. Dans la poursuite de cet objectif, Il devra souvent être affûté afin de ne pas s’émousser.  Au cours de son travail, l’apprenti devra trouver l’humilité d’interrompre son geste pour vérifier son outil, c'est-à-dire revoir les connaissances acquises car la perception de leur portée va forcément évoluer avec leur accumulation.  C’est à cette condition que son caractère va s’affiner et que ces connaissances prendront un sens et trouveront leur utilité au sein du temple comme dans le monde extérieur.

 

Des outils complémentaires

Pour tailler la pierre, le ciseau ou le maillet seuls sont inefficaces, impuissants. C’est la complémentarité, l’élasticité du choc de l'actif, du passif et du passif-actif qui permet la rectification de soi. Sans intelligence et sans volonté, sans la force de l’esprit, le plan de mon architecture intérieure ne peut pas être tracé et, sans l’énergie qui découle de la volonté, le travail sur la matière ne peut être entrepris. L’amélioration de soi impose une pensée délestée de ses métaux, capable d’engendrer l’action intelligente, planifiée, visionnaire.

L’humilité de l’apprenti s’exprime aussi par l’asservissement à la contrainte d’un usage de cet outil double dans le sens vertical exclusivement. Cette limite verticale est le pendant actif du silence. Il me faudra encore beaucoup de travail pour maitriser l’inclinaison du ciseau.

Bavette relevée, j’ai commencé à donner quelques coups, bien verticaux : le fil à plomb me sert de repère et les éventuels éclats maladroits sont censés être projetés verticalement pour ne pas blesser les autres ouvriers.

Je me suis raté quelque fois. Le ciseau glisse quand la volonté n’est pas assez forte. Je crois connaitre les plus puissants de mes métaux, une pratique abusive parfois, ou sans retenue, de la parole. Jamais de colère, mais un enthousiasme exacerbé, une conviction parfois aveugle parfois qui doit bien passer de temps à autre pour de l’intempérance. Je dois lutter. Dans le silence qui m’est imposé, en tant qu’apprenti, j’écoute, j’observe cette tempérance justement, de mes SS et FF, cette pratique douce de la dialectique qui est sans doute le premier effet du travail que je dois faire sur moi-même.

Ma démarche est volontaire. Ma préméditation essentielle. Il faut cette volonté pour animer le geste. Cette volonté je la transmets à mon maillet. Il devient ma volonté, il dirige ma pensée. Il est le symbole de mon activité, de l’énergie que je consens à mettre dans ma transformation. C’est aussi le rappel de pourquoi j’avance dans cette voie que je me suis choisie. Il matérialise mon envie de vérité.

Je me dis également que cette complémentarité symbolique qui s’exprime par la solidarité « esprit-volonté-action-création » trouve un écho dans la solidarité fraternelle qui uni les F\M\. Le cheminement intérieur est solitaire mais l’espace de construction est collectif par destination. Alors, j’ai aussi appris à amener ma trousse à outils hors du temple, pour pratiquer, au quotidien, cet exercice de rectification. J’ai la sensation de progresser à supprimer les aspérités et les cicatrices de ma vie profane et émousser les pulsions de mes sens et de mes passions.

Pour autant, la vertu de cette persévérance ne doit pas m’aveugler : il n’est pas question de transformer totalement ma pierre brute. Cet objectif serait inatteignable. Si l’initiation m’a fait renaitre à la lumière, elle n’a pas effacé ce qu’il y a d’original et de particulier en moi. Mon travail consiste à améliorer l’existant pour que mes particularités puissent venir enrichir l’œuvre. Ma pierre est unique.

Il n’est pas  non plus question de se bercer de l’illusion que ce travail sur soi-même puisse avoir une fin :

Mon métier est passion, et je crois que le fais correctement justement à cause de cela. Alors, quelle que soit la maitrise des outils et la précision des tracés, ma pierre gardera des défauts, des défauts que la persévérance à l’ouvrage gommera… sans doute pour créer d’autres irrégularités, plus fines, qui demanderont alors une maitrise encore plus avancée des outils pour qu’elles puissent disparaitre… laissant la place à d’autres irrégularités, plus discrètes sans doute mais toujours là. J’en conclus que le tracé de mon temple intérieur est une structure fractale et la pierre cubique le symbole de l’énergie à fournir.

Ne pas perde de vue non plus que cet outil composite, comme les autres, n’est pas une fin en soi mais un simple moyen qui doit nous permettre de tendre vers la perfection impossible de l’œuvre.

 

J’ai dit.

 

Février 6015

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LA LAÏCITE, PRINCIPE REPUBLICAIN – UN PEU DE RECADRAGE (ou la laïcité pour les nuls…) v. 2016

11 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

Sans doute un marronnier dans notre sphère. Toutefois, à converser avec les uns et les autres – pas toujours les plus jeunes, à échanger sur fond d’une actualité qui nous interpelle, j’ai eu besoin de recadrer ce terme dans l’idée d’en faciliter la transmission. Au final, j’ai aussi réussi à me faire une religion (ah ah ah) de son interprétation et de sa signification. Cette signification n’est en rien triviale ou évidente. Ce qui m’a sans doute amené, à l’occasion, de la galvauder.

La laïcité - fondement de la République en France  - repose sur trois principes: la liberté de conscience et la liberté de culte, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, et l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions.

La laïcité s'oppose donc à la reconnaissance d'une religion d'État : elle correspond en un sens à la sécularisation des institutions politiques d'un État.

De cette séparation se déduit la neutralité de l’Etat, des collectivités et des services publics :

  • la garantie apportée par l'Etat de la liberté de conscience et du droit de d'exprimer ses convictions
  • la neutralité de l'État en matière religieuse. Aucune religion n'est privilégiée; il n'y a pas de hiérarchie entre les croyances ou entre croyance et non-croyance.

Neutralité de l’Etat et neutralité d’un espace d’échange, donc, mais pas nécessairement de ses usagers !

Au vu de l’histoire, la laïcité semble être une invention française (c’est au moins une singularité ou une exception nationale, ou presque : avec la France seul le Portugal a inscrit la laïcité dans sa constitution). Conquise de haute lutte contre l’intransigeance de l’Eglise catholique (et de nombreux siècles d’inquisition), les traditions mais aussi l’intégrisme antireligieux de certains de ses militants, sa construction n’est sans doute pas terminée, celle que nous connaissons aujourd’hui procède quand même de plus de deux siècles d’évolution. Evolution qui s’ancre sur un  passé encore plus ancien où les religions entretenaient des rapports ambigus avec le pouvoir civil.

Un bref rappel des grandes étapes du processus qui a beaucoup balancé entre laïcité de combat et laïcité de compromis :

La Révolution française a posé les bases de la liberté religieuse et de la séparation entre l’État et l’Église.

  • 1789 : la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen institue la liberté religieuse  « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi ». (article X)
  • 1791 : la Constitution établit la liberté des cultes et accorde des droits identiques aux religions présentes alors en France : catholique, judaïque et protestante.

Le XIXe siècle semble être marqué par l’alternance entre affirmation de la place privilégiée de la religion catholique et progrès de l’idée laïque.

  • 1801 : le dérapage bonapartiste avec le Concordat
  • 1881-1882 : les Lois de Jules Ferry instituent l'école publique gratuite, laïque et obligatoire.

Le virage de 1905

  • 1905 : la Loi de séparation des Églises et de l'Etat : "La République ne reconnaît, ne finance ni ne subventionne aucun culte" (article 2).
  • 1946 : le principe de laïcité est inscrit dans le préambule  de la Constitution

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la question de la laïcité se concentre surtout sur l’école, avec

  • 1959 : la Loi Debré qui accorde des subventions aux écoles privées qui sont sous contrat avec l'Etat.
  • 1989 : la Loi Jospin de 1989 qui accorde aux élèves des collèges et des lycées, "dans le respect du pluralisme  et du principe de neutralité", la liberté d'information et d'expression (article 10). Cette loi va notamment provoquer l'apparition des foulards islamiques dans les établissements scolaires. (Aidé par la déclaration de Danielle Mitterrand : « Si le voile est l’expression d’une religion, nous devons accepter les traditions quelles qu’elles soient » Libération du 23 octobre 1989).
  • 2004 : une loi réglementant le port des signes religieux à l'Ecole pour résoudre les conflits liés au port du voile islamique.

A ce débat se sont greffés des problèmes d'intégration et d'identité de la communauté musulmane que la loi n'aborde pas (malgré des appels visionnaires comme celui de Malraux en 1956)

De fait, en ce début de XXIème siècle la morale laïque a perdu en visibilité mais est par contre devenue un objet de récupération politique. Car elle a dû composer avec la nécessité de faire une place à de nouvelles sensibilités qui trouvent un écho important à tous les étages de la construction républicaine, au pluralisme. La seconde religion pratiquée en France se caractérise en effet par d’importants clivages doctrinaux et idéologiques, par l’absence de clergé hiérarchisé et par le fait que de nombreux musulmans ont la  nationalité d’un autre État ce qui rend difficile son organisation.

C’est là que sécularisation et laïcisation s’opposent.

La première implique une relative et progressive perte de pertinence sociale et individuelle des univers religieux par rapport à la culture commune (usure). Elle est relativement visible dans les religions chrétiennes, beaucoup moins pour les autres religions du livre. Elle porte la cause de la perte d’un certain ciment social.

La seconde concerne la place et le rôle social de la religion dans le champ institutionnel et les mutations sociales de ce champ. Et là le ciment ne prend pas en raison des oppositions intercommunautaires (par exemple, la laïcité, mal comprise, est accusée de conduire à – ou de traduire - l’athéisme, ce qui est insupportable – en toute bonne foi - à la plupart des musulmans) et du difficile apprentissage de l’autonomie du jugement. Et je ne parle pas de la laïcité d’exclusion du FN.

C’est globalement vrai à l’école également, où j’ai l’impression que la capacité à prendre de l’altitude, de la distance par rapport aux dogmes et à laisser parler la raison ne fait plus partie des programmes.

Nous entrons sans y prendre garde dans une culture du blasphème et cela est encore facilité par les dispositions de la convention européenne des droits de l’homme (art.10 - §2) qui identifient l’atteinte à une croyance religieuse à une atteinte aux droits d’autrui. Le risque est là de confondre respect d’une croyance et respect de la personne qui y croit.

On reste donc avec  deux grandes propositions pour l’avenir de la laïcité « à la Française » - qui toutes deux éliminent l’option « laïcité de combat » - et éviter cette confusion :

  • tenir compte des évolutions de la société et faire une place aux communautarismes et particularismes, même religieux. Cette dernière, la laïcité de compromis au vu des évènements récents, risque - pour un temps - de ne pas faire beaucoup d’adeptes, D’autant que la tolérance éthique est rapidement interprétée comme une politique de la tolérance, contestable, elle, du fait qu’elle consacre, au final, une inégalité perçue. (cf. la formulation d’une certaine QAEL en 6015-6016…)… et c’est plutôt bien car la République a du terrain à reconquérir. Pour finir, une telle posture nous amènerait à immanquablement un nouveau Concordat, illégal de fait, sorte de fausse laïcité à la turque, aggravé par le fait qu’il ciblerait sans doute l’islam en particulier – les politiques seraient tentés de jouer sur notre accoutumance du malaise pour jouer sur une forme de démagogie électoraliste – et de créer un foutoir juridique extraordinaire. (Cf. déclaration de F. Hollande (mars 2015) : «  La République française reconnaît tous les cultes », ce qui est l’exact inverse de l’article 2 de la loi de 1905 qui dispose: « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ».

Ou alors…

  • revenir aux sources de la République et recréer un modèle unique d’intégration (dans l’esprit des Lumières) sans raideur mais aussi sans compromis (comme ceux que l’on sent, assez antirépublicains, dans les Rapports sur la refondation de la politique d’intégration commandés par Jean-Marc Ayrault en 2014). La loi de 1905 reste parfaitement d’actualité, s’accommode très bien de l’islam et offre toutes la palette des mesures pour préserver les intérêts des deux sphères (cf. articles 31 à 36). Elle n’est pas négociable et encore moins bilatéralement. Au risque de stigmatiser l’islam, ce qui n’est pas mon intention, il faudra œuvrer pour que le culte musulman s’organise, s’assurer que les divisions qui le traversent fassent l’objet d’un débat public, et cesser de coaliser ses fidèles autour de ses versions les plus rétrogrades et meurtrières. C’est sans doute cette voie que le F\M\ citoyen privilégiera.

 

En conclusion, ce que je retiens : « la laïcité n'est pas une opinion parmi d'autres mais la liberté d'en avoir une. Elle n'est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l’ordre public » dont elle est aussi devenue un dispositif juridique.

Ce principe est aussi celui de l’égalité et donc de la démocratie et le ciment de la res publica. Elle s’adresse aux individus (res privata) et non aux communautés et émancipe conjointement l’esprit du citoyen et la sphère politique de toute tutelle dogmatique. Comme elle émancipe, on l’oublie souvent, les religions de toute tutelle étatique. Je crois qu’il y a là un bel équilibre.

Pour finir, rappelons-nous que le mot laïcité vient du grec « laos » qui désigne le peuple, l’unité d’une population considérée comme un tout indivisible. Cette indivisibilité, dont la vertu nous est assénée aujourd’hui par des gens qui sont incapables de l’expliquer (dommage car du coup  cela sonne dans leur bouche comme un mantra ou un slogan), est pourtant bien le résultat de la transcendance des particularismes par la laïcité qui nous propose un bien commun à partager : la citoyenneté. En ce sens, elle condense les piliers du ternaire républicain : liberté (de croire ou de ne pas croire), égalité (devant la loi, en doit et en obligations), fraternité (partage des deux valeurs précédentes).

 

J’ai dit

Juillet 6016

Bibliographie

  • La loi, la Constitution (textes officiels)
  • Observatoire de la laïcité : « Note d’orientation de l’Observatoire de la laïcité » (non datée)
  • Catherine KINTZLER: Mezetulle (Blog-revue)
  • Yves Verneuil : « Les accords Lang-Cloupet (1992-1993) : une histoire écrite à l’avance ? »
  • Huffington Post : divers articles
  • UFAL : divers articles publié sur le site national
  • Philolog : cours de philosophie sur internet
  • André MALRAUX : «Note sur l’Islam», 1956
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L’INTELLIGENCE CULTURELLE EST-ELLE UNE VALEUR MAÇONNIQUE ?

8 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

 

L’intelligence culturelle : ce « plus » du voyageur, est-elle une valeur maçonnique ?

Autrement dit, mes voyages n’étaient-ils pas déjà initiatiques ?

Note : en grisé les parties que je vais omettre (rester sous 16 minutes)

 

V∴M∴ et vous tous mes FF∴ en vos grades et qualités

Je vais être clair tout de suite, je ne vais pas parler ni d’intelligence, ni de culture, deux sujets qui pourraient nous emmener beaucoup trop loin.

Le travail que je vous propose ce midi, est à la fois un témoignage et une justification. C’est celui d’un voyageur et d’un citoyen du monde. J’ai la sensation, après près de 40 ans au service du développement agricole international, au travers de trois expatriations longues et de missions dans plus de 70 pays, que j’ai subi une métamorphose – positive - dans mon rapport à l’autre… et sans doute à moi-même. Mais au cours de cette transformation, même si je peux m’enorgueillir d’avoir parfois (…) apporté du mieux à des populations victimes de la mauvaise répartition planétaire des hommes et des ressources, j’ai également été témoin, et peut-être parfois acteur, de méthodes du déploiement économique international qui m’ont interpelé. Car même la coopération au développement s’inscrit, que l’on le veille ou non, dans ce cadre.

Les méthodes du déploiement économique international associent étroitement et de manière non optionnelle, l’intelligence culturelle (dont on va parler un peu) et l’intelligence économique (dont on ne parlera presque pas). Appartenant à la catégorie animale des migrateurs, j’ai toutefois la sensation que l’intelligence culturelle est une chose que je pratique au quotidien et que mes intérêts économiques n’ont sans doute pas grand-chose à y voir (ceci dit j’ai quand même été payé pour un travail, qui de ma perspective, était résolument humaniste). En grandissant, je me suis rendu compte que les valeurs sous-jacentes à cette intelligence culturelle étaient bien proche de celles pratiquées dans nos ateliers. J’ai donc eu envie de faire mentir les économistes….

Tout voyage est une aventure de l’esprit. Tout voyage est une voie. Non, deux, car il se fait toujours sur deux versants : l’un extérieur, le savoir par l’appréhension matérielle (celle issue des sens), l’autre intérieur, la connaissance par l’assimilation de l’essence (la perception par l’esprit). La tradition maçonnique semble nous indiquer qu’il est possible de se connaître soi-même par le voyage, mais a-t-elle le monopole de la transformation alchimique de soi ?

 

Prologue : mosaïque de moments choisis et vécus

Le Caire. Egypte. Il est 4h du matin, le muezzin appelle à sokhur, la prière de l’aube. C’est normal. J’enregistre, je ne suis pas concerné mais je suis vivant, le jour va se lever, mon sommeil n’est pas interrompu mais mon espace retrouve une structure : le temps est vivant aussi… nous ferons encore un brin de voyage ensemble. Et puis ma pyramide n’est pas achevée, l’équerre est toujours à l’œuvre. (28s)

Cox’s Bazar. Bangladesh. Ciel de plomb. Un vent mauvais de mousson vient perturber l’averse qui dure depuis trois semaines. Les chocs sourds des noix de coco qui tombent dans le jardin ne sont suivis d’aucun cri… Rajou doit être à l’abri. Seul Kabir, le cornac, travaille devant la maison avec son éléphant… il faudra que je pense à lui dire d’arracher les bananiers du fond. Les cordes du ciel matérialisent la gravité. Ici tout est grave, tout est gravitaire. Tout est vertical, les relations entre les hommes aussi. Je suis un nœud sur cette corde-là. Sur ce fil à plomb. (34s)

Ségou. Mali. Madani, mon adjoint, frappe à la porte. Il a beau être du coin, il est en nage. Toutes les gouttes sur son visage ne sont pas de sueur. Encore un drame du quotidien, le toubib du projet vient de traiter son chauffeur de sale nègre. Du grabuge, comme chaque jour avec les petits blancs qui ont oublié où ils étaient et pourquoi ils étaient là. Je vais devoir arbitrer. J’en ressortirai noir et pleins d’amis. Encore la perpendiculaire…. (28s)

Évidemment, ces petits tableaux relèvent plus de l’environnemental que du culturel…. Mais je souhaitais donner quelques ailes à notre égrégore avant d’aborder le vrai sujet.

Kissoumou, Jessore, Phôngsali, Tachkent, Tunis, Syrte, Kampala, Darjeeling, Jaisalmer, Pékin… autant de forges de l’esprit, de la connaissance, de la tolérance...de l’intelligence culturelle ? Mes voyages guident-ils mon voyage ?

 

L’intelligence culturelle, kezako ?….

Cette notion, est une invention nipponne (ni mauvaise d’ailleurs) des années 70. Reprise rapidement par l’Amérique marchande, la Babel de toutes les Babel. Elle n’arrive chez nous que 20 ans plus tard.

On l’entend comme la capacité d’une personne à s’adapter lorsqu’elle interagit avec d’autres personnes de différentes régions culturelles et donc la capacité de lire des codes culturels différents des siens. Je l’associe à l’intelligence émotionnelle qui est notre capacité intuitive de lecture des émotions de l’autre, mais aussi du contrôle de nos propres émotions. Tout cela nous parle, n’est-ce pas ? La frontière est floue entre ces « intelligences » ou plutôt ces intuitions. Elles sont complémentaires : on peut ressentir l’émotion sans savoir la décoder ou la décoder sans s’émouvoir et au final sans tout comprendre.

Cette intelligence culturelle s'articule autour de connaissances et - je cite - de capacités qui permettent aux personnes de s'adapter, de sélectionner et de façonner les aspects culturels de leur environnement (Cultural Intelligence Project). De la définition je retiens « s’adapter ». « En Chine fais comme les chinois » : la récurrence de ma pensée (métacognition[1]) me dicte surtout d’observer, d’interpréter et de séduire (pas pour vendre !! Mais bien pour être compris). L'adaptation n'est pas synonyme de mimétisme. Dans l’immense majorité des situations, il est préférable de rester soi-même avec ses différences, que d'imiter l'autre, ce qui peut être perçu au mieux comme risible au pire comme offensant (exemple ?).

L'intelligence culturelle capte donc une faculté qui peut se résumer par : "S'adapter à l'autre tout en l'aidant à s'adapter à soi" ou, au final, mieux nous comprendre pour comprendre l'autre. Ce qui nous ramène au regard de l’autre, ce subtil miroir, et donc à la réciproque de ce qui précède : connaître l’autre, au bout du compte, ce n’est rien de plus que se connaître soi-même. Mais ça vous le saviez déjà.

 

Un mot sur l’intelligence culturelle et intelligence économique

Dans le monde profane, je le disais en introduction, l’intelligence culturelle se conçoit essentiellement dans la dimension stratégique du commerce international. C’est un avantage compétitif à l’international me dit-on…

Pour l’économiste elle serait donc le produit, ou du moins l’intersection, de la dimension stratégique des cultures (l’influence), de l’ensemble des compétences interculturelles (je sais comment vous fonctionnez) et de l’expertise culturelle (j’ai compris ce qui était important dans votre fonctionnement et je vais vendre cette information à tout le monde). L’économiste met alors l’intelligence culturelle à la racine de l’intelligence économique en ramenant le terme « intelligence » à sa traduction anglo-saxonne : le renseignement.

Intelligence culturelle et intelligence économique seraient alors indissociables, la première conditionnant le développement de la seconde … constat étrange dans une société qui a toujours défendu une jalouse séparation entre l'économique et le culturel - au point d’ailleurs où l'économique finit par rendre suspect le culturel. Regardez l’art… c’est beau, c’est combien ? Mais ça les vaut vraiment ?

Là aussi l’approche, pour moi, est terriblement réductrice ou du moins tronquée.

Alors, peut-on, par un travail sur soi, isoler l’intelligence culturelle de la dimension économique ou du territoire de l’intelligence économique, lui faire perdre sa valeur vénale, stratégique, et nous ramener à une dimension humaniste d’écoute éclairée ? Le F\M\, lui, le sait et le fait. Je prends conscience que le voyageur, profane, a lui aussi déjà fait ce travail, mais, un peu comme la prose de certains, sans le savoir…

 

Voyage et voyages

Pour faire mon métier, celui d’imaginer - ou d’adapter, et transmettre des techniques, des méthodes, des stratégies, j’ai dû m’astreindre à comprendre au mieux mes bénéficiaires, à les écouter (car les meilleurs solutions dérivent souvent des savoir-faire locaux) et à m’assurer de la façon dont j’étais perçu et compris. C’est la clé de la durabilité de l’action … mais aussi le déclencheur d’une sacrée métamorphose. L’intelligence culturelle c’est aussi respecter les coutumes locales et ne rien faire qui puisse heurter les croyances ou les habitudes du lieu. Cela semble aller de soi… la réalité est souvent différente… En passant je n’ai pas toujours été fier d’être français, le colonialisme devant être un gène résiduel chez certains…

Au cours de mes expatriations et des mes missions, avec la multiplicité des contacts dans des cultures différentes, je crois que j’ai développé une certaine intelligence culturelle (on va continuer à l’appeler comme ça, même si le mot intelligence blesse un peu mon humilité), progressivement, par paliers successifs.

Jusqu’à atteindre un niveau relativement élevé d’intuition culturelle. Mon esprit est devenu plus flexible, plus agile aussi. A chaque mission, j’effectue de plus en plus facilement les transitions d’un univers à l’autre. Je suis devenu si adaptable au changement que j’en suis devenu devient friand. Je me rends compte que ma zone de confort est celle je dois exercer continuellement mes facultés d’adaptation. Je me suis nourri de ce défi constant et mon identité s’est modifiée de façon irréversible.

Bien sûr, cet impact des voyages n’est pas sans nous rappeler ceux des mystères de notre initiation et de l’irréversibilité du changement qui s’est opéré alors. Avec du recul (je n’étais pas F\M\), je retrouve sous une forme longue – une progression identique.

Mes voyages, comme ceux de l’initiation, ont été triples : en termes fonctionnels, en termes de symbolique élémentaire et en termes de préfiguration.

En termes fonctionnels car pour le futur apprenti il s’agit d’abord d’un voyage dans le temps, bien sûr, puisque redevenu enfant, il va falloir l’amener à l’âge adulte, ou au moins à une maturité suffisante pour recevoir la lumière. Dans l’espace aussi. Pour le voyageur profane c’est celui de la perception des différences.

En termes symboliques parce que la purification se fait par les trois éléments Air, Eau et Feu. Des éléments fondamentalement purificateurs, mais dont chacun d’eux recèle à la fois le pouvoir de détruire comme celui de guérir. Cette dualité est sans doute une clé importante du « décodage » de l’initiation. Pour le voyageur profane, il s’agit de plonger en soi. C’est le voyage du gommage des préjugés et de l’acceptation des différences.

En termes de préfiguration, car, sans rien révéler du contenu des étapes de la progression dans les degrés maçonniques, chaque voyage marque aussi les lignes qui vont sous-tendre les travaux de l’apprenti, du compagnon et du maitre. Evidemment, le récipiendaire n’en sait rien à ce moment là. C’est le voyage de la découverte de soi, dans le miroir et l’acceptation du regard de l ‘autre.

 

Après le voyage, le retour

Ce sont surtout les expatriations longues qui pèsent sur le poids de la métamorphose. C’est dans ce cas que l’exposition et l’infusion culturelle sont les plus efficaces et effectives. En tout cas sans doute un peu plus que sur des missions de quelques jours à quelques mois (même si certaines destination deviennent récurrentes) où les perceptions sont forcément plus superficielles et l’apprentissage incomplet.

Le choc du retour, car c’est en un, ce n’est pas d’être obligé de conduire soi-même sa voiture ou de ne plus pouvoir envoyer Momo faire les courses. Le choc est ailleurs.

Sur des expatriations longues, «l’identité nationale » perd quasiment son sens, elle est remplacée progressivement par une autre notion : le foyer, la loge nourricière, temporelle. Il n’est alors de lieu pour le corps et l’esprit, que celui où l’on vit, où l’on se nourrit (au sens large). En Egypte, chez moi, la maison c’était au Caire, au Bangladesh, à Cox’s Bazar. Revenir en France chaque année pour quelques semaines, ce n’était pas revenir chez soi. Simplement des vacances, ailleurs. Et quel bonheur ensuite de revenir chez soi. Mais il n’y a pas déni de ma culture, elle est simplement reléguée sur une autre plan (et comme ce qui est en haut…).

Alors je vous assure qu’il n’est pas facile de revenir doté de cette hypertrophie cognitive ou perceptive dans un pays comme la France où l’on valorise très mal l’intelligence culturelle… qu’on peine d’ailleurs à définir et à reconnaitre. Comme la diversité culturelle d’ailleurs. Nous devons bien admettre que le facteur culturel qui apparaît dans tout son relief quand un Français s’expatrie (« le pauvre, ça doit être si difficile »), semble presque totalement occulté quand il s’agit d’étrangers vivant en France. Le paradoxe, n’est-il pas que cette indifférence stigmatise les différences… sans nécessairement nous enrichir ?

Dans notre pays si peu tourné vers l’extérieur, je me rends compte qu’il est difficile de faire valoir son ouverture au monde tout en prétendant tenter de se re-conformer à un modèle uni-culturel, je dis prétendre, car la pensée unique n'est pas une inéluctable fatalité comme on aimerait parfois nous le faire croire. Je dois m’en convaincre. Car sur cette voie, et sans mon engagement de F\M\ (à m’améliorer), je n’aurai sans doute le choix qu’entre la lobotomisation individuelle ou l'abrutissement social, selon que l'on me rangerait dans les nouvelles élites ou dans l'éternelle masse.

Alors on devient funambule de l’esprit, à trouver à chaque instant un équilibre de nos intuitions culturelles et émotionnelles. Une stabilité finit par revenir lorsque l’on a inventé sa propre voie, un compromis qui inclut l’ego, sa part de différence, son altérité, son nouveau moi en devenir et l’amour de l’autre. Tout ceci demande du temps et un immense travail sur soi, jamais achevé. Ca aussi, ça nous parle…

 

Conclusion : et la maçonnerie dans tout ça ?

Je viens de faire un autre beau voyage. Celui qui m’a amené ici, dans une nouvelle diversité. Un voyage largement facilité par mes autres voyages, y compris ceux qui m’ont fait traverser les différences et parfois les incompréhensions entre les cultures des loges ou des obédiences, entre les travaux et les pensées des uns ou des autres.

On a bien compris que ce qui a pu être dit sur le voyageur expatrié « professionnel » s’applique au F\M\. S’il travaille bien dans la loge qui l’accueille, s’il apporte et partage son impérissable bagage, s’il s’intègre sans retenue dans son rituel, à ce moment il n’est d’autre lieu que celui de la colonne où il est assis et où il se nourrit de l’autre. Il en reviendra plus riche, rassuré aussi, car il est des constantes du rituel et des symboles qui lui ont fait toucher du doigt l’universalité de l’ordre. En cela, son parcours est sans doute plus facile que celui de l’expatrié, car son intelligence culturelle, non entachée de considérations mercantiles, lui a permis de pallier partiellement les différences et parfois les incompréhensions.

Car l’interculturel possède une dimension « intra-culturelle » : je réduis là le prisme de l’observation à la famille, l’environnement éducatif, à la Loge… On peut appartenir à la même civilisation, au même pays et être fondamentalement culturellement différents. On peut même être polyculturel…

C’est d’ailleurs cette diversité qui fait la richesse de nos ateliers. Là où le voyageur opératif apprend des langues et des usages, le F\M\ apprend le relief rhétorique et la polysémie symbolique. Il me restera toutefois à maitriser le premier… sans abuser de la seconde. Les parallèles sont nombreuses. D’autant que dans le voyage, c’est plus le premier pas (la volonté) que la durée ou l’objectif du trajet qui a de l’importance. J’ai tendance à penser que la vraie lumière, c’est le chemin lui-même ou alors celle de ceux qui éclairent le nôtre… On peut en parler.

Pour le F\M\, cette intelligence culturelle, clairement dissociée de l’intelligence économique, croît avec ce que certains nomment l’intelligence symbolique, les deux formant, je crois, la semence de l’humanisme.

L’intelligence symbolique c’est cette capacité humaine d’accéder au sens des choses et des situations, au-delà de la seule raison, pour connaître, comprendre, s’orienter, agir et conduire nos activités, autrement dit, pour vivre ensemble.

Elle est plus d’ordre spirituel que mental. C’est un peu une dérivée première de l’intelligence culturelle. On passerait de l’âge de la raison à celui du sens : du comment au pourquoi, de l’objectif à la finalité….

Et on fait bien. Car elle est étriquée cette quête de la raison. Bien des essentiels n'en relèvent pas : la quête de la Beauté, par exemple. Je cite un F\ de mon atelier « La poésie, la musique, la sculpture ou la peinture relèvent du Génie, et celui-ci n'est pas raisonnable...Il me semble que l'amour et l'amitié non plus ».

Cette mutation de civilisation, sorte de “crise de la raison” nous la traversons depuis les Lumières: un temps où la raison se voulait le dernier mot de l’intelligence humaine. « Et à force de vouloir avoir le dernier mot en toutes choses elle ampute l’homme de son humanité » (Roger Nifle).

Tiens, nous venons d’expliquer, au moins en partie, la dissociabilité de nos intelligences culturelle et économique. Car l’économique peut (ou doit ?) se contenter de la raison.

Je crois que la Franc-maçonnerie est, à ce titre, l’instrument privilégié de l'élévation spirituelle, de l’apprentissage de l’intelligence symbolique et de l’intelligence culturelle accomplie. La tolérance en est le premier produit quand elle devient conscience collective. C’est une tolérance intelligente, à large spectre, qui au final, sait aussi reconnaitre l’intolérable et en redessiner les limites. Elle n’est ni conformisme ni ensemble de mœurs collectives. Elle s’inscrit parfaitement dans notre liberté absolue de conscience.

Elle contribue au progrès moral qui vise à faire de chacun un homme meilleur mais dans le même temps elle alimente notre spiritualité. Car cette intelligence culturelle acquise, autonome, nous permet de transcender la simple dimension citoyenne, d’empêcher que notre approche philosophique nous amène à une succursale du juridique, du politique ou de l’économique et se réduise à une vaine tentative d'imposer une certaine conception collective de la morale. En cela, elle est une puissante valeur maçonnique et, pour le voyageur, explorateur ou F\M\, j’aime à le penser, sans doute un petit plus dans sa quête…

 

Epilogue

Tout F\M\ possède tous les outils qui lui permettent de ramener son intelligence culturelle dans le prisme de l’humanisme et du sens des choses. Si nous arrivons à voir autre chose dans notre QC qu’un outil de prospérité et d’influence économique, alors nous devrions pouvoir mettre cette intelligence culturelle au service du dialogue interculturel au sein de notre loge comme dans le monde profane (faire aimer notre ordre, par l’exemple – on nous y exhorte). Et là, n’avons-nous pas une responsabilité majeure ?

Alors, je cite Benjamin Pelletier « œuvrons pour une compréhension qui ne soit pas jugement, mais interaction et une attention qui ne soit pas surveillance, mais coopération. Il y va de la cohésion sociale, de la confiance, de la solidarité et de la dignité humaine ». Le F\M\ a un rôle à jouer sur cette voie-là. Et puis, derrière cette intelligence culturelle, il y a notre intelligence collective, l’amour fraternel et la Tradition partagée.

J’ai dit VM

 

 
 

[1] On peut résumer la métacognition comme la capacité à réfléchir sur ses propres processus cognitifs, nous permettant ainsi d'identifier nos erreurs, nos réussites, de comprendre leur origine et de rajuster le tir

J’ai dit

 

 

 

 

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LE RITUEL OU L'ALCHIMIE VECTORIELLE

8 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Pseudo-délires

Je ne vous propose pas aujourd’hui de gloser sur une question de sémantique autour du rituel. Je ne donnerai pas la définition que donne Wikipedia. Je ne m’attarderai pas sur l’articulation rite-rituel.

J’ai simplement envie de partager une méthode, ma méthode, pour que le rituel, ou plutôt le cérémonial (qui est la manifestation codifiée du rite) me dématérialise dans l’espace profane et me rematérialise dans l’espace sacré (non pas au sens religieux, mais au sens premier de « séparé »). La méthode va un peu au-delà du conditionnement engendré partiellement par la théâtralité du lieu, des mouvements et des mots, la codification et surtout la régularité... car le rituel a une fonction fondamentalement pavlovienne.

Ici tout est symbole nous a-t-on dit le jour de notre renaissance. Le cérémonial n’y échappe pas. La déambulation, la triangulation, les symboles matérialisés, le choc des maillets, la musique, la géométrie visible, invisible ou matérialisée du temple enfin, masquent un autre univers symbolique.

Cet univers, cet espace social, déprofané, qui laisse vivre le « je » en générant le « nous », cet espace d’égalité et de transmission, de détachement de nos métaux, possède une dimension cachée. Et c’est elle qui rend le cérémonial opérant en créant un lien universel entre le Microcosme (l’Homme) et le Macrocosme (l’Univers).  Cette dimension, dans mon imaginaire, est vectorielle.

S’il est une chose que nul ne peut ignorer en pénétrant en ces lieux, c’est bien la forme de la loge. Sa longueur, de l’Occident à l’Orient. On la matérialise bien par la double lecture des colonnes dressées qui projettent leur image horizontalement vers l’Orient. On s’oriente facilement par les symboles visibles. Sa largeur, du Midi au Septentrion. Peu de repères symboliques visibles dans ce cas au-delà des colonnes et des bavettes. Sa hauteur: du Zénith au Nadir. Là, l‘univers visible nous offre le fil à plomb, enfin le seul visible car il en est autant, on le verra, que de FF\ et SS\ sur les colonnes.

Nous disposons donc d’une structure spatiale rassurante, bien que sans limite dans le sens vertical, au moins, chargée de mystérieux messages nous exhortant au progrès, au partage et à la compassion. Mais ce n’est là que la partie visible de notre iceberg symbolique.

Le temps également s’est contracté et l’idée, la perception, de travailler dans un espace temporel symbolique bien délimité est aussi rassurant.

A chaque tenue nous fondons l’Univers et le reformons. Ceci n’est possible que parce que l’ensemble des éléments du cérémonial – dont la portée dépasse de loin les séquences d’ouverture ou de fermeture des travaux – nous offre une structure seconde de l’espace, dématérialisée, invisible mais multiforme. Une géométrie d’entrelacs vectoriels ou sinusoïdaux qui sont destinés à véhiculer nos mots intérieurs.

Pour partager ma méthode, mes SS\ et FF\, fermez les yeux et entendez les pulsations des espaces, certains diraient la musique des sphères, car c’est là que nous allons. Cessons de parler des symboles, laissons les parler en nous.

Tout ce qui relève du vibratoire, du mouvement, de l’ondulatoire nous allons le matérialiser intérieurement, nous ne sommes plus qu’un espace vectoriel encore vide

Le V\M\ vient de donner son premier coup de maillet. Il va nous inviter à parcourir le chemin de la connaissance. Le rituel devient véhicule initiatique. Il s’agit de prendre une place physique, mais surtout une place intérieure en  harmonie avec l’univers et la magie des symboles du rituel d’ouverture.

Visualisez l’onde de choc. Des arcs concentriques qui se déplacent à la vitesse du son vers l’Occident. Profitez en bien, car jamais le son ne sera plus lent qu’à ce moment là. Tout ce qui suivra sera à la vitesse de la pensée. Ces arcs caressent nos têtes et viennent percuter les surveillants qui répondent au V\M\. Deux autres chocs, deux autres séries d’arcs qui reviennent, en accélération et en résonance, à l’Orient. Nos fils à plomb individuels subissent une légère vibration qui est le signe du premier éveil. A l’Orient, le V\M\ absorbe cette énergie. Car, sur ces lignes d’arcs nous avons déjà déposé quelques spores, nos spores d’égrégore, cette force partagée, cette énergie psychique collective qui éveille les consciences. Myriades de gamètes de la pensée essaimée. Imaginez des gouttelettes de rosée sur une tige. La tension superficielle les maintient en place mais cet équilibre est fragile.

Des mots sont échangés pour nous rappeler où nous sommes. Derrière le message verbal, encore le vibratoire. Les fils à plombs faseyent et oscillent légèrement dans le sens longitudinal mais la verticale demeure. Le mouvement libère toutefois quelques spores qui gravitent à faible distance du fil à plomb.

Ensuite, les premiers mouvements. Le tuilage intérieur. Si vos yeux sont toujours fermés, imaginez les surveillants déroulant derrière eux un mince fil de lumière qui ne s’éteindra pas. De délicates arabesques se forment en fresque mouvante, en lames sourdes et halos lunaires. L’oscillation de nos fils à plomb cesse. Les premières spores d’égrégore libérées de la perpendiculaire par la gravité symbolique viennent s’ancrer sur ces fils. Ces fils resteront présents jusqu’à minuit. Les arcs n’ont pas disparus pour autant, des trajectoires passées et à venir se tissent, se nattent… et l’espace révèle une nouvelle structure.

Peu après, nous entrons nous mêmes en mouvement. Avec la mise à l’ordre nous commençons en fait à nous hisser le long du fil. Ce faisant, une magie opère. Nos fils fusionnent ; ils sont un et plusieurs en même temps. Les spores d’égrégore des SS\ et des FF\ se touchent, fusionnent aussi, se séparent, se recroisent. Des colonnes lumineuses se sont dressées dans la houle de tiédeur. Les membranes délicates de nos cocons sont dissoutes par le ressac des spires.

 L’entropie génératrice est en marche.

L’espace va se complexifier avec l’avancée des travaux. Chaque déambulation va tisser son fil de lumière, qui se mêle à ceux déjà posés. Chaque mot, la lumière de chaque symbole visible sur lesquels nos yeux se portent, chaque regard intérieur va générer son vecteur. La triangulation de la parole offre des voies annexes de circulation des spores et évite les collisions inutiles. Nous enjambons les orages de la vague allégorique.  La rosée d’égrégore, produite par notre compréhension, de nous même et des autres, se déplace sur cet enchevêtrement, toujours à la vitesse de la pensée. Dans toutes les dimensions. Et dans l’espace-temps qui est le nôtre, chaque trajet est unique. La richesse de la transmission est là : le perfectionnement est individuel mais il est le produit de la fraternité, du partage. La connaissance devient palpable sur nos ellipses intérieures.

Le danger réside dans les oscillations induites par le métal. Il y a une sensibilité magnétique du fil à plomb, qui peut perturber le mouvement de nos maillets et rendre nos ciseaux assez imprécis pour que certaines des lignes de lumières qui structurent notre espace, prennent un voile léger. Léger mais suffisant pour que la rosée, nos spores, viennent s’accumuler - gravité oblige- en grosse goutte qui finira par quitter le fil et rejoindre le sol matériel. Pas le Nadir. Le carrelage ou la moquette….  Un peu d’égrégore, d’énergie collective perdue. Mais la ligne reprend sa forme après un temps. Un certain temps, qui est fonction de la densité et de la force de l’attraction des arcs et des lignes des lumières de la loge. L’horizontalité revenue, magie de la tension superficielle, une spore est restée sur le fil. C’est une spore mémorielle. Celle-là s’est durcie et gardera toujours sa place. Cette goutte gelée sera traversées par d’autres, en mouvement elles, et chaque passage lui fera murmurer « plus jamais ».

De midi à minuit, on peut ainsi s’astreindre à vivre et à guider la sérénité des travaux en choisissant dans l’écheveau qui se constitue la voie qui combinera les spores d’égrégore en pensées positives. Imaginez un grand huit et des wagonnets qui se déplacent à la vitesse de la pensée. On en peut pas fixer un point mais on peu les fixer tous. On ne sait pas qui est à bord mais il y est. On ne distingue plus une spore de l’autre mais c’est le nuage statistique et vectoriel qui délivre le message. Une altération symbolique de l’équation de Schrödinger. Et ce nuage se concentre lors de la Chaine d’Union. L’écheveau des lignes et les volutes des arcs se pelotonnent au centre du pavé mosaïque, un fluide magnétique alors parcourt cette ligne fermée et fait que chacun, à son tour, devient un centre. Les spores, enrichies, certaines venant du passé auquel elles nous relient, redistribuées par l’axis mundi, regagnent les SS\ et les FF\, génèrent l’énergie de l’avenir et dessinent dans l’âme de grands manteaux de lumière comme des faisceaux anguleux et tièdes pour donner une rigueur à l’espace du dehors.

 

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LE DERNIER MOT DE GAÏA

8 Mai 2019 , Rédigé par Philippe A. Publié dans #Planches pour padawans

LE DEVELOPPEMENT DURABLE REMETTRAIT-IL EN CAUSE LE DEVELOPPEMENT DE L'HUMANITE ? 

Question à l’étude des loges 2018 : je prends la liberté d’un exercice isolé, en marge du travail « collectif », une réflexion plus personnelle, largement entachée d’une sorte de résignation sans doute liée à mon manque de connaissances approfondies sur les déterminants de la vie et d’une certaine hésitation sur la façon d’appréhender et d’articuler diverses théories : Lovelock et Margulis pour le modèle Gaïa, Wilson, Dawkins (pour son gène égoïste), et leurs détracteurs, comme Gould, Doolittle ou Kirchner et d’autres encore. Dans tous les cas, pour moi, résignation ne signifie pas pessimisme ou peur ni d’ailleurs immobilisme. J’ai simplement fait le choix du néo-darwinisme, comme un renouveau philosophique. Je ne crains pas la dérive spiritualiste ou mystique d’une Terre-mère… Pas plus que je n’adhère aux croyances matérialistes du moment et qui partagent« un même socle de croyances religieuses et humanistes : la Terre est destinée à être exploitée pour le bien de l'humanité » (Lovelock), largement encouragée par notre culture judéo-chrétienne (dont les Lumières). J’ai conservé mon libre-arbitre.

Il est inévitable, pour orienter convenablement la réflexion, de tenter de définir ce que l’on entend par développement durable. Pour ma part, en passant, je lui préfère l’appellation anglo-saxonne de soutenable (sustainable), qui intègre la notion de durée dans celle de la capacité du milieu (au sens large, global, holistique) à recevoir les modalités du développement escompté..

C’est le rapport Brundtland de 1987 qui offre la définition de base (mais le concept est plus ancien, le paradigme du développement durable laisse des traces dès le début du XXème siècle) :

« Un développement durable doit répondre à nos besoins présents, sans que cela empêche les générations futures de répondre aux leurs ».

Cette définition est centrée sur une sorte de responsabilité intergénérationnelle, légitime, mais qui laisse peu de place à l’intragénérationnel et donc sans doute au niveau de participation de tous les acteurs. L’approche est le plus souvent top-down et politique, mais là, l’immobilisme et la passivité naturelle de l’homme social vis-à-vis de ces questions complexes et multiformes, combinés à la pluralité des modes de vie, des langues, des situations géopolitiques, rend l’inversion du mode de réflexion (bottom-up) difficile.

Cette définition a fait de plus l’objet de nombreuses déclinaisons. Quasiment toutes ont ramené le cœur de la réflexion sur le développement économique et l’impact de celui-ci sur les ressources disponibles nécessaires à la durabilité des sociétés (je rajouterai : de consommation…). C’est dire que le temps reste aujourd’hui largement le moteur de la réflexion et que la notion d’espace (géographique), qui doit infléchir cette réflexion en direction d’un monde partagé de manière plus équitable, mobilise peu la classe des décideurs. L’« humanité durable » a quelques soucis à se faire semble-t-il puisque la tendance est de nous faire croire que nous ne parlons que de la capacité d'un système à maintenir un niveau de performance bien défini dans le temps et, si nécessaire, à élever ce niveau grâce à ses connexions avec d'autres systèmes (exemple : mode d’acquisition de connaissances) sans diminuer son potentiel à long terme. Le but du développement durable serait de minimiser la probabilité que des systèmes dynamiques naturels ou artificiels dépassent les points de basculement ou de rupture, lorsqu'ils sont exposés à des perturbations

Notons que dans « systèmes » peu entendent « sociétés humaines ».

Ce que le citoyen de base, que je suis, entend par « développement durable » est la notion qui définit le besoin de transition et de changement dont a besoin notre planète et ses habitants pour vivre dans un monde plus équitable, en bonne santé et en respectant l’environnement.

Quand nous parlons d’environnement - ici - nous faisons référence à notre environnement naturel, celui qui permet la survie d’Homo sapiens sapiens, car à l’échelle des temps géologiques, quel que soit le niveau de dégradation de l’environnement qui pourrait être induit par l’homme, la nature, le modèle Gaïa de Lovelock (l’ensemble des êtres vivants sur la planète constituerait une sorte de « super organisme» susceptible d’autorégulation - au profit de l'ensemble de l'écosphère  - vers la stabilité), finirait par retrouver son équilibre après la disparition de notre espèce (et bien sûr d’autres). La tradition des Lumières qui fait prévaloir la croyance fondamentale que le but de la nature est de pourvoir aux besoins des gens doit sans doute être revisitée… Certains, comme Jacques Grinevald (Biosphère-Gaïa) ne s’en sont pas privé ce qui leur permet aussi de secouer un peu le darwinisme orthodoxe qui ne reconnait pas dans la Vie une relation à l’environnement…. Mais ceci devrait faire l’objet d’une autre planche car c’est une nouvelle philosophie des lumières dont nous parlons.

Mais comment le développement durable pourrait-il nuire au développement de l’humanité (cette possibilité est suggérée par la question) ? (Au fait, parle-ton d’humanité ou d’Humanité ?)

De quel développement parlerait-on s’il impliquait l’incapacité pour les générations futures de le maintenir ? Ou inversement, existerait-il des formes de développements qui ne soient pas durables; et si oui, pourrait-on encore parler de développement ? Sans doute non.

De là, on est en droit de se dire que le développement durable ne remet pas en cause le développement de l’humanité, mais qu’il le détermine (en partie, pas nécessairement la plus importante d’ailleurs). Il le détermine sur la base d’une perception – visionnaire – des futurs besoins d’une société humaine, besoins dont l’expression sera forcément impactée par la vision de départ des fractions dirigeantes des sociétés et par le niveau d’appropriation et de réactivité des citoyens (du monde).

C’est donc un cercle, qui pourrait ne pas être très vertueux, qui impose une vision prospective continue et surtout partagée. Ce sont les faiblesses dans la construction de cette vision, c'est-à-dire dans une interprétation erronée des déterminants du développement et de leur importance relative dans le temps, et dans l’espace (dimension si souvent omise), qui constituent, avec l’aplasie intellectuelle des masses, le risque majeur. Quels sont ces déterminants ?

Trois systèmes interconnectés sont à considérer (positionnement matérialiste strict mais référence très partagée):

  • l’environnement  (dans ses trois fonctions de base : alimenter en ressources, recevoir les déchets et fournir des services utilitaires). Cette composante écologique du développement durable est complexe car elle est très connectée à la croissance économique même si le degré de dépendance à la croissance est assez controversé (surtout dans certaines économies « développées »).
  • la société (la composante humaine qui doit être la base de l’équité sociale mondiale) : l’éducation, la formation, l’aide publique à l’environnement, la santé, la lutte contre la pauvreté, la démographie … et sa pluralité
  • l’économie, avec son cortège de vices et de vertus : croissance, immédiateté, recherche d’efficacité, mondialisation

qui forment une triade éco-sociale inventée par des super-systèmes complexes (expertise cosmico-politique). Le développement durable de la triade s’applique à chacun des trois sous-systèmes malgré les intérêts divergents des différents acteurs au sein de chacun. Les dynamiques propres à chacune de ces composantes (de très lente pour l’environnement à très rapide pour l’économie) rendent l’équation encore plus complexe.

Si toutes les sociétés humaines, dans tous les pays, fonctionnaient de la même manière, avec les mêmes ressources, la triade resterait à être tenue de fournir des solutions d’équilibre et elle y arriverait sans doute. Mais il y a autant de triades que de nations, de peuples. Et là la question se corse car il n’y a pas aujourd’hui qu’un seul modèle de développement durable alors que nous recherchons finalement une sorte de mondialisation équitable.

Il n’y aurait pas de déterminisme dans l’évolution des sociétés humaines, seuls les choix politiques compteraient (pour l’exercice j’oublie Dawkins et la transmission génétique de l’altruisme). Des choix fait par des dirigeants qui ont du mal, parce que le pouvoir et sa permanence sont trop souvent moteurs, à proposer des changements qui tendraient vers une société « plus sobre » pour relever les enjeux. Et puis l’économie, avec son arsenal technologique, reste le facteur dominant dans une dynamique spirale frénétique qui éloigne l’homme productif de l’homme sensible, l’humanité de l’humanisme, condamne l’équité en creusant inlassablement le fossé toujours plus profond entre les sociétés du monde.

Et comme la majorité des membres des sociétés actuelles considère que l’accumulation de richesses (dont le pouvoir) et l’entrée dans un «paradis de la consommation»  est quasiment le sens de la vie, la probabilité de voir se développer l’arsenal nécessaire de décision intelligentes pouvant favoriser l’émergence d’une sorte de globalisation ou mondialisation de l’humanisme apparait de plus en plus faible. Et ce n’est pas le constat de l’existence d’une propension des sociétés riches (économiquement développées ou surdéveloppées) à passer, timidement, des valeurs matérielles aux valeurs post-matérielles, qui va changer radicalement l’analyse sur le long terme.

Regardons-nous. Les valeurs de la culture et de notre civilisation découlent de l'héritage du judaïsme et du christianisme, qui ont trouvé une importance éthique fondamentale dans les dogmes religieux (mais aussi le matérialisme forcené). Les temps modernes, cependant, apportent de nouveaux défis (nous en sommes conscients, ce qui n’est déjà pas mal, même si on peut avoir du mal à en saisir la portée) et il n’est pas facile de faire la distinction entre ce qui est bon (ou ce qui est encore acceptable) et ce qui ne l’est pas; par exemple, l'ingénierie génétique, l'expérimentation sur l'homme, la pollution de l'environnement et la démographie dérégulée. Quand en plus les droits de l’homme sont encore bafoués dans une indifférence quasi-totale, on peut en effet s’interroger sur l’utopie que constituerait l’émergence d’une société planétaire égalitaire. Egalitaire et solidaire car ce sont les conditions essentielles du développement de l’humanité.

« Les  pays et communautés les plus pauvres endurent de manière disproportionnée les effets néfastes de l’accroissement de la demande mondiale pour les ressources naturelles, tandis que les nations industrialisées jouissent de la plupart des bénéfices. Les générations futures seront confrontées à une raréfaction des ressources et à une dégradation de l’environnement naturel et sociétal, dont elles ne sont pas responsables, qui entraîneront conflits et insécurité. Le nombre croissant de populations urbaines pauvres qui vivront dans les villes demain rend la recherche de voies durables et équitables de développement encore plus pressante »

Evidemment, la réalité peut parfois rejoindre l’utopie par la réaction violente. Mais au vu des équilibres – ou plutôt des déséquilibres -  actuels, le niveau de violence requis risque d’être particulièrement destructeur.

De brillants eco-politologues nous proposent d'accepter la réflexion sur la résilience comme base pour fixer des objectifs de durabilité et les atteindre en préservant  l'identité et l'intégrité du système constitué par les sociétés humaines et d’en gérer la dynamique.

La résilience s'exprime, selon eux, par la capacité des systèmes naturels ou créés par l'homme à répondre dynamiquement aux changements des conditions ambiantes dans le but de conserver leur fonction, leur structure et leurs rétroactions inhérentes. Pour gérer ces changements et les perturbations qui y sont associées, une séquence répétitive de processus (également appelée cycle adaptatif) doit être exécutée. Dans les écosystèmes, ces cycles sont autorégulés (pas au sens Gaïa) et caractérisés par le recyclage des matériaux et de l'énergie. Dans les systèmes à prédominance humaine, c’est ma perception, les cycles adaptatifs sont des cycles récurrents empruntés à la gestion adaptative des entreprises (évaluation, feed-back…). Il y a encore trop « d’économie » ici (au sens large du terme) et donc trop de risque de voir des intérêts individuels (ou de petits groupe, parfois puissants) pour que la résilience soit considérée comme une méthode prometteuse pour atteindre des objectifs de durabilité, car la définition même des objectifs initiaux sera partiale.

Alors ?

Et bien alors vivons notre utopie. Disons que nous devons nous efforcer d’apporter un changement substantiel à nos valeurs et à nos modes de vie si nous voulons que les hommes, à l'avenir, aient, tous,  la chance de vivre leur vie avec dignité, qualité, créativité et avec plus d’égalité. Nous devons croire, et espérer que nous pouvons peser sur la relation de l'humanité avec la nature et de l’humanité avec l’Humanité. Un exercice difficile et sans doute pas indolore car nous avons encore «faim» d’un niveau de vie matériel plus élevé. Nous sommes devenus la nouvelle (en perception) «force géologique» sur Terre avec la capacité d’épuiser les ressources non renouvelables ressources et détruire les ressources renouvelables de la biosphère.

Mais nous le savons, alors nous cultiverons la solidarité entre les pays, entre les peuples, entre les générations, et entre les membres d’une société, nous respecterons des principes de précaution, nous cultiverons la participation de chacun, quels que soient sa profession ou son statut social et exigerons la responsabilité de chacun. Croyons peut-être aussi que nous serons aidés dans cette tâche, pour aller plus loin que le simple recul d’une échéance. Aidés par notre ADN (pseudogènes favorisant l’altruisme -  R. Dawkins[1]), l’épigénétique… mais là aussi il y aurait tant à dire.

Mais ne nous leurrons pas, Gaïa aura le dernier mot et le développement (les vrais pessimistes entendraient survie) de l’humanité ne devra rien aux mantras sur le développement durable

J’ai dit

Novembre 2018

 

 

[1] «La véritable fonction d’utilité de la vie, ce vers quoi tout tend dans la nature, c’est la survie de l’ADN. Les différentes espèces ne sont que des artifices mis au point par les gènes pour se reproduire»,  R. Dawkins in Le gène égoïste

 

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